HISTOIRE D'UN FRANC
Peu d*années avant 1830 vivaient et vivaient fort mal, à Belleville, deux jeunes gens venus à Paris pour faire leur chemin. C'est sans doute pour mieux prendre leur élan qu'ils s'étaient logés à la barrière^ entre trois ou quatre cours et six ou huit jardins. Excepté Dieu, qui pouvait supposer que ces deux pauvres provinciaux s'occupaient, dans le fond d'un pavillon, de la grande pensée de parvenir? Après tout, Napoléon n'était guère mieux installé lorsqu'il vint à Paris pour la première fois. Ce n'est pas le pot qui fait la fleur; elle se fait où on la place, pourvu qu'elle ait en elle de quoi devenir grande et belle.
Cette comparaison est complètement fausse comme la plupart des comparaisons ; on va le voir.
Qu'étaient spécialement venus faire à Paris nos deux jeunes gens, tous les deux du même âge, — vingt-deux ans, — tous les deux pauvres, tous les deux assez vifs, assez spirituels, pour ne pas démentir leur origine méridionale ?
24i LRS VENDANGCS.
Vous croyez ravoir deviné. Ils venaient fuiro, mipiKisezvous, de la peinture, parce qu*on leur avait donné à chacun un rameau de laurier, le jour de la distribution des prix de dessin, au collégedu chef-lieu. Vous vous trompez. Alors, dfrez-vous, ils accouraient à la voix de monsieur tel ou tel, grands distributeurs de brevets d'imntortalilé, pour faire des vers ou de la prose, faute de mieux. Ce n'est pas cela. Par extraordinaire, nos deux amis n*étaient ni poètes ni peintres, et, s'ils étaient destinés à mourir à THôtel-Dieu, ce n'est ni Gilbert, qui se nourrissait de clefe, ni Chatterton, qui ne se nourrissait de rien du tout, qui devaient faire leur lit.
Ma^ et Marcelin étaient deux natures moins choisies, moins exceptionnelles. Nés dans une ville industrielle, ils en avaient sucé le gaz. Leur esprit s'était tourné vers it physique et la chimie, monde nouveau qui se lève à l'horizon et dont on a à peine aperçu la cime des montagnes. Penchés dès Fenfance sur les fourneaux de leurs p&nes, ils avaient d'aboni admiré, avec la curiosité naïve du premier ftge, les phénomènes de la fusion, le plomb coulant en ruisseaux d'or, l'argent frétillant au fond du creuset comme des poissons au fond d'un lac ; ils avaient appris ensuite à connaître la valeur des métaux, devenus objets de commerce, soumis à toutes les applications de l'industrie. Plus tard ils découvrirent que la science pouvait tirer bîea d'autres partis de ces choses dont leurs pères ne savaient extraire qu'un profit borné comme leur esprit^ comme leurs pauvres connaissances de sous-préfecture. C'est Marc qui dit le premier à Marcelin : — Nos pères font de la physique et de la chimie sans
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le savoir. Les bonnes gens ignorent les bancs de diamants auprès desquels ils passent tous les Jours.
— Tu es ambitieui, dit Marcdin à Marc.
— Et toi? répliqua Marc.
— Moi aussi, répondit Marcelin.
— Nous sommes bons chimistes tous les deux, reprit Marc, nous en savons plus dans le petit doigt que tous les industriels du département» dont nous sommes pourtant les très-humbles vassaux du côté do la fortune.
— Oui, cela est ainsi, reprit Marcelin en soupirant. Mais qu'y faire? As-tu découvert un agent chimique pour décomposer les ingrats, dissoudre les faquins et vaporiser les fripons?
— iNon, répondit Marc, mais J'ai trouvé le moyen d'élue aussi heureux, aussi riche, aussi puissant qu'eux sans être voleur.
— Mon ami, vends tout de suite ton secret au gouvernement. Mais tu plaisantes, et je plaisante comme toi.
— Je ne plaisante pas, et la preuve, c'est que Je vais te confier ma recette. Allons à Paris, et livrons-nous à l'étude de la chimie et de la physique ^ tout est à faire dans ces deux sciences^ avec lesquelles l'Empire n'a su fabriquer que de la poudre à canon et la Restauration que du sucre de betterave. J'entrevois des merveilles derrière ce rideau de gaz, de vapeur, de fumée; rideau léger, et qu'un souffle du génie peut emporter au loin. Nous le repousserons. Quel pauvre théâtre pour nous que cette ville où nous avons eu le bonheur de voir la lumière, ville où Ton fait du r«T avec liu fer, du plomb avec du plomb, du ciiivro ovrc (lu cuixro î Oli I les illustres sorciefî'. les radioux un-
246 LBS VENDANGES.
giciens ! Avec ces métaux, je ferai tout, moi ; nous ferons tout, nous autres ! car toi et moi, nous sommes inséparables. Je ne veux que voir le dôme de Tlnstitut.
— C'est donc à Paris que tu veux aller?
— Et où donc ? Y a-t-il une autre ville au monde?
— Mais nous n*avons pas cinq cents francs à nous deux.
— Sais-tu si Colomb avait deux piastres sealemenl lorsqu'il découvrit L'Amérique?
— Mais il a découvert l'Amérique, et après lui...
— Il y a tous les jours des Amériques à découvrir. Ah ! tu crois que tout ce que Dieu a caché se borne à trois mille lieues de terre, commençant et finissant par une mer glacée? Mais, après Colomb, songe à toutes les autres Amériques découvertes. La culture et la propagation de la pomme de terre, — Amérique ! La vapeur appliquée à la navigation, — Amérique ! Le gaz éclairant nos villes, le gaz qui dormait depuis le déiMge sous une épaisse croûte de charbon, — Amérique! En morale, en littérature, en sciences, que d'autres Amériques à révéler au monde !
— Je m'embarque avec toi, nouveau Colomb, s'écria Marcelin. A quand le voyage?
— Tout de suite, répondit Marc. N'attendons pas que r&ge nous envoie le découragement, ou, qui pis est, une femme à épouser -, les femmes, ces gouffres de tant de beaux génies, sirènes qui commencent par séduire ceux qu'elles doivent dévorer. Je parle des femmes légitimes.
Les deux amis se dirent une foule d'autres choses, mais aucune ne put les détourner d'aller chercher fortune à Paris.
Enfin Marc aperçut le dôme de Tfnstitut.
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— Il sera à nous! s'écria-t-îl en mettant le pied sur le pont des Arts.
— Messieurs, messieurs, leur cria Tinvalide, c'est deux sous!
L'enthousiasme de Marc reçut un seau d'eau glacée.
— Toujours de l'argent ! [dit-il en payant l'invalide.
— Si jamais l'institut est à nous, reprit Marcelin avec le calme d'un calculateur, je ferai construire des boutiques dans les pavillons latéraux, et, après avoir élevé de deux étages le corps principal, je le louerai à des Anglais qui payent bien.
— Profanation ! s'écria Marc. Et la science n'aura plus de temple, plus d'asile ! Je veux Tlnstilut pour y appeler tous les savants, tous les véritables savants, ceux auxquels l'intrigue et l'ignorance ferment aujourd'hui les portes. L'Institut n'aura plus de portes.
— Tu éviteras par là les contributions.
— Marchand, boutiquier, trafiquant ! dit Marc. Tu seras donc toujours le même ?
— C'est parce que je ne veux pas être toujours le même que je parle ainsi, répliqua Marcelin.
Rentrés dans leur petit pavillon de Belleville, les deux amis songèrent à s'installer. Avec le peu d'argent que leur avaient laissé le voyage, les commissionnaires et leur propriétaire, ils achetèrent des instruments de physique et de chimie. Leur laboratoire fut loin d'être complet, car il faut commencer par être excessivement riche pour devenir un peu riche avec l'aide de la chimie.
Cependant Marc commença à s'occuper des moyens de pcrreclionncr les verres de lunettes avec lesquels les objets
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peuvent paraître visibles la nuit. Il savait que les loneltrs de nuit sont encore à un état informe, malgré rimmen» utilité que la navigation en tirerait si elle en possédait de bonnes. Il fondit, il Uma, il combina jour et nuit, mangeant peu, ne dormant pas, ne sortant jamais.
De son c6té« Marcelin travaillait aussi au même objet, mais avec une ardeur infiniment moins scientifique. Marr avait des élans. Marcelin des joies secrètes ; Marc poussait des cris, Marcelin souriait finement à chaque progrès.
-- Je n*arriverai donc jamais 1 disait Marc.
— Si jamais j'arrive ! murmurait Marcelin.
— Je veux, ajoutait fun, que ma découverte ravisse, étonne, soulève le monde savant.
— Je me contenterais d*un petit perfectionnement honnête, disait l'autre tout bas.
Si Marc ne sortait jamais, comme je Tai dit, Marcelin s'infiltrait dans le monde le plus qu'il le pouvait, tantôt de biais, tantôt à plat ventre, toujours adroitement. Il fréquentait les théÀtres, se contentant de l'obscurité du parterre et du simple voisinage d'un commis marchand ou d'un petit employé.
' Ainsi, lorsque Marc ne connaissait encore que rescaiior de son pavillon, Marcelin possédait son Paris comme un corsaire africain connaît les côtes de la Méditerranée.
Au bout de trois mois de veilles, de sueur, — et le mot sueur est pris ici dans la pénible acception du mot, la sueur de l'ouvrier fondu par la chaleur de sa forge, — Marr. desséché, amaigri, triste, découragé, bri^a ses verres m disant: Ma découverte n'est bon ne qi/à un cinquième pré::: le cinquième restant est impoi^siblc, du moins à mrsforcoç.
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Trois mois dévorés par ce charbon, ces flammes, el jmr une espérance encore plus corrosive que ces flammes !
Brisé de douleur, il tomba sur son lit avec la fièvre.
Au même instant Marcelin rentrait ; il revenait du spectacle.
— Qu*a8-tu ? dît-il à Marc.
— J'ai que nous sommes perdus, ruinés, à deui doigts de l'hôpital.
— Et TAmérique? dit Marcelin.
— Il n'y a pas d'Amérique, répondit Marc les larmes au visage. Notre tentative est une erreur, notre essai une déception. Ce soir Je me suis démontré que les lunettes de nuit telles que je les révais ne sont pas réalisables.
— Ah ! dit Marcelin.
— Comment ! tu ne te désoles pas ? tu ne meurs pas de désespoir !
— Pas de cette fois, répondit Marcelin en sortant de sa poche plusieurs poignées d'écus au milieu desquels nageaient quelques gracieuses pièces d'or.
— De Targent ? 8*écria litarc.
— De Targent et de Tor, répondit Marcelin.
— Et comment ?
» Voici comment. Tandis que tu t'occupais de faire des verres au moyen desquels on y verrait la nuit, moi je nroccupaisde fabriquer, en imitant tes procédés, des verres avec lesquels on pût y voir le jour.
— Tu es fou !
— Le fou a la parole. Tu cherchais a confectionner des télescopes, et moi des lunettes de spectacle à bon marché. Ton télescope aurait coûté trois mille francs ; ma lunette
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coûte SIX francs, six francs de moins que les lunettes ordînaires. Grâce à toi, la mienne, outre ces coQditioos de bon marché, a sur les lunettes dont on fait usage l'avantage dé rapprocher de quelques toises de plus les objets qu*oa regarde. Je travaillais sans te le dire à ce petit perfecUoDnement. Ce soir j'avais pris en sortant cinquanle lunettes de mon invention. Pendant les entr'actes, je les ai toutes vendues au thé&tre de l'Ambigu. Telle est la cause de mon indifférence pour ta douleur et de ma joie, que je prétends te faire partager.
— Malheureux ! s'écria Marc dans un accès de colère, c^est ainsi que tu te conduis avec moi, avec la science ! Ta la déchires, tu l'émiettes, tu la vends à des profanatears, tes semblables. Trois mois de veilles, et pourquoi t Pour arriver à vendre des lunettes de spectacle !
Marcelin ne trouva un adoucissement aux reproches de son ami qu'en s'endormant , la main étendue sur la pile d'argent qu'il avait gagnée avec la vente de ses lunettes.
Cette querelle se réduisit, quelques jours après, en un léger nuage flottant sur l'amitié des deux compatriotes. Le savant usa de générosité parce qu'il avait du cœur, l'homme habile employa la Onesse parce qu'il avait du savoir-faire, en sorte que l'un, remis de la fièvre, retourna à ses fourneaux, et que l'autre, sans cesser de débiter ses lunettes, continua à travailler auprès de son ami.
On s'occupait beaucoup à cette époque des divers emplois affectables au gaz hydrogène. Paris et Londres s'éclairaient à cette lumière factice qui, d'égout en égout monte jusqu'au sommet des monuments, et va au hautdu ciel surprendre les secrets de la nuit, dernier coup porté
UISTOIEB D'UN FRANC. Zt)I
aux discrètes el vieilles amours de Diane el d'ËDdynuion^ si délicieusement peintes , au salon de cette année, par M. Nestor d'Anderl.
Esprit infatigable, Marc se dit : Si cette lumière nouvelle, au lieu de ramper dans la terre et au bord des ruisseaui, toujours esclave du tuyau qui Topprime, pouvait devenir portative comme le feu, comme Peau^ comme l'aîr^ un problème des plus beaux serait résolu. Il faudrait qm les vaisseaux, par exemple, pussent, sur mer, s'éclairer au gaz, comme le font nos maisons sur la terre. L'effort n'est pas au-dessus des moyens de la science. Tentons!
H reprit ses cornues, ralluma son fourneau, et son courage monta, comme la flamme de sa forge, au-dessus de sa tète.
LfC fidèle compagnon de Marc suivit de l'œil toutes ces opérations difficiles, qu'il analysa à sa manière, et dont ît étudia les résultats avec des espérances beaucoup moins sublimes, ainsi qu'on va le voir.
Mille déceptions venaient se jeter en travers des expériences nombreuses essayées par Marc. Tantôt le gaz, soumis à une agitation trop peu ménagée, afin de pressentir les effets du roulis, brisait violemment l'appareil ; tantôt il s'enflammait dans le réservoir, se refusant à une émission lente. Alors le pauvre savant , les mains brûlées , les cheveux roussis^ restait confondu d'anéantissement devant les débris de ses naufrages. Marcelia ne perdait pas si vite courage. — Mou Dieu \ dV^i\\rW <. Rome ne s'est pas bâtie en un jour «^ \q ftc^J^^^ ^^V^^" bord ruisseau; tout vient à point à q^^»^ «y ^W^vv^ts^^>^ et autres proverbes dont on vérifie \^ * ^^aV^'^^'^^^î.^
2o2 LB8 VBNDANGBS.
l^erdu les dcDls, les cheveux, e( quelquefois rinlclUgcnœ. Il allait ensuite se remonter dans les salons des amis qu*il s'étuil faits ^ et là on le regardait déjà non-scuIcmcntcoaiiiK un homme fort aimable, mais encore comme un des plus ingénieux physiciens, comme un des plus habiles Gbimistes de l'époque. Dans l'art de flatter, il n'avait pas besoto des conseils de Marc. De préférence il côtoyait les hommes ancrés et amarrés au port, les femmes mûres ; il ne critiquait rien, pas même lu mal, de peur d'avoir à se rélrader un jour. Non-seulement il adorait le soleil levant, mab tout ce qui se levait à quelque point que ce fût de l'bo* rizon, la grande ourse ou la croix du sud.
Un soir, selon son habitude, il était sorti pour aller trôner dans le monde, laissant son ami, qui mangeait un hareng sur son enclume, pour tout dîner. Ce repas achevé, Marc sentit un pelit frémissement dans un coin du cerveau; c*était ridée qui sonnait, la grande idée, celle qu'on cherche si longtemps, qu*on flnit par aller la cberchcr dans le tombeau. H tenait sa découverte 1 il la saisit. Tetaie sur le papier avec deux mots, quatre chiffres. 11 traduit avec quelques corps chimiques ce langage inspiré, et le phénomène vient au monde, il est conçu , vivant, il est palpable. C'est une réalité. Marc a vaincu la difficulté. Le gaz, la lumière, voyagera sur les mers, où il ne fera plus nuit. Quel long soupir il exhala!
L'émotion Tasphyxiait, il avait besoin de prendre lair, de se mêler à la vie des autres hommes pour ne pas mourir foudroyé. On ne touche pas impunément aux secrets de Dieu. Et, comme Archimède courant tout nu dans les rues après avoir résolu son fameux problème, ooinmc
HISTOIRE d'un franc. 253
ibboa allant caresser ses chiens dans son jardin à une eure après minuit, quand il eut écrit la dernière ligne de 3n Histoire de la chute de Vempire romain^ Marc quitta on cabinet et descendit comme un fou la montagne de ielleville. Sans avoir le sentiment des distances qu'il parcourut, il arriva au milieu de Paris, dont il voyait pour la ;)remière fois les merveilles après deux ans de séjour. Ce bruit de la rue amortit le bruit de sa tête. Peu à peu il se calma. Fraîche et étoilée, la nuit adoucit entièrement Tar- 1
deur de son sang. Marc prit alors plaisir à contempler, avec la curiosité d'un naturaliste descendu dans la cloche à plongeur au fond de la mer, les milliers d*objets étalés par L'industrie derrière les glaces transparentes des boutiques. Nous négligerons de dire toutes les satisfactions qu'il éprouva dans cette revue, pour arriver tout de suite à l'espèce de secousse dont il fut ébranlé en lisant sur un paquet recouvert d'un papier bleu : Bougies au gaz. Il était déjà dans la boutique du marchand. — Qu'est-ce que ces bougies au gaz? demanda-t-il. — C'est une nouvelle invention, lui répondit le commis. — De qui est cette invention ? — Parbleu ! lui dit le commis, vous revenez donc de la Chine, pour ignorer que les bougies au gaz et les chandelles au gaz sont de l'invention de M. Marcelin, le fameux chimisle. Lisez, monsieur, lisez ! — En effet, Marc pulWte sur Tétiquelte de chaque paquet: /)ç f invention de M, Marcelin, chimiste, \ Éperdu, furieux, Marc sorlit de la 1^^ .^e eX^^^^^'^^ \ comme un lion la distance qui lesê|v ^^^, ^e^^^"^^^' ^ Quaud il rcntradans le pavillon, Marcolv^ti'^^ a;^>^^^^^^ ' -Misérable ! lui dit-il, de mon invt^^ W A^ ^ ^^ ^"^^^ ^
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bougies et des chandelles, — de mou invention^ si grande et si hautement scientifique. Tu m*as avili, tu m'as volé, tu m'as trainé dans la boue du petit commerce. C'est pour des chandelles que j*ai ces trois rides au front, ces doigts brûlés, ces yeux éteints I
Marcelin lui répondit en balbutiant : — Je voyais que tu ne parvenais à rien avec tous tes travaux ; j'ai cherché à en tirer quelque utilité en les appliquant au commerce. Mes chandelles au gaz m'ont fait gagner trente mille ûnuics. Je vais t'en compter quinze mille, et tu n'auras plus rien à dire.
