‹ Le tapis vert; contes et nouvellesChapitre 16 sur 19 · LB PLUS BEAU RÊVE D*UN MIUIONIIAIRE · texte numérisé non relu

LB PLUS BEAU RÊVE D*UN MIUIONIIAIRE

par ton indiscrétion, de lui laisser croire que sa vie est en danger. Adieu, Dauphin. Viens ici quand tu voudras.

— Monseigneur, j'espère revenir bientôt.

Dauphin sortit de l'hôtel avec la conscience d'avoir Cait la meilleure action du monde, en contractant avec le prince.

— Si cet imbécile avait été Tamant de la femme, murmura le prince, en voyant s'éloigner les plumes de coq de Dauphin, j'aurais eu la femme par le domestique, et le mari par la femme; l'emprunt était souscrit en huit jours. Puisqu'il n'en est pas ainsi, il a fallu tourner la direction des batteries. Attendons... La femme n*a pas d'amant, pas d'mtrigues; mais le mari?.. Ni l'un ni l'autre, ce n'est pas possible.

Dans le faubourg Saint-Honoré, et sur la porte de la maison de Reine Linon, la conversation que nous allons rapporter avait lieu, quelques jours après la visite de Dauphin au prince.

En tendant son cou vers le magasin de la fruitière, le portier de la maison disait : Est-ce étonnant, voilà trois jours que la petite blanchisseuse n'est pas rentrée! Il lui est arrivé quelque chose.

La fruitière, en s*adressant à l'épicier, répétait : Est-ce étonnant, voilà six jours que la petite blanchisseuse n'est pas rentrée chez elle. Elle est partie avec quelqu'un.

Trois jours étaient devenus six jours, et quelque chose 8*appelalt déjà quelqu'un.

220 LES VE1SDANGB8.

L^épicier, en parlant au mercier, répétait : Voilà plus de douze jours que la petite blanchisseuse n'est pas rentrée chez elle. On Ta enlevée.

Le mercier faisait quelques pas vers le pharmacien^» et lui répétait : Voilà bien quinze Jours que la petite blanchisseuse n*est pas rentrée chez elle. Elle s'est noyée.

Suivie d'un commissionnaire qui portait derrière elle un sac de nuit, Reine Linon passait sous le seuil de sa porte au grand étonnement du portier, de la fruitière, du mercier et du pharmacien.

Le lendegiain. Dauphin se présentait à rhôlcl du prioœ et demandait à lui parler.

— Monseigneur, dit-il en le voyant, j*ai déjà des nou* velles à vous apprendre.

— Parle, Dauphin.

Le chasseur raconta alors au prince que le Jour même où il avait eu l'honneur de le voir, M. Ervasy, était parti pour Versailles. Il y était allé, avait-il dit à madame Ervasy, dans l'intention de débattre quelques Intérêts de pn>priété avec les actionnaires du chemin de fer. Dauphin n'avait pas pu le suivre si loin ; mais, préoccupé de son engagement envers le prince, il avait passé une grande partie de son temps au débarcadère du chemin de fer, afin de voir arriver de Versailles, pour peu que le hasard fût favorable, son excellent matire M. Ervasy.

— Le voyage seul, interrompit le prince, était un événement heureux pour sa santé.

Passant à côté de la réflexion. Dauphin continua et dit que pur un bonheur extraordinaire il s*était trouvé là juste au moment où M. Ervasy sortait du wagon.

LK PI es BEAU BÈVB dVn MILLIOMNAIRB. 221

— Êtait-il un peu engraissé ? demanda le prince.

— Il élait accompagné d'une Jolie petite femme, blonde, jeune, qui portait un beau bouquet de dalhias.

— Et ils se sont quittés, cela va sans dire, après être descendus du convoi ?

— Pas du tout, monseigneur. Ils sont montés tous deux dans une petite voiture.

— Naturellement, tu les as aussitôt perdus de vue.

— J'ai eu, le croiriez-vous? la curiosité de les suivre. J*aî pris un fiacre, et j*ai dit au cocher de suivre la i)etite voiture.

— Je prévois que le cocher élait gris, et qu'il t'a mis à la suite d'un corbillard.

— Il était gris, mais il m'a arrêté à vingt pas de la maison devant laquelle s'était arrêté la petite voiture.

— Le reste, comme de raison, ne t'est pas connu?

— Le reste, monseigneur, n'était pas difficile à connaître. La jeune fille se nomme Reine Linon; elle est blanchisseuse, et j'ai pris par écrit, de peur de l'oublier, le numéro de la maison.

— Ceci n'est d'aucune importance pour personne, dit le prince en lisant le numéro ; l'essentiel est de savoir si ce voyage a fait du bien à ton maître.

— Il est rajeuni de dix ans. Il a dit des choses fort amusantes à sa femme tout le long de la soirée. Je n'en revenais pas.

— Ah ! j'en suis charmé, s'écria le prince. Il faudrait conclure de ce que tu m'as dit que les voyages en chemin de fer seraient peut-être un excellent moyen de ramoner

222 LBS VBRDANGBS.

ton maître à la santé. Et que penses-tu, Dauphin, de eette Jeune fille qui était avec lui?