— Plus rien à dire ! mais ce n'est pas quinze mille francs que j'aurais gagnés avec ma découverte, c^est un grand nom^ un nom immortel. Je voulais une couronne, et tu me donnes un pain ! — Puisque je ne puis pas te tuer, poursuivit-il, je puis du moins tuer ma découverte, déshonorée d'avance par tes ignobles parodies. — Marc^ d*un coup de pied, renversa ses cornues, et jeta au feu son problème. — Maintenant, sors d'ici, tu n'as plus rieo à me voler.
— Voyons, lui dit Marcelin, apprécie mieux le sens de ma conduite envers toi. Si j'ai caché avec mystère la com* position de mes bougies et de mes chandelles à gaz, c&l que je connaissais la fierté de ton caractère. Tu n'aurais jamais consenti à t'associer à l'exploitation de mon procédé....
— Je le croîs bien, murmura Marc.
-- Jamais tu n'aurais voulu mettre le pied dans ma fabrique.
HISTOIRE d'un franc. 255
-^ Tu as donc une rubrique ? demanda Marc avec éionnement.
— Mais oui..., une toute petite fabrique..., répondit Marcelin. Gela ne va pas mal. J'ai des commandes.., je marche... Si tu voulais renoncer à tes théories pour te livrer entièrement à la pratique, je n'aurais que du plaisir à te donner une part dans les intérêts de ma maison.
— Ah ! tu me protèges, monsieur Marcelin !
— Non..., tu ne veux pas comprendre le côté sérieux de là vie; écoute....
— Allons ! le marchand de chandelles se fait philosophe et me moralise.
— le ne te moralise pas ; mais Je voudrais que comme moi tu songeasses un peu plus à l'avenir. Tout se tient aujourd'hui : la politique et le commerce. Celui qui est riche est électeur. Soyons électeurs, et le député de notre pays nous courtisera. Il voudra nos voix, nous les lui domierons ; mais, de son côté, il nous fera nommer fournisseurs de boujgies à gaz de la maison du roi^ des princes et des princesses. Services pour services.
— Tu as donc de l'ambition ?
— Voilà, Marc, la question que je t'adressai, le jour où tu me proposas de t'accompagner à Paris ; tu me répondis : Oui, et toi, en as-tu ?
— Cette ambition que j'ai encore, reprit Marc, n'est pas d'être le boutiquier des grands et d'entrer en concurrence avec les épiciers de Paris ; mais c'est ra.xnV)\V^^^^^^^^" quelin, des Lavoisier, celle d'élever la ïji ^<vçj6^'^^'^^^^. au premier rang des nations. C'est r^^ ^^, ^V^^> '^^^^
aussi, je veux devenir, non pas simj^^i \i!C ç\jso^ ^^^ç^^
256 LBS YSRDAHGBS.
ma voix pour vendre des chandelles ou des lunettes de spectacle, mais député et pouvant dire à la France, sans l'intermédiaire des journaux^ toujours si avares de justice^ mes grandes, mes utiles découvertes. Car ne crois pas que je sois un rêve- creux, un alchimiste, un astrologue^ je veux l'utile, mais je le veqx immense^ infini, faisant le bonheur de tous, comme Parmentier et Jenner le trouvèrent, et non Futile comme tu le poursuis, propre à enrichir toi seul.
— Et pour t'enrichir, toi aussi, Marc.
— Moi ! Encore une fois cesse de m'associer à tes caleulf de droguiste. Ils ne m'inspirent que du dégoût. Je t*ai dit de sortir tantôt. J'ai été dur, j'étais en colère. Tout simplement séparons-nous. Tu es l'homme de la fabrique, va à la fabrique; moi je suis l'homme du laboratoire, je reste ici. Sans nous balr, sans nous nuire, tâchons de vivre ruD sans l'autre.
— Puisque tu le veux^ dit Marcelin, nous nous s^sare* rons. Aussi bien nos goûts sont différents, nos ojHoioos ne se ressemblent pas, syouta-t-il, voyant que tout espoir de rester auprès de Marc pour lui dérober d'autres secrets devenait impossible. Mais, comme tu l'as dit, nous ne nous nuirons pas pour cela. Nous nous retrouverons dans les occasions difficiles où nous aurons besoin l'un de l'antre.
Le lendemain matin, Marc et Marcelin se firent leurs adieux.
Marcelin aurait depuis longtemps provoqué cette séparation s'il n'eût toujours été retenu par la pensée de dérober quelques étincelles au vaste foyer de connaissances de son ami, quelques miettes, quelque savant procédé,
BISTOIRB d'un FRANC. 257
susceptible de devenir sous sa main une pommade, un onguent, un élixir, un cirage. Il s'établit dans sa fabrique, au milieu de Télégant appartement qu'il s'était fait meubler. Du haut de son lit de palissandre, il put voir courir, travailler ses nombreux ouvriers, et lire, en attendant son déjeuner, son journal d'opposition.
En i830, tout bon petit commerçant était dans l'opposition.
Ame généreuse et bonne autant qu'elle était parfois ardente, Marc regretta son ami Marcelin, son compatriote, son compagnon de misère, son complice d'indépendance, son frère dans les travaux du laboratoire, quand ils regardaient tous les deux au fond du creuset en fusion s'il allait en surgir une pierre brute ou une étoile étincelante. La grande science est comme les grandes pensées, elle se loge au cœur. Marc laissa tomber une larme en se voyant seul dans le pavillon.
A quelques jours d'intervalle, le volcan sur lequel on dansait éclata. Mais les danseurs ne furent pas brûlés. C'était la révolution de 4830. On en connaît l'histoire et le roman; on en connaît même la morale. Laissons donc les généralités. Pourquoi Marcelin avait-il appelé de tous ses vœux cette révolution ? Dans quel intérêt avait-il jeté un pot de fleurs sur la tête d'un pauvre Suisse qui ne lui faisait rien ?
De son côté, pourquoi Marc était-il sorti de son aleWer pour aller croiser des balles avec un régi^ï\et\V4^^^^^^^^^^ le faubourg Saint-Antoine? Quel était ^r^o esço'^^ ^yvtcwversant le gouvernement et en receva^^. ^ co>^V ^^\&^^^^
258 LES TRIDANGBS.
genou, horrible blessure qui le coucha pendant deux mois sur un lit de fhôpital Saint-Louis ?
Voici pourquoi.
Marcelin, voulant devenir électeur et ne payant que dem cents francs de contributions, s'insurgeait pour abattre une dynastie qui n'acceptait que des électeurs à cent écus. Le pot de fleurs avec lequel il tua un Suisse signifiait ceci : Je veux être électeur à deux cents francs. Comme si le malheureux Suisse y pouvait quelque chose I
Ce que voulait Marc se devine : l'avènement de toutes les intelligences, leur entrée à la Chambre à la faveur du libre choix de tous les citoyens. Puisque les marchands de draps, de toiles, de savon, de cuirs, de vermicelle, puisque les chapeliers, les carrossiers, les tailleurs, et tout ee qui vend et trafique a le droit, de par l'argent, d'être éligible. Je veux me battre pour que le savant, dont les procédés perfectionnent le drap, rendent la toile plus blaucfae, le savon plus doux, soit aussi reconnu digne de s'asseoir à la chambre des députés entre un tanneur et un carros* sier.
Marcelin obtint ce qu*il désirait : il fut électeur à deux cents francs.
Pour avoir écrit ce qu'il désirait, pour avoir exprimé dans une brochure, deux mois après la révolution de 1830, le motif pour lequel il s'était fait meurtrir le genou, Marc fut arrêté et traduit devant le jury.
Savez-vous quel était le chef de ce jury appelé à juger Marc pour délit de presse? C'était Marcelin, Marcelin luimême!
Il est à peine besoin de dire que Marc, accusé d^avoir
HISTOIRE d'un franc. 259
excité à la haine et au mépris du gouvernement du roi, fut condamné à trois mille francs d'amende et six mois de prison.
— Monsieur, lui dit le chef du Jury après la condamnation, le jury, ayant égard à vos bons antécédents d'homme laborieux, a reconnu des circonstances atténuantes. Mais que l'avenir vous rende plus sage. Retournez à vos travaux.
Honorable marchand de chandelles I
Douloureusement affecté de la condamnation de son fils, le père de Marc mourut peu de temps après. Marc alla en prison. Il passa sous la voûte de Tantre de Sainte-Pélagie, tenant dans une main un traité de physique et ayant à l'autre main un bouquet de fleurs de la saison. Il était calme et serein comme Socrate la veille de sa mort.
Juré et électeur, Marcelin fut presque aussitôt nommé capitaine de la garde nationale. II donna un grand dîner où Ton vit du Champagne frappé.
Du malheur de Marc il sortit pour lui une satisfaction ausi grande que peu désirée. En mourant, son père lui laissait quelques petites portions de vigne, quelques morceaux de terre de quelque valeur, enfin si ses calculs ne le trompaient pas, de quoi être électeur. — Ah ! si je suis électeur, se dit-il, je parlerai du moins dans les réunions et là je dirai tout ce que je ne puis ni écrire ni aller proclamer à la chambre, où pour entrer il faut payer cinq cents francs!
Sorti de Sainte-Pélagie, Marc supputa tous ses biens, les petits et les moyens, additionna les àiversea sommes qu'il payait comme impôt direct à l'Él^» el ft décou\T\\. qu'il s'en fallait d'un franc pour qu'i\ \e ^t^\V^*^v^^
260 LES TBRDANGBS.
électeur. II payait cent quatre-vingt-dix-neur francs, ni plus ni moins. Il revint sur ses calculs, les vérifia, les recommença de nouveau ; toujours ce franc ne se trooTait pas, faisait défaut, restait en arrière. C'est qu^il ne payait pas ce franc sans lequel il ne pouvait être électeur ! Pour un franc! Pauvre Marc! posséder toutes les connaissances humaines, les avoir agrandies, pouvoir les élargir encore et demeurer dans la fatale impossibilité d*ètre électeur comme son ancien ami Marcelin, lui qui ne l'était devenu qu'en lui dérobant les fruits de son intelligence !
11 serait rentré de nouveau en prison s'il n'eût payé son amende de trois mille francs. Cette funeste diminution qu'il fut bien forcé d'infliger à ses biens, non-seulement l'empêcha encore plus qu'auparavant d'aspirer à la jouissance de ses droits électoraux, mais elle lui interdit le moyen qu'on lui avait conseillé d'abord : celui d'emprunter une somme avec laquelle il eût acheté le fragment de propriété qui lui eût servi à augmenter sa cote électorale. Il emprunta, mais ce fut pour payer son amende. Or, ses biens se trouvèrent hypothéqués, et, sans pouvoir trouver à emprunter davantage pour devenir plus grand propriétaire, il resta dans le même état, c'est-à-dire électeur à un franc près. Ce franc fut sa muraille de la Chine.
Il n'y avait pas de murailles pour Marcelin. Tout était plaine et plaine fertile. Électeur, juré, capitaine de la garde nationale, il fut créé fournisseur pour toutes les fêtes publiques. On le nomma en outre chevalier de la Légiond'Honneur.
Les deux anciens amis se virent un jour face à face à l'occasion d'un délit de garde nationale. Celui qui l'avait
commis, c'était Marc*, celui qui présidait le conseil de discipline où le délit allait être jugé, c'était Marcelin.
u Messieurs, dit Marc, je ne suis pas un mauvais citoyen, comme vient de l'avancer M. le capitaine rapporteur, mais je suis chimiste. Depuis trois jours je m'occupe d'une grande question qui touche de près à la santé publique ', je m'occupe d'établir, par l'analyse, la quantité de poison qui entre dans les objets de consommation à Tusage du peuple. Ainsi le sel, le tabac, les bougies, recèlent une forte addition de substances vénéneuses, additions pratiquées par les vendeurs, fabricants... »
— Au fait! s'écria le président.
— Le fait, le voici, répondit Marc. Pour arriver à une solution exacte, j'ai été obligé de soumettre à un feu continu certaines matières; précisément mon jour de garde est tombé le jour de mon expérience. Pouvaig-je quitter mon fourneau ? Si je l'eusse fait, l'expérience était perdue.
— Assez, dit le président, la cause est entendue. Après avoir recueilli les voix, le président Marcelin condamna Marc à trois jours de prison.
Irrité, le pauvre chimiste détruisit une seconde fois les magniflques résultats de son expérience. Il eut lorl -, mais la colère, le ressentiment raisonnent-ils?
Le peuple continua et continue à s'eïnt^\sotviv^^ .\^^^>^^ en plus indigné de tant de persécution^ a' Voi^^^^^^^^''^^^* » railiations, Marc renonça à l'étude (^ ^ -yCwv^'^^ ^^^ jeter tèle baissée dans le tourbillon (\^ \^ ^^vv^^-^^^^ .^ ' viclion, chez lui, s'aigrit en haine ^ ^tL^^ ec^^^"^^ f^^^ I un ennemi. Calme parce qu'il état 1^ ^v <^ /^'^^'^^^
262 LES TENDAHGIS.
successivement nommé colonel de la garde nationale, officier de la Légion-d'Honneur, et enfin député de je ne sais plus qu'elle ville du Midi.
Riche à millions^ Marcelin est aujourd'hui de tous les bais diplomatiques ; on parle de le créer comte de Saint- Marcelin.
Il a fait un riche mariage ; il a un neveu évêque.
Marc, pour avoir écrit des pamphlets au lieu de oontinuer à faire de la chimie, a été enfermé dans une prison politique où il a été mangé du pain noir ; il a souffert et maudit.
Que lui a-t-il manqué pour être une des plus belles renommées de la France, un des plus utiles citoyens du monde?
Un franc.
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Scèies da seiiiès^ siècle ei Ulemagne.
Deux cents mules noires, superbement harnachées, pa* rées de selles en velours de la même couleur; deux cents autres mules en caparaçon de satin, traînantes dalmatiques semées de croix et de chiffres de famille couvrant le poitrail et descendant jusqu'au sabotj, précèdent avec dignité la marche et passent. Des abbés à longues moustaches les montent-, leurs bottines noires, garnies de dentelles à l'évasement, sont armées d'éperons. Aux cavalcades d*abbés succèdent les cavalcades de moines, fermessur leurs étriers, allant deux par deux et causant, quatre par quatre et discutant, huit par huit et psalmodiant.
A Tangle des routes, moines et abbés qui surviennent se confondent, prennent rang et s'alignent ; ils accourent par centaines; la voie disparaît sous les chevaux, les chevaux sous les cavaliers) s'ils s'arrêtent, c'est une ta«
264 LBS YENDAKGES.
che d'encre^ 8*ils marchent, un crêpe noir qui ondule.
Viennent derrière ces quatre cents mules neuf blanches haquenées enveloppées dans leurs fourreaux de brocard ; elles portent, au lieu de profanes cavaliers, un petit tabernacle que surmonte un baldaquin. Le meuble sacré renferme les hosties de voyage. Ces haquenées sont milrées comme des évêques; elles en ont le saint orgueil.
Chaque carrefour a été désigné d'avance comme point de rencontre; on s'y rend, et à chaque rendez-vous le fastueux pèlerinage se grossit d'un groupe d'abbés, d'un noyau de moines, sortis de leur monastère au son d'une trompe. Parfois leurs confréries les accompagnent jusqu'au carrefour processionnellement, croix et bannière en tête. Moines et abbés, s'ils sont riches, sont escortés de leurs domestiques, serviteurs moitié estaflers, moitié sacristains, ayant à l'arçon une épée perpendiculairement fixée, et du o6té droit de la bride des livres pieux et un mousqueton, ils marchent au flanc des étuvistes, des valets de pied, des médecins, des poètes, de tout le personnel de la maison à laquelle ils sont les uns et les autres attachés, ce que justifie leur livrée uniforme. La figure brodée sur leur poitrine indique leur emploi : il y a une coupe sur Thabit du médecin^ une plume sur le pourpoint du poète.
D'heure en heure le ruban noir s'allonge et s'unit comme une étoffe humide sous le fer de la repasseuse. L'abbé s*embolte avec l'abbé, le moine s'engralne avec le moine, et l'occasion pieuse du voyage efface les différences vaines de la hiérarchie.
Suivent d'autre mules, vives comme des chèvres, bruyan* tes de leurs sonnettes] d'argent, portant des coussins et
UN MOINE MftCONNU. 265
des ombrelles, et entre les ombrelles et les coussins, au double reflet rouge, des femmes paresseusement assises comme des Chinoises sous leur palanquin. On les dirait couchées sur leur sofa ; a peine laissent-elles paraître la pointe brodée de leur chaussure orientale entre les plis de leur tunique.
Immédiatement après les femmes, place de courtoisie, se montrent de lourdes voitures, et dans chacune d'elles huit dignitaires de l'église, traînés par seize bœufs : — deux bœufs par dignitaire* Soixante voitures ainsi attelées se placent à la ûle.