— Ce que je pense? je n'ose pas vous le dire, mcwiseigneur.

— Pourquoi cela? Voyons, dis.

— Ce pourrait bien être quelque enfant naturel de M. Ervasy. Quand les riches n'ont pas d'enfants chez eux, ils eo ont toujours chez les autres, disait mon père.

— Tu as raison, Dauphin. Mais, passons là-dessus ; bornons-nous à nous réjouir de ramélioration survenue dans la santé de ton mallre. J'ai quelques affaires pressées

— Monseigneur, je serai toujours à vos ordres. Dauphin sortit.

Le prince sonna.

Son secrétaire parut.

— Prenez deux cents louis sur vous.

— Oui, monseigneur.

— Sortez et achetez une parure en éroeraudes de quatre mille francs, environ. Vous envelopperez Técrin dans un papier très-commun, solidement, mais grossièrement ca* cbété, et sans dire qui Tenvoie, vous laisserez ce paquet au portier d'une maison du faubourg Saint-Honoré, dont voici le numéro.

— Lisez- vous bien le nom?

— Oui, monseigneur :

« Mademoiselle Reine Linon, blanchisseuse. »

— Très-bien. Allez, ne perdez pas de temps ; je vous recommande surtout de ne pas descendre de voiture devant cette maison.

A Taidc d'un raisonnement où la bonté du cœur et la

LB PLDS BBAD BÉVE D*UN MILLIONlfAIBB. 223

iranilé trouvaient leur compte, madame Ervasy s'attribuait le mieux apparent de la santé de son mari. Rien ne lui aurait ùté de Tesprit qu*un commencement de jalousie avait amené ce résultat souhaité. Non qu*Ervasy se fût aperça, et franchement elle osait presque s'en féliciter, de la comédie burlesque à laquelle elle avait intéressé Dauphin, mais il avait dû comprendre qu'elle savait se passer de lui pour se distraire, aller dans le mondCi vivre satisfaite. Il avait dû remarquer qu'elle s'était réduite à se contenter dans beaucoup d'occasions de la présence auprès d'elle d'un simple domestique, puisqu'elle avait perdu le mérite d'être pour lui, Ervasy, une compagne utile, indispensable. Elle ignorait que le bonheur dans le ménage éclôtde luimême comme les fleurs dans les forêts; elles sont simples, mais leur éclat vient d'elles-mêmes, et leur parfum, s'il est petit, ne passe jamais.

Ervasy n'abusait sa femme par le témoignage d'une joie réelle que parce qu'il l'apportait du dehors; elle en recevait la lumière et la chaleur, mais le foyer n'était pas en elle. Heureux, son mari répandait le contentement tant qu'il durait, mais si Reine Linon ne le lui communiquait pas lorsqu'il la quittait, il n'en avait pas à donner autour de lui. Que de femmes se créent la même illusion ! Elles ne savent pas, étant placées dans la position de madame Ervasy, qu'elles ne sont que des occasions de joie pour leur mari et rarement des causes.

Le moral d'Ervasy était en pleine convalescence et suivait parallèlement les progrès de sa santé, en voie de retour. C'était l'ouvrage de Reine Linon, qui ne s'en doutait pas; elle faisait le bien sans le savoir. Pourvu qu'Ervasy

224 LBS VniDAlIGBS.

la conduisU (l(\}ouncr à Saint-Clouil, à la Tête-Noire, dioer dans rile Saint-Denis, chez Perrin, ani concerts Hasard, et dans vingt autres endroits différents, elle laissait Enrasj libre de se bien porter à cause d*elie. Seulement il ae fallait pas qu'il lui dtt : Rentrons, il fait froid ; asseyonsnous, il fait trop chaud ; n'allons pas à pied, je sois trop las; ne montons pas dans un coucou, j'aurais b<Mite d'y être vu. • Point de ces mauvaises raisons. Quiconque vit avec une grisette doit être jeune ou apprendre à le redevenir. Sur ce point elle est sans pitié ; elle n'admet pas b vieillesse, elle n'y croit pas ; elle n'y arrive du reste jamais comme grisette. Une vieille grisette n'eiiste pas. Comme la perdrix, elle change de nom en vieillissant. Que devientelle? Que deviennent les vieilles lunes?

De quel saisissement ne fut pas atteint Ervasy eo surprenant Reine occupée à adorer sous tous les angles, près de la croisée, un écrin où brillaient un collier, des bracelets et des boucles d'oreilles en émeraudes? U eut besoin de reiftcher le tour de sa cravate cl d'ouvrir quelque peu son gilet ; il vit vert partout ; ses oreilles sifflèrent ; il chancela sur ses jambes.

— Voilà qui est galant, j'espère, s'écria Reine, eo étalant dans tout son jour la brillante parure d'émeraudes.

Ervasy n'eut pas une parole de réponse.

— Eh bien! j'en avais rêvé ta nuit dernière, ajouta Reioe. Un petit nègre m'offrait dans une corbeille un cachemire des Indes et une parure dans un écrin.

— Trouvez-vous que ces boucles d'oreilles vont à mon teint? demanda Reine en essayant un à un li« divers bijoux.

LE PLUS BEAU RÊVE D*UN MILUONNAIItE. 2ÎO

— Je trouve que vous vous êtes assez moquée de moi, répliqua Ervasy du ton le plus décontenancé.

— Me moquer de vous ! est-ce que je rêve? cependant je ne vois pas le petit nègre.

— Ne faites pas semblant de déraisonner, Reine. Je vous ai surprise : vous avez reçu cet écrin de la part d'un amant. Vous me trompiez.

L'étonncment, la colère, mille nuances de surprise passèrent sur le visage de la blanchisseuse. Ervasy était trop ému pour qu'elle lui demandât s'il voulait plaisanter avec elle. Reine ne laissa échapper que ces mots :

— Mais je croyais que c'était vous qui m'aviez envoyé cet écrin?

Elle examina ensuite si l'adresse qui accompagnait renvoi portait son nom.

— C*est bien mon nom : Reine Linon, blanchisseuse. Tenez, dit-elle à Ervasy avec un désintéressement plein

de franchise, gardez-le ; je n'en veux pas, puisqu'il ne vient pas de vous.

— Mais ne soupçonnez-vous personne?

— Personne.

— Votre propriétaire?

— Il commencerait, répliqua Reine, par ne pas me faire payer mon loyer.

-^ Mais c'est un objet de quatre ou cinq mille francs, dit Ervasy.

— C'est grand, interrompit Reine.

— Toujours vous est-il adressé par quelqu'un qui vous aime.

— lies gens qui nous détestent, dit Reine en prenant la

226 LES VBNDAR6E8.

chose avec plus de calme, ne nous envoient pas des dîamants verts.

— Il n'y pas de diamants verts. — Gela s'appelle des émeraudes. Je disais que c*est l'offre de quelqu'un qui veut vous séduire.

— C'est possible.

— Que lui répondrez-vous?

— Voyons, votre vous m'ennuie. Je ne puis pas répondre au mur. Si quelqu'un se présente je verrai.

— Que verrez-vousî

— Je verrai un beau jeune homme, s'il est beau.

— Et s'il a des intentions, si...

— Obligez-moi* dit Reine, d'aller vous calmer avec une promenade aux Champs-Elysées. Ces monstres d*hoaimes croient qu'on se donne pour une parure de coco comme les négresses. Ah! vous êtes jaloux. Je m'en doutais depuis l'autre jour. Vous faisiez des yeux terribles à un beau Tore qui revenait avec nous de Versailles. Il me plaît, moi, d'être admirée et d'élre crue sur parole. Je ne connais pas celui qui m'a envoyé cet écrin ; s'il vient je le lui rendrai ;. s'il est beau je vous en ferai part.

— Vous ne me dites pas la vérité, dit Ervasy en prenant prudemment son chapeau et ses gants.

— Vous ne voulez pas de cette vérité, dit Reine en faisant reculer du regard le pauvre Ervasy jusqu'à la parte de la chambre, je vais me servir de l'autre.

J'ai été suivie hier par le Turc de Versailles : il a i^ chez le portier mon nom, mon adresse, et c'est lui qui, ce matin, m'a envoyé l'écrin. Attendez encore, dit-elle à Ervasy : Avant que vous ne partiez, permettet-moi de vous

LB PLUS BBAU BSVB Um MILLIONNAIBB. 227

rendre uq service. Vous avez là un cheveu noir qui fait tort à ces gris.

Reine arracha en riant avec malice le cheveu noir et ferma brusquement la porte de sa chambre sur le visage d'Ervasy.

Molière a prétendu, avec sa sagacité ordinaire, que la grammaire régentait jusqu'aux monarques ] qu'eût-il dit de la logique qui renferme dans ses attributions le monde entier, et par conséquent la grammaire? Or la logique prit la place d'Ervasy expulsé et tourmenta singulièrement Tesprit de la blanchisseuse de fin. Impossible de mettre, comme un amant, la logique à la porte. Reine Linon se dit qu'elle avait traité avec beaucoup trop de légèreté, devant Ervasy, la question de Tenvoi de Técrin. Recevoir, c'est s'engager ; accepter, c'est contracter obligation. Rien pour rien dans ce monde, et peu pour beaucoup dans un certain monde. D'où provenait cet acte de générosité dont le mystère aggravait l'importance?

Après un long examen de conduite, elle alla poser l'écrin sur la cheminée et elle s'en éloigna ensuite avec un noble sentiment d'appréhension. Ses paupières frangées de longs cils descendirent sur ses yeux timides, ses mains se posèrent sur ses genoux ^ Reine fut sur le point de pleurer. Je l'ai affligé, murmura^^t-elle; il avait raison pourtant.

Au milieu de ces pensées de regrets, on frappe deux petits coups voilés à sa porte ; c'était le choc d'une main gantée. Un pressentiment soudain remua Reine jusqu'au fond du cœur. Elle met vite un tablier grossier devant elle, dérange en un clin d'œil l'ordre trop coquet de sa coiffure, et elle court ouvrir.