Dans des intervalles ménagés sur la ligne du cortège roulent des chariots chargés de musiciens, orchestre mouvant qui déploie un drapeau sur lequel on lit en gros caractères : « Musique de monseigneur le cardinal, » ou Musique de monseigneur le Légat. »
Grotesques, mais précieux auxiliaires du voyage, les vivres marchent derrière. Ce sont les comestibles nationaux que les contrées ingrates où Ton se rend n'offrent pas : beaucoup de vins, de confitures et de salaisons. Sur les vivres sont les cuisiniers. Ils voiturent les traditions de la bonne chère en pays de chrétienté, de même que leurs maîtres y propagent les saintes doctrines.
Mêlée inqualifiable, se ruent à la queue les cuisiniers et les marmitons du sacré collège, des milliers d'abbés de fortune, de ceux qui possèdent une mule à deux; des bandes d'écoliers ayant une soutane pour quatre, des moines déguenillés, mais gras et fleuris, ce qui compensi!, heureux de mettre sur le compte de la pènUence \eura courses nu-pieds 5 des théologiens cost^^rinoW^^^ *siw\. V«^
266 LES VBNDANGBS.
profession est d'exposer la Somme de saint Thomas^ aa risque d'exposer^ faute d'ua haut-de-cbausse , le dos à leurs élèves ; des grammairiens affamés ens^goant toutes les langues et n'ayant rien à poser sur la leur ; des pbi-' losophes sans chemises^ et puis des femmes dans des tombereaux pour tous ces gens-là, pour coudre la soutane à Tun, la semelle de ses souliers à Tautre; pour les aimer tous, pour jeûner avec eux, rire avec eux et manger quanif Toccasion s'en présente.
Mais déjà Rome s'efface à l'borizon, la campagne se déploie. Le soleil se lève. A travers les vignes pesantes de leurs raisins mûrs blanchissent des tombes. Des cailles chantent sur lescippes. Ce filet d'eau, c'est le Tibre; ce point blanc, la maison de Salluste; là-bas une villa. Cette fumée bleu&tre voile une forêt ; le soleil la découvre, — un temple !
Où va la caravane à travers ces vignes, ces forêts, ces tombes et ces temples? Elle sort de Rome, et elle va par l'univers prêcher le mérite des Indulgences. Ils sont dix mille. C'est beaucoup, mais la terre a tant de pécheurs !
Au premier port de mer, beaucoup s'embarqueront pour l'Espagne, pour le Portugal ou pour la France; d^autres longeront les Apennins et iront en Grèce ; le plus grand nombre décrira un coude vers le Nord ; contrées oubliées de Dieu, où le catholicisme s'est levé tard ; avant même ces grandes séparations^ la caravane se démembrera insensiblement, et se déversera sur son passage dans les villes, les bourgs, les villages, partout enfin où il y a une croix.
Gomme ce moment n'est pas encore venu, nous pouvons
UN HOINB MiGOMNC 267
nous mêler au pèlerinage^ choisir notre place auprès des dames ou du cardinal dominicain, près des mules de cellesci ou à la portière de celui-là.
Le plus beau carrosse étant sans contredit celui du seigneur Pandolfi, chargé de prêcher les indulgences et de les faire prêcher à Wittenberg en Saxe, nous suivrons quelque temps son carrosse, et nous nous amuserons comme des enfants à estimer combien il y a d*or en feuilles et d'or en bosse dans ces anges qui en flanquent les quatre coins, dans ces roues qu*on devrait serrer dans le carrosse, au lieu de les laisser dehors, exposées à la poussière.
Signor Pandolfi ne serait pas de notre avis. Rien n*est trop beau, semble<*t-ii dire, pour un homme qui va représenter Dieu en Allemagne une fois par an, de peur que les bons Allemands ne Toublient. Si, pour représenter Dieu, il faut être replet, avoir trois mentons, pas de cou, se balancer dans un carrosse de velours, signor Pandolfi représente admirablement Dieu.
Le dieu dort déjà. De sa bouche, relevée par un coin, s'échappe ce bruit sonore que sur la terre on appelle ron^ flement. Dieu ronfle, et cela tandis qu'un dominicain lui fait la lecture, et qu'un franciscain chasse les mouches de son front. L'adresse du dominicain est de lire si bien que le bruit ne soit ni trop fort pour éveiller monseigneur, ni trop faible pour qu'il ne l'entende pas absolument : le mérite de la sainte lecture serait perdu. L'adresse du franciscain est d'expulser \es mouches sans faire trop de vent au front du cardinal. Ils paraissent exceller dans l'art de vaincre ces difficultés.
Les matines sonnèrent, et sur toute la ligne un chant
268 LES YBNDANGBS.
s'éleva et se prolongea d'abord en rayon harmonieux d'un bout du pèlerinage à l'autre bout. Ce premier élan dVntbousiasme qu'ont toujours les masses, soit qu'elles prient ou qu'elles blasphèment, étant passé, la prière dégénéra en conversation, la conversation en plaisanteries, en sorte que la tête de la procession priait, tandis que le milieu et la fin riaient.
Le soir, ou ne vit^plus Rome, et le lendemain oo entra dans les Apennins, tout ondoyants de cb&taiguiers à leur base, de mélèzes sur leurs versants, et de lauriers sur leurs sommets, comme un casque. G*eùt été un beau spectacle de suivre du regard, et du haut d'une crête, dans le fond de la vallée, cette ondulation d'hommes, de femmes, de chariots, cette couleuvre aux mille anneaux paresseux, qui glisse sur un sol verdoyant, disparait au détour d'une montagne pour luire plus loin, pour s'arrondir en boule au bord de chaque fleuve qui l'arrête.
Les fleuves ne les arrêtent pas longtemps. Des bateaux sont lancés au-devant des pèlerins dès qu'on les aperçoit de l'autre bord.
Ils traversent ainsi tous les États du duc d'Urbin, rencontrant parfois sur la route des groupes poudreux de marchands d'Ancône et de la Dahnalie qui s'acheminent à pied vers la foire de Sinigagtia, et qui s'arrêtent pour s'agenouiller devant la pieuse ambassade. Elle leur jette une bénédiction en passant, puis on se quitte ; les marchands se moquant des bénédictions, les prêtres de la crédulité des marchands.
Et quand ils approchent des villes du riche duché de Ferrare, les cloches en vermeil sonnent ; sur leur chemin des
UN MOINB MÉCOKNU. 269
fleurs sont semées. Au bniil de la musique et du canon, le clergé se porte au-devant d'eux ; le peuple monte sur les remparts; le duc leur fait ouvrir les portes.
Joyeuse contrée! On ne sait dire quelle est la plus folle et la plus contenle, de Tltalie qui part ou de celle qui reste, de celle qui, en habits de fête, traverse les villes, ou de celle qui, en habits de carnaval, demande des indulgences. Chez Tune et chez l'autre, même expansion, même e^iubérance de vie. Mais voici la mer, l'Adriatique, et Ton se sépare; par là ceux qui vont en Espagne, par là ceux qui vont en Grèce. La puissante république de Venise met au service des pèlerins ses vaisseaux à la poupe élevée, aux longues antennes.
Voici le chemin de ceux qui se dirigent vers TAllemagne. Le Pô l'indique. Ils saluent Mantoue, la ville du poète, avant de se reposer au bord du lac de Côme. Après en avoir béni les eaux et mangé les truites, ils traversent Chiavenna, qui regarde avec amour Coire ; Coire et Chiavenna, deux sœurs, l'une italienne, qui a pour miroir le lac de Çôme , Vautre allemande, qui baigne ses pieds dans le Rhin; à droite, leur père, le vieux Tyrol , à gauche leur mère, la Suisse.
De Coire à Bàle, on se rendait par le Rhin, et de cette dernière ville partait, depuis le xiv*" siècle, la navigation commerciale entre Tltalie et l'Allemagne. La barque de saint Pierre s'attache à la remorque des bateliers de l'Alsace, dont les villes tenaient des empereurs le droit d'étape ; c'est-à-dire le privilège de faire remonter le fleuve aux marchandises, et elle aperçoit.bientôt, comme une flèche
lancée par la corde frémissante du Rhin, la cathédrale de Strasbourg.
Plus d'Italie désormais, plus d'orangers en pleine terre, plus de vignes qui festonnent les arbres comme une dentelle de verdure, plus d'églises peintes au dehors, mais des chênes et des cathédrales sombres sous des chênes; plus de vie à l'abandon, mais des paroles dures et sèches de marchands. L'orange n'est plus un fruit ici, c'est une mai^ chandise; elle monte ou descend le fleuve dans des caisses timbrées du chiffre de Tarchevéque de Spire-, le parfum, exilé de la patrie des fleurs, de Florence et de Naples, vogue vers les bains de Bade dans des vases qui ont couru tous les marchés anséaliques et passé sous le nez des bourgeois de la Vistule. Et partout des droits à payer : à la ville qui ouvre ses vieilles portes ferrées, à l'abbé qui soulève son écluse, au seigneur de la marche qui vous attend au car* refour; droit au comte qui n'abaisse son pont-levis qu'à condition de péage ; et ce droit c'est de l'argent ou une soumission ; c'est tantôt la résidence forcée d'un jour, tantôt le passage prompt d'une heure. Est-ce là l'Italie ouverte à tous comme son ciel, l'Italie facile, hospitalière, et qui n'a rien à elle, qui se laisse entourer par la taille comme une belle fille pauvre? Cette ville vous plaît, restez-y ; ce fruit vous attire, cueillez-le ; sa religion vous charme, prenez-la. Combien? Rien. Dites-lui seulement qu'elle est la première entre toutes les nations du monde, que toutes les autres sont barbares.
Un peu avant Spire, la croisade clôt sa navigation riiénane et prend terre en pays d'Allemagne; elle se tourne vers l'est, comptant déjà deux mois de voyage depuis Rome.
UN MOINB MÉCONNU. 271
Comme au sortir de Rome, nous la voyons reprendre Tordre de sa marche, sauf pourtant l'éclat extérieur qui la signalait. Enveloppée dans de chaudes pelisses, quoique la saison ne soit pas avancée^ le pèlerinage s'enfonce dans le cœur des montagnes du Wurtemberg, au sommet desquelles les chênes commencent à rougir.
Au bout de quelques jours, les sapins de la forêt Noire arrondirent leurs voûtes sur nos voyageurs, qui, par précaution, s'adjoignirent des compagnies de marchands appelés par leur commerce à Nuremberg et à Augsbourg, villes célèbres, celle-ci par ses joailleries, son verre et ses glaces, celle-là par sa quincaillerie, ses cartes, sa fonte des cloches, et surtout par cette foule de joujoux si chers au premier &ge.
Ils avaient pénétré fort avant dans la forêt, quand ils furent frappés, un matin, au lever du soleil, du spectacle que leur présenta une petite ville, bâtie ou plutôt plantée au revers d'une colline. Une partie de cette ville brûlait, et les habitants, au lieu de s'occuper à éteindre Tincendie, fuyaient du côté opposé. Leurs cris arrivaient jusqu'aux pèlerins, qui s'arrêtèrent pour connaître la cause et le dénouement de cette catastrophe. Le feu augmentait toujours, les cris aussi ; sur les places que la flamme, en passant, avait noircies, on distinguait des groupes de femmes et d'enfants qui levaient les bras au ciel.
La longue file des pèlerins jalonnait la route et contemplait en silence celte scène de désolation. Heureux d'un aussi précieux incident, les ennuyés du voyage, ceux que nous avons dépeints attachés à la suite de la mission sainte, comme de la poussière et de la boue s'attachent à la queue
d'un cheval; ceuv-là s'assirent au bord des fossés et regardèrent. Les indifférents passèrent dédaigneusement la tête à la portière de leurs carrosses. Pandolâ risqua un œil pour voir, tandis que l'autre sommeillait encore. Un cavalier, qui ne semblait pas appartenir à la caravane, était isolé sur un tertre. A cheval, près de lui. deux domestiques étaient attentifs à ses ordres, et tous deux, tantôt ensemble, tantôt séparément, couraient au galop vers la ville en flammes, et en revenaient. Ce cavalier était immobile. L'air clair et pur du matin bordait les contours de ses épaules d'un filet rose, et permettait de distinguer la couleur de sou manteau, qui était brun.
Enfin les habitants descendirent en poussant des gémissements affreux; ils étaient au moins deux mille.
Arrivés au pied de la butte qu'occupait le cavalier, ils se séparèrent en deux bandes. Au-dessus de leurs têtes, ce cavalier et ses deux écuyers laissèrent tomber des pièces d'argent.
Et quand ils furent au bord de la route, on vit qu^ils avaient à peine des vêtements pour se couvrir, par la rude saison où Ton entrait; ils faisaient pitié, les enfants par leurs petits visages maigres, leurs mères et leurs sœurs par la tristesse sauvage de leurs fronts ridés avant le temps, les pères par leurs barbes blanches sans vieillesse. C'était un exil. Combien devaient souffrir ces pauvres gens en voyant anéantir leur dernier asile, le chaume sous lequel ils étaient nés! Ce qu'ils souffraient, ils l'exprimaient dans l'espèce d'adieu mélancolique, moitié chant, moitié plainte, qui leur échappait.
En passant, les paysans s'arrêtèrent pour baiser les
m MOINB MiCOlfNU. 27<^
éperons d*Ulrich Eberstein, le jeune seigneur allemand monté sur le tertre.
— Vous n'avez donc plus voulu habiter cette ville? disait avec cordialité Ulrich aux vieillards.
— Nous suivons nos enfants, répondaient en tremblant les vieillards.
— Et vous, demandait-il aux hommes mûrs, pourquoi en traînez- vous vos pères au loin?
— Pourquoi? mais on nous chasse. Vous ne voyez donc pas cette flamme?
— Que ne i'éteigniez-vous?
— L'éteindre? On a tiré sur ceux qui l'ont tenté, et brisé sur la tête de nos femmes les vases d'eau qu'elles apportaient; notre seigneur Ta ainsi ordonné.
— Vous lui avez peut-être désobéi?
— Désobéi? — Et c'était à qui de ces mille voix répondrait : Il nous a ordonné d'abord de le suivre à la guerre, dure guerre! — J'ai fait dix ans; moi quinze ans ! interrompaient des voix.
Beaucoup, en effet, n'avaient qu'un bras, et traînaient un tronçon de jambe.
— Au retour de la guerre, il nous a transformés en chiens et en chevaux, de soldats que nous étions. Redoutable chasseur qui nous lassait plus que des sangliers dans leurs bauges !
— Oui ! oui ! murmuraient amèrement les exilés qui avaient mis leur colère dans la bouche de ceux qui avaient rénergie de se plaindre. Aboyer! aboyer depuis le matin! aboyer dans les fentes de rochers, entre les épines ! aboyer
274 LIS VBNDAIIGI».
Et ils imitaient en pleurant les longs hurlements des chiens; c'était triste et bouffon.
D'autres reprenaient, toujours en lançant des regards de douleur vers la ville qui s'abtrnait dans la fumée :
— Avec le pauvre cuivre que nous avions gagoé en laissant nos ongles dans le bois, nous devions fournir la table du seigneur de poissons, d'oeufs et de miel.
Le jeune comte leva ses yeux bleus vers le ciel.
— C'est parce que, le miel ayant manqué cette année, nous n'en avons pas acquitté la contribution Toulue. que les lansquenets attachés à la maison du seigneur nous ont d*abord menacés de nous battre, ce qu'ils ont fait ; puis d'incendier notre ville, et ils ont tenu parole. Voyez.
Une femme dont la peur avait hâté le terme de l'enfantement se tordait sur un brancard à peine couvert par un peu de paille. Elle était violette de douleur et de froid.
Ulrich jeta son riche manteau sur elle.
Et la ville brûlait toujours.
— Et que ferez-vous ailleurs? demandait le jeune comte aux plus capables de l'entendre.
— Nous travaillerons pour qui voudra, nous nous vendrons à qui nous voudra. Voici nos bras et nos instruments.
Ils emportaient en effet avec eux leursfaux, leurs bêches, leurs charrues, leurs couteaux ; malheureux outils qui ne leur avaient pas assuré l'existence.
— Mais où allez-vous donc?
— Partout où ne sera pas l'Allemagne.
— Où vous arrêterez- vous, enfin?
— En Suisse ! en Suisse 1 — Et les vieillards, comme
UN. MOIRE MÉGORIID. 275
une prière antique, les enfants, comme une leçon longtemps répétée à leur coucher, les femmes en passant le bras autour du cou de leurs maris, les jeunes filles en tendant leurs mains chastes à leurs amants, répétèrent : En Suisse ! en Suisse !
Et les incendiés se dirigèrent vers la grande route de la forêt, et on put voir distinctement alors que chacun d'eux emportait, outre ses instruments, ses dieui domestiques; un vase de terre bleu, un four en terre, et un de ces baquets où les habitants de la forêt ramoUisent le bois dans lequel ils taillent ces mannequins grotesques dont les foires de TEurope s'enrichissent.
Et lorsque les exilés furent arrivés à un angle tournant de la route, au moment de ne plus voir leur ville, ils se placèrent de front, puis se jetèrent à genoux la face coutre terre, comme s'ils venaient d'inhumer leur aïeule. Chacun d'eux prit ensuite une* poignée de terre, un peu de terre de la patrie, la mit dans un petit sac, posa le sac sur le cœur, se retouroa vers son compagnon, et lui dit, en lui faisant baiser la semelle de son soulier : « Frère^ le pauvre homme ne peut plus être guéri dans ce monde, »
Et une dernière fois on entendit, mais d'un ton qui alla toujours en décroissant : En Suisse! en Suisse! Et une ville et une population n'existaient plus en Allemagne. Ul^ rich passa au galop au front des pèlerins, et s'enfonça dans la forêt ^ les pieux voyageurs reprirent leur marche, diversement émus de l'accident qui l'avait retardée.