228 LES VËMDANGKS.

Un jeune homme de viogl-cinq ans entra dans la petite chambre, en s'informant s'il avait Tavantage de parier à mademoiselle Linon. Pour toute réponse, Reine lui présenta un siège, et resta debout près de la croisée, ne sachant au juste ni à quel endroit, ni dans quelle position se mettre devant lui. Elle ne s'attendait pas, il Taut le dire, a recevoir un visiteur d'une physionomie aussi avantageuse. Plus récrin lui avait semblé riche, et plus elle s^était peint sous des traits disgracieux le personnage qui Pavait oOert, et qui, selon elle, avait prétendu éblouir, étant incapable de plaire. Le mécompte, si cela doit s'appeler un mécompte, était complet. Jeune, d'une taille souple, illuminant oo beau visage brun, doré par les lueurs de ses yeux bleos expressifs, il donnait une valeur infinie k la finesse de sa structure pleine et nerveuse, par une mise parfaite, particulière à quelques privilégiés du goût. A l'élasticité des mouvements qu'ont les Français, il joignait l'exquise tenue des élégants de Londres, mérite difficile, dont il faut tenir compte aux méridionaux, peu habitués à supporter la gène dans leurs climats chauds. Son pantalonnoir, demi-collant, descendait sur ses bottes avec une précision dont Humano, le maître à tous dans son art, a trouvé, à force d'habileté, le rare secret. Ses pieds annonçaient une origine, exempte de tout mélange avec des races déformées par le travail. Ils étaient minces, brisés, et se ployaient comme une main de femme. Tant de beauté, tant de distinction ne furent pas sans effet sur Reine. Elle aurait volontiers souhaité avoir affaire à quelque vieux poursuivant, à quelque perruque blonde, afin de rejeter avec dédain des offres blessante. Venues de si fines et si nobles mains, les offres ne frois-

LE PLUS BBAU EÈVB D*UN MILLIONNAIBB. 229

saient presque plus. Elles élaieut une erreur, une inconvenance, mais comment y voir un crime, même un affront !

Cependant Reine, qui se croyait en droit de parler la première, la délicatesse lui imposant le devoir de refuser le don de l'écrin môme avant d*entcndre les raisons qu'on avait pour le lui offrir, alla prendre les bijoui et les rendit. En les déposant entre les mains de celui qui la regardait agir avec un sourire de bienveillanoe et ne voulait pas tout de suite la contrarier, elle dit qu'elle ne devinait pas les • intentions cachées d'un tel hommage. Elle s'estimait assez pour croire à une erreur commise à son égard : elle fut éloquente à sa manière. Si Reine avait eu l'habitude de se maîtriser, elle aurait peut-être en ce moment causé au jeune homme, attentif à l'écouter, une peine réelle, mais elle monta trop haut ; elle mit trois clefs à son indignation ; la vérité se perdit dans les airs. Sans lui supposer do Thypocrisle, son auditeur la jugea à fond, il la jugea bien : il la plaça à une élévation raisonnable, mais non inaccessible.

Il dit à Reine avec l'inimitable réserve des gens bien élevés, quand elle eut achevé son petit discours vertueux ; — Mais je ne vous aime pas, mademoiselle, je n'attends pas de vous, je vous jure, le moindre retour d'affection. Peut-être sommes-nous allés trop vite tous les deyx.

Chez les femmes sans naissance ni éducation complète, reipériencen'arrivejamaisqueparcesaffreuxdécbirements du voile jeté sur leur intelligence en défaut.

En effet, réfléchit-elle, qui m'a dit qu'il m'aimait, parce qu'il m'a envoyé un cadeau ? Mais alors, se demanda- t-elle, pourquoi me l'cnvoie-t-il ?

1^ question vibrait encore dans Reine Linon que le

230 LBS VBNDAMGBS.

prince, car c'était lui, dit à la blanchisseuse de fin, en lai remettant de nouveau l*écrin : «J'attends de vous un grand service ; trouverez-vous mauvais que je commence pai être galant avec vous ? »

Reine sourit, tout en rougissant de son erreur. Tenaitelle, ne tenait-elle pas Técrin?

Voyant Reine à demi rassurée, le prince la pria de s'asseoir près de lui sans lui permettre de soupçonner dans son empressement familier et contenu tout à la fou le plus léger désir de se Jouer de sa crédulité. Le service qu'il attendait d'elle lui fut expliqué à voix basse. Reine entra peu à peu dans les vues qu'il lui exposa en quelques mots clairs et concis \ mais à peine eut-il fliit la moitié de la conOdence, qu'elle se prit à sourire. Bientôt ce sourire, se prolongeant, devint une petite gaieté d'étonnement, et la gaieté fut à la fin si expansive, si franche, si soutenue, qu'elle accompagna jusqu'au bout le monologue du prince» charmé d'un tel assentiment.

— * C'est donc convenu, s'écria-t-il en se levant. Vous ne croirez plus, j'espère, mademoiselle, que j'ai jamais en l'intention d'exiger de vous plus que Je ne vous ai demandé. Adieu, mademoiselle Reine, à bientôt.