Trois jours après, ils étaient dans la très*commerçante cité de Nuremberg, dont c*était la foire; Nuremberg, ren« dez-vous de tous les facteurs du nord et du midi, marché
276 LES VBNDAN6BS.
de l'univers. Des marchands de safran d'Aquilée Iraîtaient avec des vendeurs d'ambre de l'ordre teulonîque. Des blonds Suédois échangaient des tonneaux d'œufs de poissons conlre des tissus de TOricnt, et sous des échoppes de planches étaient empilées les toiles d'Augsbourg. Bruges étalait plus loin ses belles armures. Mais l'honneur de celte foire, c'étaient des milliers de boutiques pleines de caries à jouer et de joujoux de bois, industrie nourricière du duché de Nuremberg. Une odeur de forêt s'échappait de c^ meubles de bois, qui étaient encore chênes et sapins, il n'j avait pas un an. La forêt Noire était convertie en fourchettes. Sauvages dans leurs huttes, ces bûcherons devenaient, parle frottement du commerce, graduellement des hommes. Par leurs poupées, ils préludaient à une demicivilisation.
Pandolfl entra chez un marchand de pelleteries du nom de Tobias Schwarzfuchs, ce qu'apprenait surabondamoient son enseigne, où l'on voyait un renard noir.
Tobias Schwarzfuchs s'empressa d'offrir au cardinal ses plus somptueuses fourrures^ depuis la peau du lion d'Éthiopic jusqu'à celle du rat.
— Choisissez, dit-il.
Ayant désigné une fourrure, le cardinal en demanda le prix au marchand. Ce prix fut trouvé exorbitant par Pandolfl, qui s'écria : — Tu nous surfais, marchand! Tu vas me la donner pour le quart.
— Vous ne l'aurez pas pour le quart, monseigneur.
— Je le ferai pendre.
— Je suis bourgeois anséatique; on ne nous pend plus sans nous juger.
UN noms MÉCONNU. 277
— Je te ferai fouetter.
^ Il n'y a qu'un homme qui puisse me faire fouetter, c'est l'Empereur ; et il ne le voudrait pas, car j'ai payé à la chancellerie le droit d'acheter des peaux, de les vendre, d'en disposer sur toute la surface du Saint-Kmpire, comme je l'entendrai. Je suis bourgeois de l'anse libre; enseigne : ^u renard Noir, Tobias Schwanfuchs.
Pandolfl paya en grommelant, au fond du cœur irrité de ce que les empereurs avaient la faiblesse de permettre à des marchands de vendre des peaux de renard à tel prix qu'il leur plaisait.
D'autres contrariétés affectèrent nos pèlerins. Obligés de laisser leurs chevaux à la porte de Nuremberg par suite d'un privilège local, ils se montrèrent à pied dans la ville, ce qui leur ôta beaucoup de dignité au milieu de ces marchands.
Ils partirent au plus vite, car depuis deux mois ils étaient en voyage, et la prédication des indulgences devait s'ouvrir dans moins de vingt-cinq jours à Wittenberg. temps extrêmement limité pour s'y rendre. Ils tournèrent au nord vers Bamberg, laissant Bayreuth à droite. De Bamberg à Plauen, et de Plauen à Leipsig, leur course fut rap.de. Enfin ils entrèrent dans la ville de Wittenberg avec toutes l« cérémonies d'usage, après avoir mis environ trois mois à franchir la distance qui la sépare de Rome, d'où nous les avons vus partir.
Pandolfl et sa maison prirent possession, au nom du pontife, du palais qui leur était affecté pendant leur résidence; les armes du pape furent placées» la porte; le drapeau des Etats romains flotta.
278 LB8 VSNDANGIS.
— Place! place à monseigneur le cardinal Pandolfi! criaient des hommes d'armes en écartant !a fouie avec leurs pertuisanes. Place! place à monseigneur le cardinal.
En ce moment les principales rues deWittenberg s'emplissaient, regorgeaient de curieux et d'un bien plus grand nombre de curieuses, qui se ruaient sur le passage de monseigneur Pandolfi, afin de voir s'il n'avait rien perdu de son embonpoint de l'an passé.
Monseigneur n'avait rien perdu.
La maladie et les chagrins avaient respecté cet assemblage de toutes les félicités matérielles de ce bas monde. Le nez du légat, qui n'avait jamais dû porter une ombre très-prolougée sur son visage, et qui avait disparu graduellement à mesure que les joues avaient subi un notable renflement, était à l'époque où nous sommes, novembre 4517, presque nul, aussi nul que le menton de monseigneur effacé dans le tablier de chair qui descendait comme les degrés d'une cathédrale de sa bouche à son cou, ou aussi nul^ si Ton préfère, que ses oreilles entièrement perdues derrière cet amas de graisse envahissante. Restaient la bouche spirituellement tracée et les yeui. Noirs et finement moqueurs, ils avaient conservé leur astuce italienne, malgré l'épaisseur de la charpente au fond de laquelle ils avaient été percés. L'ours portait le renard. Des cheveux que toute la sévérité ecclésiastique n'avait jm
UN MOINB MiGOinfU. 279
soumettre bouclaient, en grisonnant un peu dans leurs reflets, sur un front dont Tunique. splendeur appartenait aux eflTets de l'Âge. L*Âge Tavait élargi eq le dégarnissant. Bref, monseigneur avait une tète et pas de visage, et si la. comparaison n'était pas une impiété, nous aurions plus tôt fait de dire que le légat de Rome, monseigneur Pandolfl, n'était autre que le vieux Silène en soutane et en rabat.
Escorté de ses gardes, suivi et accompagné de plusieurs moines dominicains, il cberchait dans le peuple les marques d'obéissance et de respect, qu'il avait coutume de rencontrer dans la bonne ville de Wittenberg. Il en eût été d'autant plus flatté, que sa présence à Wittenberg était nécessitée par de plus fortes exigences fiscales que les précédentes années. Au fond, sans qu'il l'eût jamais osé avouer au saint père, la générosité des fidèles allemands commençait sensiblement à se lasser. Cette observation lui était purement personnelle; il la devait au calcul exact du produit des indulgences basé sur des rapports comparatifs. Par entiers et par fractions, il possédait le chiffre religieux du pays. Voilà pourquoi il ne se dissimulait pas sa crainte de ramasser moins d'argent que de coutume, s'il y avait moins de foi en réalité.
Cependant ce doute n*étQjt qu'un doute. Il comptait puissamment sur les sermons qu'il avait préparés à loisir et à Tombre d'un parasol sur sa bonne mule romaine; il espérait aussi beaucoup de trois beaux confesseurs dominicains chargés de prêcher en sous-œuvre les indulgences à Wittenberg. De temps en temps il s'arrêtait pour lés considérer, comme ferait un général d'armée de ses meil-
leures pièces d'artillerie, et il était content; c'étaient des moines de siège. D'ailleurs^ monseigneur avait pour lui les clefs du paradis et de Tenfer nouées à sa ceinture. Cette réflexion le faisait se prendre lui-même en pitié, lorsqu'une sotte appréhension lui suggérait bumainemeot des doutes sur le succès de sa mission.
Causant ainsi avec lui-même, seule manière de raisonner où les prêtres de cette époque fussent d'accord entre eux, monseigneur parvint, ni trop satisfait ni trop mécon* tent, à la porte de la cathédrale. Si sur son passage les acclamations n'avaient pas été très-vives, elles avaient été plus concentrées, et Ténergie dans beaucoup de cas prouve plus que l'unanimité. C'est la morale des rois, trois mois après leur avènement.
D'autres églises, ou pour nous exprimer mieux toutes les églises de Wittenberg, s'emplissaient également de fidèles et de gens de la campagne venus exprès pour entendre prêcher les indulgences. Les prédications étaient d'ailleurs autant un spectacle pour l'esprit qu'une édification pour le cœur; et ce spectacle était un genre de jouissance plus intelligent cent fois que celui qu'on court chercher dans nos théâtres; car, pour juger du mérite d'un sermon, de Téloquence d'un prédicateur, il fallait quelques études préparatoires, de l'attention et du jugement, deux qualités dont se passent au besoin nos spectateurs, qui se bornent à sentir.
Parmi les églises où chacun courait selon ses prédilections, son domicile ou sa sainte patronne, la plus encombrée était sans comparaison, — il est vrai que monseigneur rélecteur et sa ducale épouse allaient s'y rendre, —
après la cathédrale cédée ce jour-là par politesse aux dominicains, l'église des Augustios, où le supérieur de Tordre^ le père Staupitz, était attendu.
Monseigneur le légal Pandolfl monta lentement en chaire, et s'assit dans un fauteuil entre deux de ses trois moines, lesquels, par déférence, ne prirent place que sur des tabourets en velours. Le premier était chargé de fournir des pastilles pectorales à monseigneur, l'autre des i arguments; et quand il arrivait à monseigneur de se tromper, de puiser deux fois à la même source, il restait court ou la bouche pleine.
Le menton appuyé sur le bord de la chaire, comme s'il eût été abîmé dans la plus extatique méditation, il supputait horizontalement, de m(^me qu'un pirate au lever du soleil visite du regard la surface de la mer qu'il se propose d'écumer, il évaluait par tètes groupées à ses pieds le contingent probable des indulgences. Sans dévier de leur attitude, ses moines et lui se communiquaient leurs observations.
— Vous qui avez la vue bonne, leur disait-il, entrent-ils en foule, les Wittenbergeois?
Le moine aux pastilles répondait : — Non, monseigneur.
Mais, pour ne pas trop attrister le vieux légat, le moine au\ arguments ajoutait incontinent : — Monseigneur, le péché ne se mesure pas à l'homme : il y a foule de péchés, croyez-moi.
— Dieu vous entende! Nous aurons à prodiguer notre miséricorde.
282 LES YERDAIIGES.
Le moine aux pastilles continuait : — L*an passé, monseigneur, vous avez été trop cher.
— C'est trop rigoureux que vous voulez dire, mon frère? interrompit le moine aux arguments.
— Trop rigoureux, soit; en mettant à un prix trop élevé le bénéfice du pardon, on a perdu beaucoup d'indulgences.
— Oui, vous avez raison, répondait le légat, qui priait en calculant et qui calculait en priant ; il vaut mieux admettre cent pécheurs que d'en perdre un seul.
Ainsi arrêté dans son plan de conduite, monseigneur semblait dire : Y a-t-il, bonnes gens, beaucoup d'adultères parmi vous? Je réponds des voleurs et des impies; mais les adultères sont-ils nombreux? — Et mentalement, comme l'avare qui, en marchant , additionne sans fin, avec ses lèvres et avec ses doigts, l'intérêt de l'intérêt de son argent, il murmurait : Oh ! certainement il y a beaucoup d'adultères en Allemagne. Il n'y a plus que cela partout, et puis qui ne l'est pas, adultère? L'Évangile n'at-il pas dit quMl est déjà coupable d'adultère, celui qui regarde d'un œil d'envie la femme d'autrui? Oui! regardez-vous bien, adultères! Mais ils sont tous adultères, Dieu me pardonne, dans ce pays.
Nous imiterons le peuple de Wittenberg : sans nous arrêter plus longtemps à l'église des dominicains, et afin de varier les amusements de notre soirée, nous suivrons la foule de sermon en sermon, écoutant ce qu'on dit de Dieu au dedans, ce qu'on pense des prêtres au dehors.
La place de l'église des Augustins offrait un coup d'ceil singulier. Elle était en grande partie couverte de paysans.
m MOINE MÉCONNU. 283
pauvrement vêtus, nu-jambes, chaussés de sabots bourrés de paille pour combler la différence entre le pied trop petit et le sabot trop large. Il faisait déjà fh)id, et leurs nez étaient bleus, leurs mains aussi-, avec cela ils s'amusaient; ils étaient venus tout exprès à Wittenberg. La Toussaint et les prédications étaient deux plaisirs auxquels il84]'avaient pas résisté. C'étaient de véritables ours descendus de leurs arbres, sortis de leurs tannières-, et leurs femelles et leurs oursons les avaient suivis, qui broyant un pain dur, qui buvant de la bière dans un pot, tous croassant, glapissant, hurlant de joie, si venait à passer un cheval dont le galop les couvrait de boue, .ou des soldats qui leur donnaient des coups de bois de lance dans le dos. Tout cela les réchaffait, les divertissait, les réjouissait : longtemps ils se souviendraient de la fameuse fête de tous les saints dans la magnifique ville de Wittenberg.
— Baer! as-tu vu ce seigneurt 11 est doré comme un calice.
— Je le connais beaucoup, mol, ce seigneur, répondit Baer avec fierté.
— Thor, entends-tu? Baer qui connaît ce seigneur !
~ Pourquoi non, puisque je lui appartiens? riposta Baer avec sufQsance.
—Toi?
— Sans doute, — et si bien qu'il a donné six chiens danois pour m'avoir.
— Ohé! les autres, — Baer qui croit valoir six chiens danois ; dis donc six pourceaux.
— Par ma cognée de fer! esl-ce que je ne vaux pas sîi chiens, peul-èire?
Et Baer se disposait à prouver à son jaloux antagoniste que, sMl ne valait pas six chiens, il en égalait au moins un par les dents^ lorsque des amis les séparèrent. On fit à Baer Thonneur de supposer qu'il valait six cbîens danois.
Tous pourtant n'afOchaient pas comme Baer le même amour-propre pour la servitude. Il y a des mauvais sujets partout. Ceux-là murmuraieut quand parfois quelque baron connu d'eux traversait la place pour se rendre à r^glise.
— Celui-ci est bon, il permet à ses vassaux de sortir deux fois dans leur vie : la première, lorsqu'ils viennent au monde -, la seconde, lorsqu'on les porte au cimetière.
Et des dents blanches claquaient de rire et de froid: des mains bleues, engourdies^ se frottaient Tune contre l'autre, en signe de plaisir.
— Mais si ton baron est bon, reprenait un autre, l'abbé qui passe là-bas^ et qui retrousse sa robe comme un corbeau empêtré dans une mare, est encore meilleur.
— Pas possible I
— Vrai. Un de ses bûcherons s'étant pendu de désespoir, après avoir communiqué son projet à un fauconnier, le fauconnier a été pendu à la même branche pour n'avoir pas empêché le bûcheron. C'est très-généreux de la part de H. Tabbé : il n'aurait perdu qu'un serf, et il en perd deux pour l'exemple.
— De quoi ris-tu donc, Fuchs?
— Je ris de me voir porté là-bas sur les épaules du graf qui vient vers nous.
— Comment, sur les épaules du graf?
— Mais, oui, la superbe peau de renard qui lui descend sur les épaules est ma propre 'peau, puisque je m'appelle Fuchs.
En allemand il y a calembourg, fuchs signifie renard.
— Donc j'aurai, pauvre Fuchs, la plus belle place dans réglise.
— Bien, très-bien ; moi donc, qui me nomme Hammel, en ma qualité de mouton, j'entrerai aussi dans Téglise dans la doublure de son pourpoint.
— Et moi qui m'appelle Kalb (veau) je passerai avec monseigneur sous la semelle de sou soulier.
Leur sauvage contentement redoublait à ces gentillesses de leur esprit^ à ces jeux de mots sur leurs noms de béteS; car les serfs allemands n'en portaient pas d'autres. De plus en plus pressés, on eût juré^ à leurs longs échalas de jambes plantés dans la boue et à leurs figures violettes^ un champ d'asperges.
— Et loi, de quoi ris-tu, Claus Pfeifferl
— Je ne ris pas, j'ai faim.
— Belle découverte ! Ton grand- père en disait autant. Si tu n'as pas d'autres douleurs...
— J'en ai d'autres.
Claus PfeifTer se tut ; il continua à siffler et à regarder le ciel d'un œil vert où se balançait une larme glacée. Sa haute taille, il avait six pieds, paraissait encore plus longue par son effrayante maigreur ; mais on reconnaissait pourtant une constitution de fer dans Claus. La misère
286 LB8 yendauges.
était sa maladie : gros os^ large poitrine^ mains épaisses, tout ce qui caractérise la force/ il l'avait. Ses cheveux étaient rouges, ses favoris et sa barbe étaient de la même couleur ardente. Deux dents de face qui lui manquaient, par suite d'un coup de bâton ferré qu'il avait reçu du régisseur de la propriété où il était serf, lui faisaient l'aspect horrible, et pourtant Claus, malgré ses cheveux rougesy ses yeux verts, sa peau tigrée de rousseurs, n'était pas absolument laid. Si sa bouche s'efQlait un peu en bec de canard, ou en anche de flûte, cette imperfection n'était pas naturelle ; Claus la devait, comme son nom de Pfeiffer (siffleur), à Timpitoyable charge, à Todieuse fonction qu'il remplissait ; sa t&che, à lui, géant, homme de fer^ aux côtes de chêne, était d'apprendre à siffler aux petits oiseaux pour qu'ils en attirassent d'autres. Claus sifflait depuis six heures du matin jusqu'à minuit, il sifflait depuis trente-cinq ans ; gai ou triste, repu ou affamé, il lui fallait siffler. Cette tâche unique, fixe, perpétuelle, Pavait hébété au point qu'il ne pouvait presque plus parler sans siffler. Cette vie d'oiseau imposé à ce colosse devait être un affreux supplice.
Claus était venu sans doute à Wittenberg par la même cause qui chasse une pierre dans la vallée ; elle est poussée par une autre pierre. S'il avait un but plus arrêté, noui ne le connaissons pas encore.
11 avait répondu, lorsqu'il avait été interrogé : j'ai faim, je ne ris pas. Et il avait repris son sifflement. La cloche sonna, et la foule se précipita vers Téglise des Augustios.
A la faveur du demi-jour qui luit sous les nefs et qui disparaît graduellement devant la clarté jaune et odorante
des lumières, les dames de VVittenberg choisissent, sans embarras pour leur timidité^ les places les plus convenables à leurs toilelles et à leur pieté. Celles de la noblesse sont rangées en cercle et avec la symétrie de l'étiquette allemande, la plus sévère du monde, au pied de la chaire, en face de laquelle deux fauteuils rouges surmontés de deux écussons, celui de Télecteur et celui de sa femme, sont isolés.