— A bientôt, lui répondit Reine, en accompagnant le prince jusqu'au commencement de Tescalier.

Quand elle rentra dans sa chambre, elle se jeta sur son écrin, cl fut presque sur le point des*écrieren l'admirant :

LE PLUS BBAU RÈYK d'CN MILLIONNAIRE. 231

^ Rien n'est perdu, pas même Tbonneur.

Ervasy n*eut plus qu'une idée en sortant de la maison de Reine Linon : celle de se tuer. Elle le trompait, elle a\ait un autre amant qu'elle lui préférait, un amant plus jeune, pauvre comme elle, et qu'elle pouvait mener où bon lui semblait, depuis TOpéra jusqu'à la Chaumière, sans que cet amant lût toujours préoccupé de la crainte d'être vu. Le suicide lui vint à Tesprit, comme il vint à la pensée du peintre Gros et à celle de bien des personnes qu'on croirait à l'abri de cette résolution désespérée. Ce ne sont pas les grandes causes qui engendrent le suicide. Chez les hommes puissants par leur nom ou par leur richesse, ce sont presque tonjours de petites inquiétudes, de petites taquineries du sort, des piqûres faites à l'amour-propre. Napoléon ne s'est pas suicidé à Sainte-Hélène ; il se serait peut-être asphyxié sur le trône s'il eût continué à régner. On se tue fort bien pour une blancbisseuse; on se tue pour infiniment moins: pour une pièce rejetée ou pour un tableau refusé au salon. Ervasy balançait entre les divers moyens de sortir de la vie, songeant combien on est peu empêché dans l'exécution de ce projet par l'attrait d'immenses richesses et par le lien des honneurs, lorsqu'on frappa à la porte de son cabinet. 11 repoussa promptement ses pistolets dans le tiroir et alla ouvrir : c'était Dauphin, le chasseur, qui venait lui porter une lettre, remise à l'instant même par un commissionnaire. On attendait la réponse.

— C'est bien, dit-il à Dauphin : — Madame est-elle rentrée?

— Pas encore, monsieur.

232 LES VBNDA!^GKS.

— Laissez-moi.

Dauphin se relira.

— Un billet de Reine ! que veut-elle? 8*écria Ervasy. Il ouvrit le billet en tremblant et il lut :

« Mon cher jaloux.

a II ne s'agit pas de cela. Demain c'est dimanche tout a le jour. 11 fera beau, puisqu'il pleut depuis trois semai- «i nés. Je ne connais pas les bois de Montmorency, dont « on m'a toujours fait de grands récits. Nous nous y pro- « mènerons à Ânes ; et après la promenade nous irons à m Montmorency, chez Leduc. C'est convenu. Je vous al- « tendrai donc chez moi demain à midi. Nous prendrons « les Omnibus jusqu'au faubourg Saint-Denis. Là on « trouve des voitures pour Montmorency toutes les demi- « heures.

« Votre petite Reine qui vous aime bien.

« REINB LINON. »

Le suicide s'envola avec ses longues ailes de crêpe pour s'abattre sur la mansarde de quelque poète. Le banquier ouvrit sa croisée et respira à pleines haleines les parfums de ses fleurs d'automne ; il écouta avec extase le chant des oiseaux. La vie lui sembla bonne et belle. 11 était aimé. Sa jalousie n'avait pas eu le moindre prétexte pour s'exercer ; il avait perdu la raison. Cet écrin ne prouvait rien ; Reine l'avait rendu à l'impertinent qui s'était sans doute présenté pour recevoir le prix de son cadeau. Reine est une charmante fllle, une excellente amie, un cœur d'or, je ne sais pas l'apprécier à sa valeur, s*écria-t-il ; je vais songer à son éducation. Elle a de l'esprit, de rintelligence ; elle

LE PLUS BBAU BÈVB d'dN MILLIONNAIBB. 233

prendra, je le veux^ un rang dans le monde. Demain je lui achèterai une maison. 11 faut faire riches ceux qu'on vcul rendre meilleurs.

Ervasy prit une plume et répondit en ces termes au billet de Reine :

« Chère petite Reine.

» Demain à midi, je serai chez toi. Si cela ne te con- » traric pas, nous irons dans une voiture à nous jusqu'à » Montmorency. On va plus vite et on revient quand on » veut. Je te ménage une surprise qui te sera agréable, » je Tespère, mais ne va pas te fftcher à ce sujet et m'ap- » peler encore millionnaire, s

La réponse fut renvoyée à Reine par le même commissionnaire, et Ervasy, la nuit étant venue, fit allumer les flambeaux de son cabinet. Comme une première fois, il avait modulé son bonheur sur la flûte, il imagina d'appli* quer sa joie à un autre ordre d'exercice : il ouvrit sa riche bibliothèque : il prit un livre. Ce ne pouvait être que la Nouvelle Hétofsedel. J. Rousseau. 11 existe toujours quelques livres, et celui-là est du nombre, qui dispensent de louer les autres livres et surtout de les lire. Peu liseurs de leur naturel, les banquiers aiment à savoir d'avance les ouvrages où ils seront sûrs de s'attendrir.