Le premier rang est occupé par les barons, costumés avec magnificence, portant leur souveraineté sur leurs visages, et s'appuyant sur leur épée comme sur leur droit : des lions au repos. Pieux et forts, visitant Dieu dans son sanctuaire comme un chef militaire sous sa tente, tout armés, ils sont gênés, hommes de fer qu'ils sont, dans la collerette d*apparat, aux tuyaux triples et droits, dans le pourpoint de soie bariolée, lardé de taillades par où s'échappe en écume de savon la toile blanche ou la dentelle; parure de femme sur laquelle du haut de leur barbe ils laissent tomber leur mépris. Quelque peu de la dureté du barbare lutte encore dans leurs traits avec la soumission du chrétien. Ils portent la croix, mais la croix tient à leur épée ; c'en est la poignée.
Autre souveraineté dont ils sont fiers, Tautorité paternelle est là toute vivante avec eux : derrière leurs fauteuils, debout, attentifs, respectueux, quel que soit leur âge, leurs fils sont rangés. Touchante et grave hiérarchie I souvent le père, vieillard, a un vieillard derrière lui. Tout est là dans un ordre simple et parfait : Dieu, qui est l'autorité, le prince qui est le pouvoir, les barons qui sont la force> eurs fils pour la perpétuer.
288 LES VENDANGBS.
Parmi ces barons, celui qui est immédiatement plac* derrière le fauteuil de Télecteur porte un nom célèbre dans les guerres, un nom respecté à la cour, mais redouté de ses vassaux. Le baron Eberbard Eberstein, chaDcetîer de rélecteur Frédéric, est un fragment du roc féodal, œtle masse de granit écroulée. Sa longue barbe encore blonde descend sur sa poitrine, et termine une figure solennelle-, non par Tàge, mais par la majesté du caractère, par l'absence des petites passions, par le calme et ^équilibre des traits. Blonds comme sa barbe, ses cbeveux se confondent avec elle et font ressembler cette puissante tête, le long de laquelle coule cette double chevelure, à ces allégories qu'emploient les sculpteurs pour représenter les fleuves. On dirait le Danube. Ses yeux bleus ont l'éclat de la jeunesse; il ne manque qu'une couronne de fera œ front souverain.
Ulrich et son frère se tiennent aux deux côtés du fauteuil de leur père Eberbard, et ressemblent, par leur beauté, leurs grâces et leur attitude respectueuse, à ces supports qui entourent Técusson des grandes familles, à ces anges qui encadrent un fond rouge où passe un lion. Derrière la chaire et dans la longueur des contre-nefs, des bancs destinés aux élèves des différentes écoles de Wittcnberg s'élèvent en amphithéâtre. Là s'assiéront les disciples subtils en théologie, les spadassins de la logique, tous juges impitoyables de leurs confrères, beaux esprits qui cumulent en eux l'orgueil d'acteurs et d'auteurs. Déjà quelques-uns apparaissent dans l'ombre et se recueillent en attendant l'heure de ce saint spectacle. Les bancs ne se garnissent que peu à peu.
m MOINB MÉCONNU. 289
Ce qu'on venait chercher d'émotions savantes, de diflicultes vaincues dans Part si prestigieux de convaincre, de nouveauté dans le langage, émoussait sans doute la franchise du sentiment pieux qui aurait dû dominer; mais si l'on s'écartait de la religion à cause de la science, on s'éloignait ailleurs aussi de la science à cause de la religion; en faisant un pas de chaque côté, on croyait rester à la même place. Ceci est vrai en mécanique.
L'église était presque illuminée. On n'attendait plus que le père Staupitz, supérieur du couvent des Augustins, chargé par TElecleur de prêcher le carême, et l'Electeur et son épouse. Il était même séant et d'usage que le prédicateur ne fût pas le dernier à se faire attendre, car la cour n'attend jamais.
La patience allemande est longue , le prédicateur augustin fut plus long que la patience : il y eut des murmures. On annonça monseigneur l'Electeur de Saxe, prince de Wittenberg. L'auditoire se leva.
La chaire restait toujours vide*.
L'Electeur et sa femme s'assirent sur les deux fauteuils brodés à leurs armes.
Dès leur entrée, leur présence avait interdit les conversations particulières et contenu les irritations de l'attente. Elle n'en fut pas moins pénible.
L'ElecteurFrédéric était revêtu du costume ecclésiastique de sa dignité. Il portait une toque rouge bordée d'hermine, un camail de la même fourrure retombait sur ses épaules, d'qù partait sa longue robe ouverte et pourprée, qui laissait voir un étroit collant terminé par une chaussure en crevés.
290 LES vendanges;
La toilelle de sa femme consistail dans une petite toque légèrement posée au bord de la tête, si au bord, que Vïmmobilité allemande seule était capable de la tenir en équilibre. Cette toque était surmontée d'une plume rouge, rejetant ses barbes sur Toreille, frivole coiffure d'où de^ cendaient des tresses de cheveux engagées derrière les oreilles. Cette liberté de la tête était un contresens avec la lourdeur du reste du costume, qui se composait d'une ample robe de velours, toute guillochée d'or, d'argent, de paillettes d'acier, éblouissante, inflexible, ressemblant par son évasement à une cloche. C'était exactement une cloche, dont la poignée était la tête de TElectrice, dont les anses étaient les bras qui s'arrondissaient sur cet évasement. Les pieds étaient perdus sous la cloche, les mains dans l'immensité des manches, les manches sous le manteau d'hermine. Au luxe près, toutes les femmes nobles de la Saxe avaient adopté ce costume si peu favorable au développement de la taille et des grâces du maintien.
On comprend ce qu'il y avait de solennel dans ces grandes figures saxonnes, taillées au fond de fauteuils rouges, osant à peine respirer sous le plomb du cérémonial. Froides, uniformément éclairées, silencieuses et blanches, elles étaient comme des statues de cire. Quoique les deux portes de l'église fussent ouvertes, Tair était si doux que la flamme des lumières n'était pas agitée ; elle brûlait droite et rouge sous les voûtes.
Depuis l'arrivée de l'Electeur, plus d'une heure s'était écoulée, et le prédicateur ne paraissait pas. Une consternation muette se peignait sur les visages.
Enûn un pas retentit, un pas précipité.
Toutes les lôtes, excepté celles de TEleclcur el de sa femme, se tournent du côté du bruit.
Un augustin, un moine, c'est lui!
Il a pénétré jusqu'au pied de la chaire. Douleur pour les assistants : c'est bien un augustin, un moine , mais ce n*est qu'un simple frère inconnu.
Où va-t-il donc?
Il s'incline respectueusement devant les deux fauteuils, monte en chaire, se signe et dit :
— Mes frères en Jésus-Christ.
Dieu vient de nous enlever notre supérieur 5 le père Staupitz est mort.
Cri de désespoir dans Téglisc.
— Cette perte doit être d'autant plus affligeante pour moi, d'autant plus sensible pour vous, que l'ordre m'a choisi pour remplacer, ce soir, le père Staupitz dans la chaire de lumière, de vérité, de justice. Dieu me mortifie avec vous. Oui l on est venu me chercher dans la cendre et dans les larmes pour paraître devant vous qui êtes plus que moi, devant l'Electeur qui est plus que vous, devant Dieu qui est plus que notre Electeur.
Prions, mes frères en Jésus-Christ, pour que ce Dieu, descendu en moi, m'éclaire et m'illumine ; prions I
Le moine tomba à genoux dans la chaire, les mains jointes. On entendit le son creux des coups qu'il portait à sa poitrine. L'Electeur avait posé un genou sur le coussin.
Après ce recueillement du moine, et les regrets donnés par la foule à la mémoire du père Staupitz, beaucoup s'éclipsèrent, n'étant pas jaloux d'écouter l'éloquence, peu en faveur, des moines. Ceux qui restèrent le firent par res-
pect pour la cour; et la cour, par dérérence pour le peuple, ne s'en alla pas. Ce fut tout profit pour les élèves des écoles, qui, loin de voir un sacrifice dans Taccident dont chacun gémissait, s'estimèrent très-heureux d'avoir à bafouer un mdine, au lieu d'un orateur à applaudir; car, augustin, franciscain ou dominicain, tout moine était la bête noire des universités. C'était reconnu, un moine était un àne quant aux oreilles, un bouc pour la luxure,.uo chien pour la gueuserie, un lézard pour la paresse, un pourceau pour la saleté, une oie pour Tignoraoce. Enfin, un moine était le résumé de tous les vices de la création; il entrait dans tous les proverbes comme une comparaison déplaisante*, gourmand comme un moine, sale comme un moine. De ces façons de parler peu charitables, nos temps n^ont retenu que : gras comme un moine. La postérité est toujours polie.
Le moine augustin, qui était monté en chaire, ne semblait mériter aucune exception jusqu'ici par la renommée de ses lumières.
Son front vaste, mais bossue, ce qui n'était alors ni une beauté ni un indice; des sourcils durs, des joues pÀteuses, des yeux incolores, des lèvres pesantes, quelque chose du bœuf qui s'enfle pour mugir dans son nez fort, mal planté à la racine et ouvert à la base, dans son cou ramassé, ne lui attirèrent pas d'abord l'indulgence. 11 salua et 11 fut gauche ; il allongea le bras pour réclamer l'attention ; ce bras fut trouvé court. Bref, la première impression fut fâcheuse. L'orateur avait des miracles à opérer pour faire oublier l'homme. D'une voix basse et à peine entendue, il reprit*:
— Mes frères en Jésus-Christ,
Le premier devoir du chrétien, c'est rhumililé, qui renferme la soumission exclusive à notre saint-père, l'obéissance au prince. Le très-inconnu et très-pauvre moine qui est devant vous.,.
— Très-inconnu, c'est vrai, interrompit une voix.
— Merci ! dit tout bas forateur. L'Electeur le regarda avec bienveillance.
— ... Est le seul ^ui ne puisse se faire un mérite de ce devoir, lui plus ignoré que les sources du Nil, qui a vécu sous le fouet de la discipline, qui a demandé son pain à la porte des heureux. L'efîorl de sa soumission serait si peu méritoire, qu'il n'ose le faire valoir pour lui ; c'est pour vous, frères !
On continuait^toujours à sortir de ^égli^e.
— Frères, — et son œil gris devint bleu, et son visage leva comme la pâte que le feu surprend ^ — Frères, l'église universelle, Rome, nous honore chaque année de ses légats qui viennent chez nous recueillir dans leurs bienheureuses mains l'or du repentir, et cet or, vous le savez, rachète vos fautes et vos crimes.
Il y a, dans la manière de poser les questions comme dans la manière de se mettre en garde, bien des choses décisives. Quelques-uns se rassirent.
— Soyez bénie, Rome, vous qui avez cette puissance! car le premier devoir du chrétien, c'est rhumi|ité qui renferme la soumission exclusive à notre saint-père, l'obéissance au prince.
Cet or, que les légats emportent, c'est d'abord le cuivre du tailleur, — vous êtes peut-être tailleurs, quelques-uns
294 LES VENDANGBS.
ici ? — c'est le cuivre du chausselier, du fendeur de boi5, du carrier, du mineur, j'en vois là bas près de la porter métier pénible ! mon père est mineur. Ce cuivre est noir, puant, vilain, gras, c'est le cuivre du pauvre peuple; il en marque le coin avec sa tête : — dure empreinte !
Ici le moine hocba rudement la tête^ imitant le balancer qui tombe.
Ce geste ne fit pas rire.
— Mais enfin cet or représente pour le tailleur une pièce de drap, une paire de bas pour le cbaussetier, pour mon père un sac de charbon. Vous voyez que c'est quelque chose. Pourquoi péchez-vous, si vous ne voulez rien donner?
L'attention de l'auditoire s'établit. L'Ëlectrice de Saxe, femme au cœur noble et bienveillant, semblait touchée de la fermeté que prenait de plus en plus le débit du pauvre moine. La plume rouge de sa toque affirmativement balancée marquait son assentiment.
Lui-même s'animait, en voyant qu'on ne sortait plus de réglise.
— Et Rome, poursuivit-il d'une voix plus claire, épure tout. Avec le cuivre elle fait de l'argent et de l'or mieux que Cardan l'alchimiste. L'absolution et une pièce de drap vous délivrent du purgatoire ; et si vous devez aller en enfer, le vilain cuivre métamorphosé en or vous tire des griffes du Satan , et vous paraissez devant Dieu l'àme pure et les poches vides. Voilà comment tout s*épure; le cuivre devient or, le criminel honnête homme. Et qui peut cela, si ce n'est Rome? Car le premier devoir du chrétien,
c'est l'humilité, qui renferme la soumission exclusive à notre saint-père, l'obéissance au prince.
On se regardait dans l'église; on croyait avoir mal compris. Était-ce de l'ironie? Hais l'ironie est une épée, et il lui faut une gaine plus déliée que le corps d'un moine pour l'enfermer. Qu'était-ce donc?
— Frères, vous êtes trop chrétiens pour ignorer que les indulgences sont ceci. Les saints ont souffert, Jésus-Christ a beaucoup souffert. Avec le mérite de leurs souffrances, non-seulement ils se sont rachetés de leurs péchés, mais ils vous rachèteront pendant toute l'éternité des vôtres. Ce surplus est Immense, inflni; vous avez beau en acheter, il en reste toujours. Il y aura des indulgences jusqu'à la Rn du monde, ce qui prouve que Dieu dans sa sagesse a prévu que nous serions incorrigibles jusque-là. Donc Rome a le droit de vendre les indulgences en telle quantité et à tel prix qu'elle l'entend. Jamais le vrai chrétien n'a élevé des doutes sur ce privilège.
Et moi, je Tai-déjà dit, qui suis le plus humble des chrétiens, qui crois aveuglément comme vous, mes frères, je ne viens pas attaquer le mérite des saints, ni leurs œuvres surabondamment saintes et propitiatoires. Je crois que le sang de Jésus-Christ, les souffrances des martyrs, les malheurs de l'église, ont plus que suffisamment servi à racheter le monde; je crois qu'avec leurs mérites, on rachète bien des fautes et bien des crimes. En cela comme en tout, je suis d'accord avec l'autorité de l'église, avec l'autorité des conciles , et ce m'est une bien grande consolation , frères!...
Mais...
Ici les lèvres de Torateur pâlirent; sa langue demeura glacée; il porta rapidement sa main droite sur son épaule gauche comme pour écarter une confidence fatale venue on ne sait d'où. Enfin un effort violent sur lui-même lui rendit la parole. 11 continua. La sueur découlait de son front.
On prit cela pour de l'embarras.
— Mais si je crois à la rémission des péchés par le mérite des saints, si j'ai foi au Irésor des indulgences, je ne crois pas à leur efficacité, appliquées aveuglément. H faut, pour que leur utilité soit complète, résolutoire, que le repentir soit proche, il faut soi-même s'être délié avant qui le prêtre vous ait délié.
Ces dernières paroles, si personnelles au dogme, quoique encore un peu obscures, produisirent un effet décisif sur l'assemblée. Elles démontrèrent que le moine n allait pas au hasard. Ramenée du dehors, la foule ne trouva plus de places. On se mit à deux sur chaque chaise.
Et le moine acheva sa pensée d'un accent mélancolique et traînant, et par une transition de voix qui émut, parce qu^il était ému ;
— Avez-vous quelquefois menti? Moi, j'ai menti. Avezvous quelquefois trompé? Moi, j'ai trompé. Avez-vous haï, calomnié, volé? Moi, j'ai haï, calomnié, volé. Eh bien, je suis un impie, ou la vérité est que je n'ai trouvé de repos qu'après avoir réparé les torts du mensonge^ de la faaine, de la calomnie, restitué Tobjet volé. J'ai fait ce qu'a dit le prêtre. Oui ! j'ai acheté mes indulgences, mais j'avais auparavant rempli les vœux do ma conscience; et, si vous pensez comme moi, frères, il vous aura été bien doux
UN MOINB MÉCOHNU. 297
d'acheter les indulgences de Rome à celte même condition, le premier devoir du chrétien étant rhumilité, qui renferme la soumission exclusive à notre saint-père, l'obéissance au prince.
Ici, quelques applaudissements s'échappèrent de la nef occupée par les étudiants; mais, contenues aussitôt par la présence de l'électeur, leurs mains bruyantes et élevées se turent. On eût dit qu'une nuée d'oiseaux avait traversé l'église. Après, le silence fut plus profond.
— - Les indulgences ne sont donc, poursuivit le moine, sans paraître avoir remarqué l'interruption des étudiants, que pour la moitié dans notre pardon, frères en Jésus- Christ : gardons-nous de proscrire Tune ou l'autre de ces deux moitiés ! C'est le poisson que vous péchez dans l'Elbe : vous l'appelez brochet, très-bien. Si on vous le présente sans tête sur la table, ce n'est plus un brochet, n'est-ce pas? Si on vous l'apporte sans queue, ce n'est pas non plus un brochet. Il faut qu'il ait tête et queue pour être brochet. M'admettons donc les indulgences que précédées, accompagnées et suivies des bonnes œuvres. Rome, d'ailleurs, aime les bonnes œuvres autant que vous aimez les brochets.
Cette fois les acclamations, plus difficiles à réprimer parce qu'elles partaient de la porte de l'église, où la populace wittenbergeoise était loin de l'Electeur, éclatèrent en triples salves et en cris rauques et sauvages. Pêcheurs, paysans, bûcherons, auditoire debout, crépu et armé de butons, frappèrent les dalles de leurs sabots, l'air de leurs hurlements : c'était une mare de sangliers endormis; une pierre était tombée dans la mare. Rejetés de l'église par le
trop plein, d'autres paysans, d'autres bûcheron?, qui slat— tionnaient sur le parvis, an milieu de la place, aux angles des rues aboutissantes, Baer, Calb, Hammel, Fuchs, gla— pîrent.
— Qu'a dit le moine?
— Cela et cela, Claus PfeifiTer.
— Bien ! Un morceau de ton pain, frère, et écoutons. Claus recommença son petit sifflement.
Et le moine prit un air gracieux et narquois, son débit changea aussi d'allure ; du pas, il alla à l'amble ; il sourit, et l'on sourit. Il n'était donc déjà plus l'homme qui pèse sur la tète de son auditoire ; il l'entraînait au contraire du haut de sa chaire, véritable tour d'éléphant portée par les mille pieds de la foule. Bientôt il ne sentit plus la chaire. Homme, il vit au-dessous de lui des hommes. Ceci l'encouragea à parler de ce ton :
— Monseigneur, le légat Pandolfl se porte bien dépuis Tan passé.
— Âvez-vous remarqué ? Les indulgences ont été fructueuses, Dieu merci I
Que prouve cela? Que Wittenberg renferme beaucoupde pécheurs endurcis. Cela prouve aussi pour moi, qui ne suis pas témoin debeaucoup de bonnes œuvres, que nos Wittenbergeois comprennent mal lesindulgences^qu'ilsappellent brochet la moitié du brochet.
Un éclat de rire de moine, trivial et railleur à la fois, cynique même, jaillit de la bouche de l'orateur *, cet éclat de rire fut suivi d'un :
— Nous sommes des imbéciles, Witlenbergeois, et je le prouve.
UN MOINB MÉCONNU. 299
Jamais éloge n'eut le succès de cette injure.
L'Electeur semblait sommeiller.
— Vous perde2 votre or en croyant sauver vos âmes du dénQon : pourquoi voulez-vous que Dieu vous tienne compte de ce sacrifice qui n'en est pas un, lorsqu'il n'est pas accompagné du repentir, de la meilleure partie du brochet? Et par curiosité, disons encore, car les bougies sont hautes, et mon prince et son auguste épouse m'écoutent avec attention ; — disons encore comment, Wittenbergeois, on abuse de votre crédulité ; comment Rome vous vend plus cher que Tor le plomb de ses bulles ; or avec lequel sont payés : chanceliers^ vice-chanceliers du pape^ régents^ pré^ lats^ abréviaieurs de la chancellerie, secrétaires des brefs taxés^ préfets de la signature de grâce ^ dataires, sous-dataireSf préfet des compositions, réviseurs, régistrateurs, auditeurs^ présidents^ avocats, procureurs de la fiscalités
Revenons à notre imbécillité, frères !
Connaissez-vous le tarif des indulgences, la taxe de la chancellerie sacrée?
Vous ne les connaissez pas? Écoutez donc 1
Pour un thaler, on peut tromper son ami \
Pour deux thalers, sa femme \
Pour trois thalers, son frère ;
Pour cinq thalers, son père ;
Pour huit thalers, sa mère.
Oh I ne vous indignez pas. Nos comptes avec Rome sont longs à régler. Poursuivons.
Pour un ducat, Rome permet qu'on épouse sa commère.
Pour un demi-ducat, l'oncle peut épouser sa bellesœur : alliance qu'on ne souffre pus même dans le» haras*
Pour deux ducats, on épouse qui Ton veut.
— Oui, riez, racs frères, car :
Pour un frédéric d'or Rome permet qu'on assassine un étranger ; Pour dix frédérics d'or.... son frère; Pour vingt frédérics.... sa mère.
— Mais vous ne riez plus ; riez donc Iriez donc ! La figure du moine était terrible et bouffonne.
— Pour un demi-auguste, on va au paradis à pied. Âiosi nous irons, pauvres Allemands que nous sommes,
tandis que...
Pour un auguste, on y va sur un âne;
Pour un auguste et demi, sur une mule;
Pour deux augustes, on s'y rend à cheval ;
Pour quatre augustes, en litière ,
Pour cinq on y a un domestique.
Le reste est si peu à la portée de vos fortunes, mes frères en Jésus-Christ, que je n'en parlerai que par manière de curiosité. Quelle bourse contient ici :
Huit augustes, six ducats et douze frédérics, somme exigée par Rome, afin d'être digne de s'asseoir à la droiet de — Dieu le père?
Ou la môme somme, plus vingt-quatre thalers, pour occuper un siège à la droite de — Dieu le fils?
Assurément aucune, n'est-ce past
Passons donc sous silence le luxe de joie et de volupté que Rome accorde à quelques heureux de ce monde allant dans l'autre. Ce n'est pas fait pour vous, gourmands!
Silence à tous! asseyez-vous ! que vos frémissements se
taisent ! je raconte et je n'accuse point. — Point de haine, ou je descends.
On eût dit, en ce moment, que le moine tenait par les cheveux et secouait Timmense tète de Tauditoire, et qu*après l'avoir élevée jusqu'à la hauteur de son souffle en« flammé, il l'avait ensuite rejelée avec colère.
Pourtant, ajouta-t-ilavec une effrayante ironie et un prosaïsme de damné, voyez, c'est votre affaire, combien vous avez dans la poche de quoi commettre de crimes. Fouillezvous donc. — Puis, avec un ton de pitié enflé d'insolence:
— Des murmures contre le saint-père ! — ah ! ah ! Vous voulez donc que je descende de cette chaire ? Qu'à
cela ne tienne, je descends.
11 s'avança jusqu'aux marches de la chaire, comme s'il eût vraimenteu l'intention de la quitter, plutôt que d'y rester au prix d*un scandale déchi rant pour son àme. Cette évolution fort peu oratoire, grotesque, mais animée, loin de calmer l'effervescence qui bouillonnait dans Téglise, ne servit qu'à l'augmenter. D'une voix pathétique, le moine reprit :
— Croyez-vous donc, malheureux, que, si notre saintpère connaissait comme nous le trafic qui se fait en son nom, il ne s'y opposerait pas de toute la candeur divine de son àme?
Un ricanement d'incrédulité ayant accueilli ces dernières paroles, il s'écria avec violence :
— Je vous répète qu'il ne le sait pas. Je me porte garant du saint-père. Pourquoi donc cette rumeur qu'ont soulevée mes paroles? Au nom du ciel, n'attirons pas fanathème sur nos tètes audacieuses ; ne soyons pas impies en luttant
302 LBS YENDANGBS.
conlre Timpiélé! Respect, adoration, soumissioir, anéantissement devant le saint- père.
Le moine leva ses deux bras et resta longtemps dans cette posture*, il semblait s'offrir en sacrifice pour expier ia coupable opinion de tous envers le saint-père.
— Qu*avez-vous donc, Ulrich ? dit avec impatience et en se retournant vers son fils le graf Éberstein, vous ne tenez pas en place. Pourquoi cette agitation ?Ne croiriez-Yous pas ce moine, quand il témoigne de son respect pour le saint-père?
Le fils du graf rougit et perdit un peu contenance ; il répondit pourtant :
— Ce n'est pas cela, mon père. Je me suis penché en avant pour m'assurer si ce moine n'est pas celui qui, pendant quelques mois, j'étais bien jeune alors, m'a enseigné les premiers éléments de mes études, il m'a semblé le reconnaître.
Devenu l'avocat du pape, le moine rendit son rôle pins hardi : Combien laissaitMl supposer son ennemi bas à terre pour faire preuve, lui moine, de générosité? Sur le ton simple de la conversation, il reprit :
— Monseigneur Pandolfi n'est pas infaillible. Lui non plus ne sait pas ce que les moines, ses inférieurs, se permettent en son nom. Et parmi les moines il y en a d*avides : tous les dominicains ne sont pas saint Dominique. Un seul peut-être est cause de ces actes de simonie. A celui-là vous ne sacrifierez pas les autres. Il y a plus : vous n'en poursuivrez aucun môme mentalement, frères en Jésus-Christ ; car celui que vous auriez désigné à la vengeance serait peut-ôtre le moins coupable^ songez-y bien !
UN MOINS HiCONNU. 303
Car, (et la voix du moine fut prophétique après avoir été tour à tour étouffée, sombre, traînante, triste, peureuse, hardie et triviale), car si l'on n'avait pas égard à cette distinction qu'il faut bien établir entre la pensée et le bras obscur qui Texécute, entre Tinstrument parfait en lui-même et l'ouvrier maladroit qui s'en sert^ on oserait vous dire : Il y a un homme qui, pour de l'argent, pour de Tor, vend au premier venu des indulgences qui rachètent des crimes aussi noirs que ceux que j'ai déroulés, et vous seriez étonnés. On ajouterait, toujours par la même erreur, qu'avec l'or de ces rémissions sacrilèges cet homme ne fait pas la guerre aux Turcs ni aux Moscovites, et vous vous demanderiez avec effroi ce qu'il en fait. Tout à coup, si la même voix, qui vous instruit si bien, vous déclarait qu'avec .cet or on paie des poètes langoureux qui chantent Platon et Ovide; qu'on paie des peintres qui représentent des nudités païennes; qu'on paie des courtisanes qui reçoivent chez elles tous ces peintres, tous ces poètes, tous ces païens ; si elle vous déclarait encore qu'avec cet or on bâtit en ce moment un temple orgueilleux à la religion^ plus superbe cent fois que]le Panthéon, car il portera le Panthéon en croupe ; que ce temple, Babel moderne, sera dans des proportions aussi effrayantes que sa sœur aînée et maudite ; que chaque pierre de mar«bre ou de granit sera le rachat d'un sacrilège, d'un péché mortel ; que le fratricide en aura payé la voûte, l'homicide les marches, le parricide les portiques, et peut-être quelque roi coupable de l'assassinat de son peuple, la croix d'or qui terminera ce monument ; alors vous vous écrieriez comme l'aveugle de l'évangile : Où est cet homme?
304 LES TBNDANGBS.
Quel est cet homme? — Cet homme! cachez- vous dans la terre, brisez vos fronts : c'est Léon X ! c'est le pape !
Voilà Terreur où vous tomberiez, mes frères, si vous confondiez celui qui trafique des indulgences avec le saintpère, au nom duquel elles sont prêchées*, car le premier devoir du chrétien, c'est Thumilité, qui renferme la soumission exclusive au pape, l'obéissance au prince.
Le sermon était fini, la grande révolution était commencée.
Le graf Éberhard Eberstein était assis*, ses deux fils étaient debout à ses côtés; il achevait le repas du soir. De^ puis une heure, ou, pour être plus exact, depuis le retour du sermon, car le graf s'était mis immédiatement à table, aucune parole n'avait été échangée entre lui et ses fils. Tantôt il mangeait précipitamment le gibier que Téouyer découpait au bord de la table, et il avalait d'un trait le vin que son flls aine lui versait par-dessus l'épaule, et tantôt il laissait de longs intervalles entre les morceaux. Sa préoccupation était sombre. Cette scèue domestique, qui ne sV cartait de la vie ordinaire de chftteau que par un peu plu> de silence que de coutume, était éclairée ou rembrunie par le jeu de la flamme du foyer. Un tronc entier brûlait dans la cheminée, maçonnerie colossale d*une utilité fort mal entendue, car le vent s'y précipitait de toute l'ouverture qui lui était ménagée. On brûlait plutôt qu'on ne se chauffait près de ces espèces d'incendies, qui avaient deux fins : de
contribuer à l'éclairage de l'appartement, fort mal etiirctenu par une lampe nourrie d'huile de graines ou de navels-, et de justifier l'énorme droit d'abattage que les seigneurs avaient sur les forêts de leurs domaines. Un défaut joint à un abus ne chauffait pas davantage, n'éclairait pas mieux.
Et si le feu ne chauffait que par accident, la lampe de fer triangulaire, suspendue au plafond, n'éclairait que par secousses. De loin en loin les portières étaient soulevées, et un plat s'avançait ; ce plat était déposé sans bruit dans les mains d'un second domestique, qui faisait la moitié du chemin de la porte à la table et s'arrêtait; enfin un troisième domestique le prenait et le remettait à Técuyer tranchant avec la même lenteur. Cette suite de mouvements prévus, qui semblaient résulter non d'une volonté de l'âme, mais d'un tour de clé^ se peindraient nettement à l'esprit de ceux qui n'auraient pas oublié ces vieux clochers des vieilles villes où, à chaque saison, parait à la tour de l'horloge un homme ou une femme de bois, mannequins que le peuple appelle Jacquemarts.
Le graf ayant porté la main à son verre, son fils atné s'apprêtait à lui verser du vin...
— Johann, dit le graf en l'arrêtant, je n'ai pas soif. J'ai même trop bu. Mon estomac est en feu.
•^ Mon père vous sentiriez- vous indisposé?
— Ulrich, je vous remercie; ne vous inquiétez pas; reprenez votre place.
Et se tournant vers Johann : — La cérémonie a été un peu longue.
— Oui, mon père, et même fatigante.
306 LB8 YBHDANGES.
— Ne nous en plaignons pas, Johann, puisque notre excellent électeur l'a suivie dans tous ses détails avec une patience exemplaire.
— Cependant, mon père, je crois m'étre aperçu que notre clément électeur, soit lassitude, soit recueillement, a quelquefois fermé les yeux ainsi qu'un homme qui dort.
— Notre prince ne dormait pas , Johann ; il a trop de respect pour lui, pour nous et pour l'église.
— Alors il écoutait bien profondément.
— C'était un devoir, et je ne connais personne, mon fils, qui remplisse mieux ses devoirs que notre électeur.
Dès que les domestiques virent la conversation engagée entre le graf et ses fils, ils se placèrent sur un rang devant la table, saluèrent, et, sur un geste, ils reculèrent jusqu'à la porte, où, après un dernier salut, ils laissèrent tomber la portière devant eux. Il n'en resta qu'un poiu* avancer trois fauteuils auprès de la cheminée, dans laquelle il jeta quelques poignées de genièvre ; ensuite il se retira.
Bientôt une vapeur odorante se répandit dans la salle. Le graf permit à ses fils de s'asseoir.
L'aîné alla prendre dans une niche cachée derrière un rideau de soie un lourd volume richement relié, posa, quand il fut assis, le pied sur un tabouret, et ouvrit le curieux In-folio.
— Ulrich, commença le graf avec beaucoup d'affection dans la voix, vous n'êtes pas l'ainé de la maison.
— Je ne me suis pas encore aperçu, mon père, que ce fût là une raison pour que vous m'aimassiez moins ; de votre côté, avez-vous remarqué quelque différence à mon désavantage entre rattachement que j'ai pour vous et celui
que vous porte mon frère, s'il est vrai qu'il exislc une supériorité d'âge en sa faveur entre lui et moi?
— Votre aOeclion m'est connue, Ulrich, je n'ai à vous parler que de votre avenir. Vous avez vingt-deux ans.
— J'aurais désiré, mon père, qu'ils eussent été mieux employés pour votre gloire.
— La gloire de notre famille est entre de dignes mains. Eberstein regarda son fils atné, qui détourna un instant
son attention des enluminures chevaleresques dont il se délectait pour s'incliner en signe de remerciement à l'allusion.
— Votre renommée ne saurait donc dépendre, Ulrich, ni d'un nom de famille dont vous ne pouvez, par votre naissance, perpétuer l'éclat, ni de la carrière des armes où j'ai des raisons pour vous défendre d'entrer. Le ministère des autels est assez honorable pour qu'on en soit jaloux; le rang que vous y obtiendrez par les droits de votre nom est assez beau pour ne point vous faire regretter de n'être que le second héritier de ma race. Sanctifiée en vous, elle se prolongera par votre frère dans une voie d'illustration.
Cette fois le fils atné du graf laissa passer l'éloge -, son attention était concentrée sur un endroit du livre qu'il tenait, ou le héros consulte un magicien pour savoir si ses aventures seront heureuses. Le magicien, c'est le diable; on le reconnaît aux griffes qu'il laisse entrevoir sous sa robe au lieu de pieds. Singulière faculté qu'a le diable de ne se déguiser qu'à la condition de se faire reconnaître.
~ Admirable Pfintzing ! cria Johann au milieu de .sa distraction, tu as écrit là un beau livre.
— Je m'étais fait depuis longtemps ce raisonnement,
308 LES VBNDANGBS.
mon père, poursuivit Ulrich eu baissant les ycun^ ma fierté, mon orgueil sans douie déplacé, m'ont toujours empêché de l'admettre.
— Vos répugnances ne changeront pourtant rien à votre devoir, je Tespère, Ulrich.
— Je crains le contraire, excusez ma franchise.
Trop pénétré de son autorité pour la compromettre par quelque signe de mauvaise humeur, le graf réprima un mouvement d'impatience. Il essaya de reprendre son premier ton de condescendance. Pour cela, il n'eut qu'à regarder Ulrich, dont la figure respirait la soumission d'un ange.
— Vous êtes allé à Rome : je vous y avais envoyé pour que vous vous décidassiez à embrasser les ordres, d*après l'exemple de tant de fils de princes, plus zélés que vous sans doute à obéir à la volonté de leurs pères. Je vous citerais, s'il est nécessaire, votre bon cousin, l'abbé de Kempten, si heureux dans son abbaye \ prenez exemple sur lui. Je regrette qu'en revenant de Rome à Wittenberg vous ne l'ayez pas visité. Il me semble, à ce propos, que votre le* tour a été bien prompt.
— Oui, mon père.
— Et comment étes-vous revenu de Romet
— J'en suis revenu chrétien.
A cette réponse, Johann rit comme un fou. Il jugeait son frère extrêmement naïf. L'in-folio faillit glisser de ses genoux à terre; dans son hilarité il passa au moins deux images.
Eberstein considéra Ulrich d'une façon peu indulgente, et qui lui ôta au moins dix ans dans son estime personnelle.
UN HOIlfB MiCONNU. 309
Ce n'était point de Tironie comme Johann, mais de la pitié. En pareil cas, la pitié d'un père est pour le flls un soufflet, moins le coup. L'outrage y est, la rougeur aussi.
— Voudriez-vous bien m'apprendre alors quelle profession vous avez choisie, afln que, moi étant mort, vous ne soyez point obligé, pour vivre, d'aller sur quelque marche de la Saxe, armé d'un bâton ferré, détrousser les passants? Compteriez-vous sur votre frère Johann ?
Ulrich exprima par un froncement de lèvres un sentiment de négation bien formel.
Johann n'eut pas l'air de se f&cher du peu de cas qu'on faisait de sa générosité.
— Vous mort, mon père, je prierai Dieu pour que votre ombre me protège, et je sortirai de cette maison ; plus tôt, si vous l'exigez; maintenant si mon seigneur l'ordonne.