Il eut dans son sommeil des rêves enchantés, féeriques, moitié banquiers, moitié voluptueux ; des amours ailés jouaient nu-pieds sur des bordereaux, et des millions de pièces d*or reproduisaient les traits de Reine Linon, illusion probablement née en lui du souvenir de la folie de ce banquier italien qui fit frapper une monnaie à refflgie

234 LES V1SNDANGB«,

d'une eourlisane célèbre, sa maîtresse, et doDoa cours à ces pièces d'or et d'argent dans les limites de ses propriétés.

Enfln le jour de la réconciliation se leva et Ervasy attendit midi avec impatience. Après led^euner, où il s'était montré d'une humeur charmante avec sa femme, la trouvant belle, spirituelle, séduisante, il lui dit qu'il allait faire visite à Tun de ses anciens amis retiré près de VinceoDes. Il dînerait chez lui ; ainsi on ne l'attendrait pas à TbôteK

~ Comme je réussis ! pensa madame Ervasy, en écoutant les éloges donnés à ses qualités par la bouche de son mari. Encore quelques eiforts, et il est sauvé. Ce D'est déjà plus le même homme.

— Vous ne partirez pas encore, lui dit-elle en le retenant.

— Je ne suis pas du tout pressé de vous quitter, répondit Ervasy, qui aurait déjà voulu être bien loin.

— Alors, écoutez-moi. Nous restons ensemble aujourd'hui.

— Vraiment ! s'écria Ervasy, du plus étrange son de voix.

— Nous irons tous deux chez cet ami ; vous me présenterez à lui.

— Avec plaisir, mais

— Si nous ne dtnons pas chez lui, nous dînerons an premier restaurant venu.

— Vous avez là une charmante idée, mais...

— Mais quoi, reprit madame Ervasy, il fait un temps délicieux, pur, on ne saurait le souhaiter plus bean ; le bois de Vincennes doit être admirable au coucher du soleil.

LS PLUS BBAI) MÈVB d'uN MILLIONNAIRK. 235

Dauphin, dit^elle en se tournant vers son chasseur, qu'on attelle. Vous venez avec nous.

Dauphin alla faire atteler.

— Vous ne m'avez pas laissé achever, reprit Ervasy. Je serais heureux de vous mener avec moi chez cet ami, si je ne connaissais pas son caractère, mais il vous ennuierait mortellement par le récit de ses infirmités. Il ne sort pas d'ailleurs de son cabinet et il fume continuellement.

—N'importe, répliqua madame Ervasy. Au surplus, je pourrais vous attendre à l'entrée du bois avec Dauphin. Dauphin me lira le journal des modes. On ne s'ennuie pas dans un bois comme celui de Vincennes, Dauphin lit fort bien. Je goûterai sur l'herbe si vous me faites trop at« tendre, Dauphin m'achètera des fruits. Ainsi c'est arrêté, je ne vous quitte pas.

— • La voiture est prête, vint dire Dauphin.

— Votre bras, cher ami.

Madame Ervasy s'appuya sur le brasdeson mari jusqu'au perron ; là ils montèrent tous deux dans une calèche. Dau* phin prit sa place derrière, et la voiture roula.

Reine Linon attendait.

Midi, midi et demi, une heure sonnèrent. Reine Lteon ne vit pas arriver Ervasy. Alors elle laissa un mot pour lui sur sa table et partit toute seule pour Montmorency. Elle ne pouvait l'attendre plus longtemps ^ dans tous les cas, il était prévenu. Pourquoi avait-il manqué au rendezvous ? pourquoi un mot de lui ne l'avait-il pas avertie de son impossibilité à s'y trouver ? Ces pensées et le mouvement de deux ou trois voitures différentes où elle monta pour se rendre à Montmorency allumèrent son sang. S'il

236 LRS VKNDARGBS. *

a lorl, flnll-€lle par se dire, il verra ! Ses lèvres se rcneonirèrent comme celles de Néron quand il eut pronoooé k Tamcux Borne brûlera /et ses pelites mains froissèrent sod mouchoir. C'est dans ces bonnes dispositions qu*elle descendit, après un voyage semé de projets de vengeance. sur la place du marché, à Montmorency. Elle ne vit personne. Que vais-je devenir ici toute seule jusqu*à la nuit, se deraanda-t-etle, moi qui comptais tant m'amuser ? k m'amuserai) parbleu ! sans lui ; voilà tout. Elle se fit aussitôt seller un petit cheval, et elle partit comme t^édair pour gagner les bois d'Ândilly

Plus le dépit, la contrariété, la colère, augmentaient et grondaient en elle, et plus elle fouettait avec sa cravache l'eicellent petit cheval dont elle drapait les bonds avec sa robe de soie verte. Le vent de la course allongeait derrière elle ses cheveux déroulés en flammes blondes; à peine si sa jambe gauche, gracieusement contournée, touchait le fer de rétrier ; quant à la droite, elle n'en avait aucun souci. La grftce, la finesse, et même retendue de cette jambe. dessinée sous un bas d'une blancheur de neige — à qui voulait les voir! ou plutôt à qui pouvait les voir! Les montées, les détours, les ornières, les étroites percées dans le mena bois, elle franchissait tout au galop. Un cavalier étonné de la rencontrer seule, et fort loin de Montmorency, ayant essayé de l'aborder et de lier conversation avec elle, elle tripla de vitesse. Le cavalier persistant à la suivre, elle s'arrêta sec au milieu d'une clairière, et Pattendit. — Où allez-vous ?

lui demanda l'importun. — J*en reviens^ lui répondit-eilc avec un sang-lroid impertinent et en reprenant un galop moqueur à travers le bois.