Le jeune fils du graf s'était levé.
— Où iriez-vous? La terre n'a que des montagnes où des hommes libres commandent, et des vallées où rampent les serfs. Êtes- vous de la montagne ou de la vallée 1
— Il y a encore des mers. J'irai dans nos hanses teutoniques....
— Pour y faire le commerce, n'est-ce pas? y vendre votre noblesse au poids des fanons de baleine et des cuirs de Hollande.
— Non pour y faire le commerce, mais afin de trouver un passage pour le Nouveau-Monde, à travers ces mers qui n'ont pas rouillé les éperons d'or de Corlez.
— Il fut un temps, Ulrich, où j'aurais eu le droit de vous enfermer dans un cloître et de vous forcer à y attendre que la grâce vous visitât. Non-seulement je n'ai plus
310 LES VBIVDAHGES.
ce droit, mais l'aurais-je, que je n'en userais pas contre vous.
La noble figure du graf était diversement affectée. Le maître cherchait à ne pas paraître dur, le père à ne pas se montrer faible.
— Vous ne luttez pas, Ulrich, contre le caprice tyrannique d'un père, songez-y bien, mais contre d'immuables lois, ciment des familles^ contre des usages conservateurs vieux comme notre Allemagne impénétrable et dure, — contre ce qui est notre force.
— Vous vous trompez, reprit respectueusement Ulrkdi, je ne lutte pas, je me soumets. Né le second dans ma famille, ma famille nemedoit rien;jem'en retire.
— Que pourrait-elle pour vous? Si je partage, dit sans emphase mais avec dignité le graf Eberstein, mes propriétés en deux, mon écusson en^deux, mon nom en deux, et que plus tard vos enfants et ceux de votre frère, par le même privilège, divisent de nouveau ces épaisses forêts, ce bel écu, ce grand nom ; dans moins d'un demi-siècle, si les familles de rAllemagne suivent notre exemple, il ne restera pas un seul représentant fort de la terre conquise par nous, pas un bras pour la protéger ; mais vous serez tous, au contraire, faibles par le grand nombre, misérables comme des vassaux ; vous serez tant, que vous ne serez plus.
— Ce n*est point là ce que je souhaite, mon père. Gardez votre héritage pur et intact comme vous Tavez reçu. Je compte assez, j'ose vous le répéter, sur mon épée pour me faire une place dans le monde.
— Oui, allez mettre votre épée au service des rois, et
UN HOINK MÉCONNU. 311
VOUS apprendrez de quel côté ils en dirigent la pointe. Contre nous ! contre nous !
Beaucoup d'amertume coulait des lèvres du graf, qui était puissant de raison quand il portait sa pensée devant Tinstitution féodale, lorsqu'il s'y plaçait à la tôte comme une bannière ; redevenu père, il se sentait désarmé et à terre.
— Dieu veuille, continua- t-ii, que vous n'ayez pas à vous repentir, Ulrich, du mépris que vous affectez pour la vocation la plus sainte, la plus libre de toutes ! Vous y réfléchirez.
— Oui, mon père.
— C'est vraiment admirable ! interrompit tout à coup Johann en frappant des mains et en trépignant. Mais voyez donc ! le chevalier Tewerdancky qui, après s'être battu avec deux lions, figure XLii, mit zwayen Leoben^ lutte, page 48, avec un ours plus gros que celui des armes d'Oppenzell, mit einem Beren, Voyez-le encore, la pique en main, frappant l'animal à la tête, comme tout noble chasseur le doit. Quoique prêt à dévorer Tewerdahck, Tours semble respecter les éperons d'or du chevalier ; et pourtant c'est une bête bien cruelle, assurent les vers de Helchior Pflntzing : Es ist wahrlich ein grausam Thier, Vous n'aimez donc pas Tewerdanck ? vous ne le connais^ sezdonc pas? Mais que connaissez-vous alors, Ulrich?
— Je connais Tewerdanck, mon frère, répondit avec une réserve qui n'était pas sans malice, Ulrich, en posant le doigt sur le livre de Johann *, et je l'aime parce qu'il m'apprend quelque chose.
^ A chasser aux ours, avec la pique et le couteau.
— Non-seulement pour cela, mais encore parce que Tetverdanck, qui signifie nobles — pensées^ est notre gicrieux empereur, Maximilien }f^^ peut-être auteur des premiers chants de ce livre, parce que Ruhmreich^ riche en gloire, est le duc de Bourgogne^ dont la fille est celle que le chevalier Tcwerdanck poursuit sous le nom synfiboiique &Ehrenreich, riche en honneur, et parce que ces ours, ces lions, ces naufrages, ces incendies, auxquels échappe le chevalier, sont autant de vices que les nobles pensées doivent vaincre pour s'unir à riche en honneur; du moins, je le crois ainsi, mon frère.
— Bah ! vous voudriez me persuader qu'il y a autre chose là qu'un homme marchant sur des épées, Ulrich !
— Voudriez- vous, Johann, me dire quelle si grande valeur déploierait le chevalier à marcher sur des lames d'épées qui ne peuvent le blesser, lui qui a arraché la langue aux lions 7 Chacune de ces épées est un vice vaincu par Tewerdanck.
— Il n'y a qu'un instant, Ulrich, que vous souteniez que le vice c*était Tours ; maintenant, vous me dites que ce sont les épées : vous raillez, mon frère.
Pendant cette discussion, les deux tètes blondes d'Ulrich et de Johann se touchaient et se trouvaient au niveau des genoux du graf, qui, courbé et appuyé sur eux, voulait aussi connaître ce nouveau roman en vers, dédié au jeune Charles-Quint, petit-Qls du héros célébré par le chapelain Pfintzing, et supérieurement gravé sur bois par Hans Schœufdin. D'enluminure en enluminure, de chant en chant, le graf et Ulrich furent entraînés par Johann, et l'un et l'autre, le grave père et le fils moraliste, oublièrent.
comme cela arrive toujours^ la leçon pour l'image, et ils s'amusèrent comme des enfants.
La soirée en était là, lorsqu'un kneckt (serviteur) demanda si un paysan, qui avait à parler au graf, pouvait entrer.
Le graf fit un signe. La portière se souleva pour livrer passage à un interminable paysan, en qui ii fut facile de reconnaître Ciaus Pfeiffer, le siffleur, que nous avons déjà vu dans la matinée sur la place de Wittenberg. En entrant, il avait ôté ses souliers.
— Eh bien 1 Claus Pfeiffer, as-tu bien sifflé aujourd'hui?
— Ni mieui ni plus mal, seigneur. Depuis vingt ans que je siffle, ii survient rarement des événements entre mes oiseaui et moi. Nous ne sentons presque plus l'amusement de la chose.
— Et quelle avalanche Ta roulé jusqu'ici, mon vieil ours?
— Je viens, répondit Claus, Je viehs..., 'et il sembla chercher au plafondla suited'uu air ; il sifflotait doucement :
— Ah!... voici : pour vous apprendre que ma femme a fait un enfant. — Et, avec autant de joie que si elle eût accouché de deux, il ajouta : C'est un garçon.
— Tu es adroit, Pfeiffer \ voilà, bien compté, ton cinquième garçon. A la bonne heure! si tu m'élèves des faucons qui piquent les oiseaux, tu sais aussi me fournir des garçons pour courir les chercher dans les broussailles.
— Oui, seigneur, de bons chiens.
— > Ce dernier est donc à moi ; appelle-le Corbeau.
— J'aurais une grâce à vous demander, seigneur.
314 LBS VENDANGES.
— Voudrais-tu le nommer Loup? Soit.
— Seigneur, sa mère désirerait le garder près d*dle, lorsqu'il sera grand, parce qu'il lui ressemble.
— Tu as gardé le dernier : non, Claus; un poor toi, an pour moi : — bonne justice.
— Mais sa mère pleurera, seigneur?
— Siffle-lui un air pour l'endormir, dit Johann.
— Vous êtes dur, Johann ! ne put se retenir de s'écrier Ulrich en frappant du pied.
Claus ne sut que dire : — Merci, seigneur Ulrich ; tous êtes bon comme mademoiselle. Que n'est-elle id! elle serait bien contente de vous voir ne pas être trop méchant pour le pauvre Claus. Hais les saintes vont au paradis. — Le graf étendit ses bras entre ses deux (ils pour qu'ils eussent à se taire; ils posèrent chacun un baiser respedoeiu sur ses mains.
— Que rapporterai-je à la mère? demanda Pfeiflër.
— Ce que nous avons réglé une fois pour toujours : j'ai eu ton premier garçon, tu as eu le second, moi le troisièroe, toi le quatrième, l^e cinquième m'appartient.
— Et fais-en vite un sixième, dit Johann, tu seras quitte à quitte.
Pfeiffer n'était plus à la conversation. Sa lucidité d'un instant s'était évanouie dans le refus qull éprouvait du graf, de lui accorder son cinquième flls nouveau-né. Il crut soupirer, il siffla. Ses poings étaient fermés de rage.
-^ Mais avance, que je t'apprenne un air de ma façon, dit Johann en posant ses deux mains, comme se le fût permis un petit chien envers un lion apprivoisé, sur les épaules de Pfeiffer et en lui sifflant au visage. Claus aurait
UN MOIlfB HÉcoimu. 315
cassé celle lôte d*enfant comme une noix enlre ses pouces. Il se prêta stupidement à la plaisanterie, étonné de changer de rôle, de siflleur d'oiseaui d'êlre oiseau. Ses poings seuls et ses yeux humides n'avaient point oublié la commission de sa femme.
Ulrich ouvrit doigt à doigt la tenaille que Pfeiffer appelait comme tout le monde sa main, et y glissa une pièce d'argent. C'était un métal qui en touchait un autre ; Claus ne sentit rien. Quand il l'eut assez bafoué, Johann le poussa brutalement*, la portière se balança longtemps après le passage du géant.
Eberstein avait remarqué Faction de générosité d'Ulrich, et dans une série de méditations, qui l'avaient empêché de voir et de blâmer sans doute la scène dont Johann avait rendu Pfeiffer la victime, il rattachait cette action à la conduite déjà fort inexplicable de son plus jeune fils. Cet enfant ne ressemblait à aucun autre. Quelle influence subissait-il ?
Au bout de quelques minutes, le graf se retourna vers Ulrich :
-- Vous croyez sans doute que je ferais le bonheur de ce serf si je lui accordais l'enfant dont il réclame la possession à titre de père, et que je lui refuse, moi, à titre de seigneur.. Mais ma souveraineté, que je conserve pour mon prince, serait perdue si je ne retenais que de leur propre volonté tous ces enfants nés dans mes propriétés et qui demain seront des hommes. Ils relèvent de moi : est-ce que je ne réponds pas de leur existence? S'ils sont à moi, je suis à eux. Cinq enfants écraseraient ce serf qui ne consulte que son amour lorsqu'il les voudrait tous. Son cœur
saigne d'en perdre Irois sur cinq. Et celui qui n'en a qu'un pour héritier, posséda-t-ilcinq enfanls braves, dévoués, et bons comme vous, Ulrich, celui-là n*est-ii pas trois fob plus à plaindre? Et vous le connaissez celui-là?
Ulrich se pencha vers son père; il lut baisa la barbe avec respect.
Johann s'était presque endormi sur Tadmirable Tewerdanck.
Un knetch prévint le graf que le sondeur des mines sollicitait la permission de lui être présenté.
Il entra.
Au-dessus du serf par sa charge, qui consistait principalement à mesurer avec une sonde le travail de chaque ouvrier des mines, Gotlfried jouissait de la demi-liberté de ne pas être obligé de vivre continuellement sous la terre ainsi que ses compagnons. Par son entremise, le graf communiquait ses ordres aux mineurs, et ceux-ci se servaient du crédit de Goltfried pour faire parvenir au graf leurs demandes et leurs plaintes. Comme d'usage, les ouvrier» l'abhorraient. A les en croire, Gotlfried était un espion, un flatteur.
— Voyons, Gotlfried, qu'as-tu à nous apprendre?
— Qu'il y a fête à Tenfer dans trois jours, seigneur.
— Pourquoi cela, Gotlfried?
— Vous n'avez pas oublié qu*à chaque universaire de votre fête vous délivrez, en commémoration d'un si beau jour pour nous, un serf de vos mines.
— Vous ne m'aviez pas rappelé, Johann, que c'était dans trois jours ma fête.
CN MOINB MÉCONNU. 317
— C*est que Johann est libre, mon père, répondit Ulrich au lieu de Johann.
— Eli bien, Gottfried, qu'il soit fait comme d^usagej donnez la liberté à un serf de la mine.
— J'ai à vous rappeler qu'un de vos flls, ordinairement c'est l'aîné, doit être présent à la cérémonie pour prononcer le vous êtes libre I sans cela le ban ne serait pas rompu.
— Oui, c'est le vieil usage de notre bonne Saxe, Gottfried
" Oui, libre et gueux, interrompit peu obligeamment Johann.
— Puisque Dieu ne permet pas, ajouta Ulrich, qu'ils soient libres et seigneurs.
— Johann, irez-vous dans trois jours à cette cérémonie?
— Par obéissance, mon père, car la vapeur du charbon m'étouffe, et sa poussière me fait tousser. J'aime peu, d'ailleurs, assister à la grosse joie de ces gens qu'on affranchit; il y en aura bientôt autant de libres que d'es* claves. Mais, par obéissance, j'irai.
— Et vous, Ulrich, iriez-vous à la mine?
— Par obéissance, mon père, et par curiosité. Je n'ai encore visité aucune de vos mines, qu'on dit si profondes.
— Gottfried I Ulrich, mon fils bien-aimé, sera présent, dans trois jours, à l'affranchissement du mineur. — Nous ne voulons pas, Johann, vous exposera être malade; vous êtes délicat comme votre mère. Soyez toujours Tun et Tau- , tre bons comme elle.
Et le graf porta son regard et le fixa sur le portrait à fond d'or qui surmontait la cheminée. La comtesse avait du
être fort b^lle, si le peintre avait été exact, et il Tavait été assurément, car le portrait était admirablement peint.
— La contemplation du père entraîna celle des fils et celle de Gottfried le sondeur. Comme ils étaient debout, la tête rejetée en arrière pour considérer plus attentivement le portrait, la flamme les éclairait à profil fuyant: et cette flamme, et ce feu, et ces hommes, dont la barbe de Tun était si belle, et ce portrait colossal qui semblait monter devant eux, eussent fait croire à révocation bienheureuse de la dame protectrice du château.
C'était mieux que cela ; c*étaît une mère. Le graf essuya une grosse larme.
— Allons, mes enfants, il se fait tard.
Et appuyé sur son fils aine Johann et sur le bras d'Ulrich, il traversa la salle, et s'abaissa sous la portière que le sondeur Gottfried souleva, visiblement fier de cet office, que le hasard Tobligeait à remplir.
Rangés sur le passage du graf, les domestiques le saluèrent et crièrent jusqu'à ce qu'il fût au haut de la rampe :
— Dieu vous donne une bonne nuit, maître.
Arrivé à l'entrée de la mine, Ulrich pénétra sous on rocher taillé en voùle qui dérobait la vue de la plaine, et descendit de cheval.
La nuit était venue.
Quand il se fut débarrassé de ses éperons^ qui l'auraient
m MOINE MÉcoimu. 310
gêné dans sa marche à travers les sentiers tortueux, sous les galeries sombres de la mine, il sonna du cor avec force pour avertir les mineurs de sa présence.
Au bout de quelques minutes, la porte de chêne ouvrit ses deux battants et les referma sur Ulrich. La bride du cheval fut nouée à un anneau scellé dans le mur à quelques pas de rentrée.
A la clarté d*un falot, il descendit la pente rapide de la première galerie, appuyé sur Tépaule de Gottfried, qui était venu à sa rencontre.
Il respira avec plus de liberté dès qu'il sentit que son coude et ses genoux ne froissaient plus les parois de la mine, et que sa t(^te ne détachait plus en passant des exfoliations d'argile. L'air devint graduellement moins pesant, les ténèbres moins épaisses \ la sonorité des pas annonça bientôt l'espace. Il tomba une fraîcheur perpendiculaire sur son front. Gottfried éleva le falot ; Ulrich remarqua qu*ils étaient sous une voûte colossale, soutenue par ellemême, formée de quartiers de roches rougeâtres, tissues et entrelacées de racines. Des fuites d'eau larmoyaient çà et là à des intervalles inégaux. Quelques étoiles luisaient au* dessus de cette voûte par une ouverture qui s'était faite à son sommet à la suite d'un amincissement de terrain. Des chèvres égarées se hasardaient parfois à avancer leur tête barbue et à pousser un bêlement plaintif au bord de ce trou.
— Passez cette chemise de toile noire, dit le conducteur à Ulrich ; sans cela, je ne réponds pas que vous ne soyez complètement habillé de deuil avant d'être arrivé.
320 L8S VENDAN6BS.
Ulrich passa la chemise noire; nouée étroitement à son cou, elle descendait jusqu'à ses pieds en forme de sac.
— Suivez-moi mainlenanl. Votre raaia ; avancez le pied ; ne craignez rien : je vous conduis au centre de la salle où nous venons d'entrer. Vous allez heurter une barrière ; posez-y les mains, et ne bougez pas. — Vous êtes à rentrée du puits; sans désemparer, passez votre corps sous la barrière. — Bien. — Allongez la jambe ; tenez-vous toujours fort à la barrière. — Sentez-vous une entaille dans le trou ?
— Oui, Gotlfried.
— Coulez votre pied, appuyez-le sur Tentaille; autant de l'autre côté, il y a une autre entaille. Posez toujours un pied à droite, l'autre à gauche ; mettez vos mains où auront été vos pieds, dans les mêmes entailles.
— Est-ce bien profond?
— Quatre-vingts pieds. — Seigneur, il serait prudent de ne pas parler pendant quelques instants.