LB PUS BRAD BÈVR D*l}ll MILL10?INAIBB. 237

Le jour s*écoula, cl elle arriva esitouffléc, mourant de

faim à Montmorency. Elle s*informa auprès de Taubergiste

Leduc, 8i un monsieur dont elle dépeignit les traits, ne

s'était pas présenté dans l*après-midi. Sur une réponse

négative, elle dit : Eh bien ! qu'on me serve à dtner dans

un cabinet. La plus violente colère, quoiqu'elle affectât un

certain calme, conduisait tous ses mouvements. Elle ne

voulait pas s'avouer que l'absence d'Ërvasy avait rompu

tous ses projets. Son dîner fut composé comme s'il avait

lui-même dicté le menu. Rien d'omis. Elle fit frapper une

bouteille de Champagne, et plutôt pour l'honneur que pour

le plaisir d*en boire^ elle en avala deux verres au dessert.

Quand elle quitta la table il était nuit. A TErmitage ! se

dit*eUe ensuite, puisqu'on m'y attend. — A TErmitagei!

L'Ermitage avait déjà allumé sa ligne de quinquets sous

les branches des tilleuls séculaires qui ont prêté leur ombre

aux rêveries de Jean-Jacques Rousseau. Chaque gradin de

cet amphithéâtre tapissait de spectateurs différents ses

talus de verdure. Aux premiers gradins s'étalaient les

paisibles amateurs du bal, faisant de Fart pour l'art; au

second, dans une bande de lumière et d'ombre, des buveurs

champêtres regardaient le ciel à la manière de Sancbo

Pança ; au troisième gradin et tout à fait dans l'ombre,

ondulaient des groupes d'amoureux. Un peintre flamand

composerait de délicieux effets de perspective en s'inspi-

rantde cette montagne animée, qui commence par un bal

et se termine par une étoile.

Reine avait mieux à faire qu'à observer ; elle entra dans le bal, et sans se laisser intimider par les regards des commis marchands parisiens, elle en mesura le cercle.

238 LES VKNDARGIS.

— Je V0U8 attendais, lui dit une voix sortie comme d'an tronc d'arbre. Me voici.

Reine reconnaît la voix, franchît la triphe rangée de chaises et, s'approche de la personne qui lui avait parlé.

— Je vous remercie de votre exactitude, lui dit la personne cachée. Il est ici ; mais comment se fait-il que vous n'êtes pas avec lui?

— Il est ici ! répéta Reine avec étonnement. Montrez-lemoi. Ah! il est ici!

— Il est là bas sous ce gros arbre. Son chasseur est derrière lui. Le voyez-vous?

Sans en écouter davantage, Reine rentre dans le bal et court à Ërvasy. Elle va lui parler, le confondre, le renverser, l'anéantir. Elle s'arrête. Une dame est là; elle est avec Ervasy. Quelle est donc cette femme? se dit Reine, et pourquoi l'a-t-il amenée ici? Est-ce un tourqu'ilm^auraitjoué? L'insulte serait complète. Elle regarde Ervasy, Quel regard ! Ervasy perd contenance^ baisse les yeux*, il semble s'accuser, demander grâce pour quelques instants. Reine hésite. Lui fera-t-elle une horrible scène? Le signal de la contredanse est donné : madame Ervasy prend son mari par la main, et tous deux vont prendre place à un quadrille auquel il manque encore, pour se compléter, un cavalier et une dame.

— Vous m'avez invitée, dit alors Reine Linon au premier inconnu qui lui tombe sous la main.

Celui-ci ne sait que répondre.

— Moi ..je...

—Eh oui, vous m'avez invitée. Vite ! faisons vis-à-vis à

LB PLCS BBAU RÈVB D^CM MILLIONNAIBB. 239

ces personnes qui atleDdenl. Seriez-vous ftcbé de Terreur, monsieur?

Interdit, l'inconnu cède, et voilà Reine et lui face à face dans le quadrille avec M. et madame Ervasy.

Ervasy» en exécutant le premier en avant-deux^ se penche sur Reine et lui dit :

— Vous saurez tout : soyez prudente.

En répondant à la figure, Reine réplique :

— Je ne veux rien savoir ; Je vous arracherai les yeux. La contredanse était sur Pair : Mon rocher de Saini-

Malo que Fon voit sur l'eau, arrangé par Musard. A la pastourelle, Ervasy ^jou^e :

— J*ai été obligé 9 chère Reine, d'accompagner cette • dame à Vincennes avant de venir ici. Je n'ai Jamais pu

m'en séparer. C'est elle qui m'a conduit par force, ce soir, ici à l'Ermitage, lui ayant dit que quelqu'un m'attendait à Montmorency.

— Je vous dis que Je vous battrai comme plfttre, lui répliqua Reine, si vous remettez le pied chez moi.

Enfin, vint le galop. Profitant du changement de cava*lier qu'impose cette dernière partie de la contredanse , Reine, qui avait enlacé Ervasy, Tentralne à quelques pas plus loin, et va le placer Juste en face du prince, dont la présence glaça de honte Ervasy.

Un des premiers banquiers d'Europe^ dansant le galop avec une grisette!

Si je ne me trompe, lui dit le prince, en riant, c'est H. Ervasy T

<— Moi-même, prince; je me distrais... Je prends de l'exercice... Je danse... Je.. ^

240 LBS VENUAKGIS.

— Cette jeune personne est, je crois, votre blaDchi>- Feuse, lui dît le prince. Mais elle est ravissante.

Reine s'était éloignée.

—Si je disais jamais à ma cour, avec qui j'ai vu danser un des banquiers les plus puissants de la terre, on ne k croirait pas. Mais continuez, je vous prie.

— Prince, lui dit le banquier, en lui serrant la main, votre affaire est faite. Les fonds sont prêts. Je me charge de l'emprunt. J'ai réfléchi, cela me va.

— Je reçois votre parole, répliqua le prince -, mats, je vous eu prie, achevez votre galop. Je n'aurai rien vu s'il vous est agréable que je n'aie rien vu.

Deux sourires se rencontrèrent, et le silence et Pemprunt étaient irrévocablement acceptés.

Reine n'était pas restée là pendant le dialogue du banquier et du prince. Dévorée de jalousie, elle alla vers madame Ervasy, qui, plantée au milieu du bal avec Dauphin, ne savait où était passé son mari, emporté dans les bras de sa danseuse. Quand Reine revint à sa place, madame Ervasy la regarda attentivement, afin de deviner, s'il était possible*, le secret de cette scène. Ses recherches exaltant la mauvaise humeur de la grisette, celle-ci s'approcha de madame Ervasy, et lui dit: — Madame, je ne suis qu'une grisette, et le monsieur que je viens de vous ravir est mon amant. Y a-t-it une réponse?

L'apostrophe causa une telle envie de rire à madame Ervasy, et elles'y abandonna avec tant de naturel^ que Reine resta pétrifiée.

— Dauphin ! dit ensuite madame Ervasy à son chasseur, reconduisez- moi ù la voiture. Et le rire ne la quitta pas

LB PLUS BKAU HÈVB D*I)N IIILLIONKAIEK. 241

tant qu'elle put voir Reine debout, étonnée, immobile au milieu (lu bai.

Quand Ervasy revint, Reine retrouvant enOn .«a langue, lui dit :

— Hais quelle est donc cette dame ?

— C'est ma femme.

— • Votre femme ! Ah ! mon Dieu ! El moi qui lui ai dit !..

— Que lui as-tu dit?

— Que j'étais votre maltresse !

— Elle s'est évanouie?

— Elle a ri, au contraire, do toutes ses forces : elle rira jusqu'à Paris.

— Ce que tu dis là me rassure, elle ne l'aura pas crue^ l'excès de ton imprudence nous a sauvés.

Suîs-je heureux ! songeait Ervasy en retournant à l^aris assis près de Reine dans un coucou à qujnze sous par place. Puisque Reine est ainsi jalouse, c'est qu'elle m'uime ; et puisque ma femme a pris ainsi la chose, c'est qu'elle n'a pas le moindre soupçon.

Quelques jours après le bal de Montmorency, Reine Linon recevait du prince un nouvel écrin encore plus beau que le premier, et d'une dame qui avait voulu se désigner sans se nommer un cachemire d'un prix rare.

Ces cadeaux étaient moins au-dessus qu'on ne se l'ima*gincrait du caractère et de la nouvelle position de Reine. Ervasy lui avait acheté une maison rue Duphol.

Kcinc est toujours restée blanchisseuse, car le bonheur du banquier est de lui bnmr les bras lorsqu'ils sont encore moites de l'eau tiède et savonneuse a peine cssuyéci de la

242 LES VBNDANGKS.

voir courir en jupe courte et en tablier blanc sous le toit do sa mansarde.

L'erreur profonde d'Ërvasy est de croire que persoane ne connaît son second ménage. Tout le monde le sait : sa femme, Tunivers et Dieu, et Dieu, l'univers et sa femme le lui pardonnent.

Dauphin, le chasseur, est passé au service du prince, qui, ayant égard à sa haute intelligence, lui a conservé son emploi de chasseur.

**/v/* ■vr»/\-«r>AAA \-^/\/\'\/\'\f\f\.'\f\f\'\nr\/\r\/\i\r./\/\f\f\/sf\/\/\.f\f\r\/\f\nr/ /\/\aa/\a

Page 1