Après ces recommandations, continuant à descendre dans ce boyau creusé à vif dans le rocher, Ulrich et Gottfried se poussèrent en silence ; car, passé le premier, le conducteur était attentif à faire sentir le voisinage de ses épaules à Ulrich, qui parvint de cette périlleuse manière jusqu'à la seconde galerie. Là, ils se reposèrent un instant. Gottfried ranima la lampe.
Au centre de cette seconde salle s*ouvrait un autre puits, mais plus large et plus profond que le premier, et qui ne lui était pas perpendiculaire; sombre comme le chaos, béant et déchiré comme un volcan éteint. Au-dessus du
UN MOINB MÉCOMNO. 321
puîla deux paniers se balançaient; Ulrich et Gottfried se placèrent dans le même ; celui-ci saisit la corde où était attaché le panier vide, et il ne commença à la l&cber qu'après avoir éteint le fallot, précaution nécesaire, car la vue des objets fuyant devant les yeui avec une rapidité égale à la chute ferait tomber en défaillance. Ulrich fut prévenu que la moindre imprudence entraînait dans ce trajet de funestes accidents. Au moindre balancement, la corbeille s'inclineet dégorge, comme un résidu de charbon, le voyageur téméraire à cent cinquante pieds au-dessous de lui.
Us descendirent. Un mugissement rauque , lointain comme celui d'une cascade, se mêlait au vent noir, conrant de bas en haut, causé par la vitesse de leur chute. Ils étaient dans le voisinage des aqueducs d'où s'échappent les eaux qui jaillissent spontanément des fouilles, et engloutissent si souvent les malheureux mineurs. Ulrich traversa comme une ligne de plomb le puits percé au milieu de ces eaux invisibles, qu'une pompe élève à une certaine hauteur pour les déposer dans un bassin, qui les rejette au dehors dans le lit de quelque rivière. Le panier toucha la terre.
Ulrich ouvrit les yeux devant deux mille mineurs armés de flambeaux, debout au milieu d'un salle ardente de lumières que reflétaient les nombreuses pyrites dont elle était semée. Cette clarté était chaude; elle se renouvelait trop vite pour la cavité où elle s'exhalait sans issue; et, répétée, pressée comme elle l'était , elle semblait agir sur les parois avec la puissance de la vapeur. La lumière bouillonnait.
322 LES TBNDAN6BS.
Ce furent des cris d*une ivresse sauvage. On se disputa l'honneur de saluer le fils du graf Eberslein, qui, un pea étonné de cet accueil, un peu ému de l'aspect de ceux qui le lui prodiguaient, semblait, avec ses membres délicats, ses mains blanches posées au-dessus de ces crinières comme pour les bénir, avec sa chevelure blonde agitée par le vent des torches qui fumaient près de ses joues, un être surnaturel tombé au milieu de Tenfer, un sylphe au milieu des gnomes.
« Fils d'Eberstein , les serfs de votre père vous souhaitent de longs jours de prospérité, et saluent votre présence au milieu d'eux. »
Et un autre : « Vous êtes le rayon du soleil qui perce la terre, et qui du bloc de charbon fait un diamant. »
Un autre : « Vous êtes le filon d'argent pur que nous cherchons sans jamais le trouver. Il vient toujours avec la boue. »
— Amis, répondait Ulrich, mon père, Dieu prolonge ses jours! m'a envoyé parmi vous pour assister, selon Tosage, à la célébration de sa fête. Profitez de ma présence pour m'adresser les demandes que je lui transmettrai fidèlement.
— Moi, je voudrais voir le soleil, m' asseoir sous un arbre qui me couvrit de feuilles et d'ombre et puis mourir au chant des oiseaux.
— Moi, me promener dans une belle ville, dans Wittenberg, et puis rentrer dans cette caverne.
— Moi, prendre tous mes enfants dans mes bras comme une gerbe de foin, et les embrasser un jour entier.
— Moi, me lancer sur la mer, être emporté par le vont.
UN MOtNB MÉCONNU. 323
— Que ne puîs-je vous accorder tout cela, mes amis! Mon pouvoir*ae s'étend qu'à la faculté de délivrer un de vous. Le sort en a-t-il décidé?
— Pas encore.
— Eb bien! allez, et consultez-vous; vous viendrez m'apprendre ensuite le choix que vous aurez fait. Qu'il tombe, s'il se peut, sur le plus digne ; que les forts, les plus éprouvés, laissent passer devant eux les souffrants, les femmes, les vieillards. Ils ont moins à vivre, qu'ils vivent mieux.
— Brave et noble Ulricb,nous serons toujours tes fidèles serfs, nous irons te cbercher l'argent dans les entrailles les plus sourdes de la terre, nous te rendrons plus riche qu'un roi.
Et les mineurs vidèrent la salie, heureux, depuis le commencement de la cérémonie, que Gottfried fût absent. En partant ils ne laissèrent autour de l'énorme brasier, qui renvoyait ses rouges reflets sur les parois^ que les vieillards et leurs femmes, les uns et les autres très^indifférents sur ce qui allait se passer. Depuis trente ans, plus ou moins, qu'ils vivaient dans cet abîme, ils avaient pris en habitude ces espaces sans air, ces voûtes sans lumière. Puis, tout étant relatif, un flambeau de plus dans leurs cavernes équivalait au soleil. Le véritable soleil, ils l'avaient oublié, comme les fleurs, le gazon, comme les arbres et les fontaines. Ils se peignaient ce qui se passait sur leurs tètes, à peu près comme les nations décrépites et sans imagination se flgurent l'état primitif du monde d'après les genèses. Véritable mythologie pour eux que les mers, les fleuves, les tempêtes, les beaux jours, les saisons, les anuéest les
324 l'BS VENDANGES.
guerres ; après leur mort ils retrouveraient ces merveiUes dans le ciel. Leurame habiterait des villes bien peuplées.
Ces vieui mineurs et leurs femmes avaient des cbeveui blancs qui s'abaissaient sur leurs visages couleur d*argile. Ils parlaient peu, car Tisolement ôte graduellement l'envie de transmettre sa pensée; ils avaient l'inertie de i*atmo6pbère qui les enveloppait; autour de leur âme s'étendaient couche sur couche l'ennui, la tristesse et l'indifférence. Les rougeÀtres tisons soufflaient de loin en loin des flammes sur leurs visages, des cendres dans leurs cheveux, où elles restaient. Quand les éclats du charbon embrasé lançaient en sifflant des scories hors du cercle, un bras sec et raide comme des pinces les saisissait et les remettait au foyer. Il fallait, du reste, que ces projectiles tombassent bien prés d'eui pour qu'ils prissent même ce soin.
De ce point, comme centre, on distinguait, sous les longues galeries et à des distances perdues, des pelotons de mineurs, ou plutôt leurs milliers de torches, réduites, par Téloignement, à des gouttes de feu, h des paillettes d*or animées, génies familiers de ces excavations. Sous certain» voûtes, on eût dit un bal de gnomes, sous d'autres des sauvages achevant un repas humain^ là-bas un rêve, là-bas un embrasement ; plus loin des âmes errantes dans les corridors du purgatoire, plus loin encore ce souffle visible dont parle saint Jean dans ses insomnies. Comme ces feux luisaient de partout, ils traçaient une ellipse autour de foeil, et cette ellipse, par une fascination naturelle, tournair, tournait plus fort, confondait tout, la lumière et le reflet, et Ton se serait cru, à la place où se tenait Ulrich, englouti avec quelque planète qui, tout à coup détachée du mou-
m IIOINE MÈCONNO. 325
vement général, achevait, dans son horrible chute, de tourner et de s^étcindre.
Ulrich frappa sur l'épaule d'un vieux mineur, qui s'éveilla en sursaut.
— Serais-tu heureui d'être celui qu'on affranchira?
— Seigneur, répondit le vieillard, je suis libre.
— Et tu restes ici 7
— Oui ; je m'y plais.
— Hais le bonheur de marcher?
— Je ne puis plus me mouvoir, depuis que j'ai tant travaillé dans cette mine.
— Mais la joie de voir le ciel ?
— Je suis aveugle ; je le vois dans mon Ame ; celui-là est sans tempêtes.
— La joie de fl^uenter ses amis, ses parents?
— Je n'ai plus qu'une amie,' n'est-ce pas, Marguerite? Le vieux mineur tira de sa léthargie une femme assise à
ses côtés.
— Est-ce là ta femme?
— Oui, je suis sa femme, Marguerite Lindermann.
— Dieu vous en envoie une aussi bonne, mon flis ! reprit le mineur.
— Oui, mais un peu plus féconde que moi, si c'est possible; car votre glorieux nom courrait risque de s'éteindre.
— Vous n'avez donc pas beaucoup d'enfants?
— Un seul \ un garçon ; bon fils.
— Est-il avec vous, ici, dans cette mine?
— Non ; l'état ne lui a pas convenu. Après en avoir essayé, pour obéir à son père, il a suivi sa vocation, que nous n'avons plus contrariée; il est moine.
326 LES VBNDAN6KS.
— El de quel règle?
— De Saiot-Augustin, à Wittemberg. Il passe ses jour^ dans l'étude, ses nuits dans la prière; il ne sort de sa cellule que deux fois par an, et c'est pour venir ici. Mais^ s'interrompit la vieille Lindermann, en regardant son marf comme pour le consulter, si nous chargions le flts de notre gracieux mattre de cet envol dont nous parlions hier...
— Parlez, mes amis.
— Voici. Nous avons économisé deui thalers, mon mari et moi, depuis Tannée dernière, pour les consacrer, sefoa notre usage, à nous acheter des indulgences. Notre embarras est de faire parvenir cet argent à notre flls« qui se charge ordinairement de le remettre aux envoyés du saintpère. Notre flls est en retard cette année, et nous craignons qu'il ne nous oublie tout à fait.
— Voulez-vous que je hii porte vos deux thalers, bonnes gens? Ils lui seront remis dès demain. Son coovnt?
— Le couvent des Grftces...
— .... Couvent des Grâces, écrivit Ulrich snrlepaqoeC qui contenait les deux thalers. — Ses titres?
— Vicaire, régent des études.
— La commission sera remplie. Reposez^vous sur moi. Et la vieille, Itranl à part Ulrich, lui dit : — Cachez vite ce
guider de plus, et remettez-le à mon fils avec les deux thalersi Mon mari n'en sait rien. C'est pour un péché qu'il a commis, et dont il ne veut pas convenir, il a souteno que son fils était un ambitieux ; c*est un mensonae.
Ulrich sourit en prenant l'argent de la vieille. Insensiblement les autres mineurSj attirés par la curiosité, et surtout par le phénomène d'un seigneuir causant avec fomilia-
CN M01XE UÈCONNU. 327
rite au milieu d'eux, se rapprochèrent du groupe formé par lui, Marguerite Lindermann et son mari ; et les uns rampant à ses pieds, les autres plies sur leurs genoux noirs et calleux; ceux*cî, retenant leur souffle au dessus de ses épaules, de peur de salir ses cheveux blonds ;a*ux- là le regardant de bas en haut, et en biaisant leurs corps, comme les démons doivent regarder un ange, semblaient former une cour sauvage et surnaturelle à quelque création intermédiaire. On eût cru quMl racontait, voyageur céleste, les merveilles du monde qu'il avait quitté, et où il n'avait laissé que ses ailes et la flamme de son front. Distrait dans sa conversation avec le mineur qui avait plus particulièrement captivé son attention , il ne remarqua que lorsqu'il en fut cerné ces tétos blanches saupoudrées de charbon, ces corps courbés et à demi tordus par le feu, comme du vieux fer, ces barbes d'amiante. Sa première émotion fut la peur, la peur qu'aurait un enfant à se trouver puur la première fois au milieu d'une troupe de nègres; car, dans ces temps de vagues superstitions, au fond de cette Allemagne de forêts et de cavernes, les mineurs et les charbonniers avaient le privilège de fournir des sujets de terreur aux veillées des châteaux, aux nourrices et aux enfants. Le second sentiment du jeune seigneur fut la pitié. II se laissa regarder et envelopper par ces noirs habitants des mines, heureux de contempler un être qui portait sur ses traits comme un reflet pur du jour dont ils avaient perdu le souvenir, et dans son haleine la suavité d'un air chargé des parfums de la terre. Ulrich était le sachet odorant qui évoque pour les sens le fantôme de la patrie. L'ftme se laisse mener par des parfums et des rayons; et la patrie a
328 LBS VBNDARGIS.
une couleur comme elle a uo parfum. Ulrich exhalait te soleil et la terre.
Il s'aperçut, et il en fut touché, que les mineurs aYaieot une déférence particulière pour le vieil aveugle LîndermaoD et pour sa femme. Quand ils parlaient, on les écoulait dans le plus profond silence. Us étaient vénérés à cause de leur grand Âge écoulé dans la mine, consultés dans les afEures où les lumières des autres étaient trop courtes : ils pacifiaient les différends; ils étaient la justice de ces pays ténébreux.
Du plus loin qu'on put voir, on aperçut des flambeaux qui arrivaient de tous les points vers le centre où était Ulrich. Silencieux et graves, les mineurs marchaient en brandissant leurs instruments, leurs pioches, leurs marteaux et leurs pelles. Serrés l'un contre l'autre, ils s'avançaient dans tous les sens. La terre tremblait.
Quand ils furent sous la voûte, ils élevèrent uo tertre. Sur ce tertre allait s'asseoir celui qu'on avait choisi pour proclamer l'affranchissement de leur compagnoo.
Au pied de ce trône de pierres et de minerais, les ouvriers creusèrent un trou avec leurs pioches. Ils y poussèreDi un bloc de charbon.
Auprès de ce trou qu'ils avaient recouvert, ils en firent un autre, qui cacha, au lieu de charbon, du minerai de fer. Un troisième, pratiqué à égale distance, recela un bloc d'argent natif. Enfin, dans le quatrième, les mineurs déposèrent un sac assez lourd, qui disparut aussi sous une faible couche de terre.
Quand les trous furent tous bouchés et la terre bien aplanie sous Jes pieds, parut Vhammeà labagueîie (le
ON MOIKB MÉCONNU. 320
Vunschelrouike), On nommait alors ainsi celui qui, par une perception déniée à nos époques de lumières, devinait en marchant, et en tenant une baguette de noisetier dans les deux mains, l'endroit de la montagne qui recelait les mines de fer ou d*argent, les sources d'eau. 11 vivait ordinairement dans la mine qu'il avait découverte sans être soumis à aucune charge ou servitude. Comme la plupart des êtres privilégiés, le respect qu'il inspirait n*était pas uniquement composé d'amour ; beaucoup d'effroi s*y mêlait ', car, outre la divination des métaux, il possédait la faculté non moins exceptionnelle et non moins redoutée de sentir trembler la baguette de noisetier entre ses doigts nerveux, lorsqu'il était dans le voisinage d* un meurtrier.
Les mineurs s'écartèrent pour le laisser passer. Il monta sur le tertre qu'on lui avait dressé, et il affecta bientôt Tenthousiasme et Temportement d'un oracle. Peu rassurées, les femmes se mêlaient à des groupes de mineurs, et, passant leurs petites tètes enfumées entre les jambes de leurs pères, qu'elles écartaient pour voir et qu'elles élreignaient comme deux colonnes pour se raffermir contre la terreur de ce qu'elles voyaient, les jeunes fllles regardaient l'homme à la baguette, le terrible Vunschetrouthe.
— Creusez, ordonna-t-il, creusez-là ; il y a du fer.
Les mineurs se mirent à la t&che ; ils fouillèrent un des quatre trous qu'ils avaient creusés. Ils soufflaient : la terre volait derrière leur épaule.
— Menteur ! menteur I lui cria*t-on de toutes parts.
330 LB8 YBNDAH6BS.
C*e8t du charbon et non du fer. Tu nous trompes^ descends.
— Oui, je vous trompe, comme je trompais ce seigneur violent et dur à qui j^assurai qu'il y avait une mine d*or sous son ch&teau. Il creusa, creusa tant, que^ manquant par les fondations, son chftleau, tourelles, bâclions, pontlevis, hommes d'armes, châtelaines et lui, s*écroula dans un abîme.
La vengeance du divinateur, accueillie comme une excuse triomphante, fut saluée par un mugissemeot d'approbation. Il poursuivit :
— Fouillez à cette place; il y a de Targent, beaoooop d'argent. Allumez la forge, atiisez le feu, gonflez les soufflets ; que le creuset soit mis sur les charbons, que Targent coule.
On creusa un second trou ; mais, au lieu d'argent, ce fût du fer qu'on aperçut.
Nouvelles exclamations de colère simulée contré le sorcier à la baguette.
— Est-ce là de l'argent ? Imposteur, c'est du fer ! Brise ta baguette !
*- C'est de l'argent, vous dis-je, de pur argent. Quand mes amis, quand mes frères ne peuvent pas payer la taille au seigneur, la corvée au monastère, ta dlme à Tabbé, que leur rive-ton aux pieds?
— Un anneau de fer.
— Aux poignets?
— Du fer.
— Autour des reins?
— Du fer, du fer.
UN MOINB M&GONHU. 331
— Donc, le fer c'est de l'argent, puisqu'il le procure en déchirant la chair, en brisant les os de mes frères pauvres.
Et, satisHnits de ces allusions qui flattaient leurs mécontentements, les mineurs, se soudant parles doigts comme les anneaux d*une chaîne, arquant en pinces leurs jambes velues, bombant leurs poitrines écaillées comme le corselet du crocodile, balançant leurs têtes d'ours Joyeux etsombrea, ivres de Tivresse du cœur, et non de celle du vin, pied contre pied, tous montrant leur râtelier, plus blanc de leurs lèvres relevées et tordues par l'ironie sur leur visage bistre, s'animant parce qu'ils se touchaient par les nerfe, par ta chair, par les muscles, par les regards, par la sueur, par l'haleine, par la pensée; tous en ébullition sous ce couvercle de terre, dans ce fourneau de fer, couverts de poussière, ils partirent, ils coururent, ils tournèrent, ils s'inclinèrent Tun sur l'autre, en criant : Du fer! en chantant : Du fer! du fer! du fer! Ces flambeaux échevelés, comètes qui semblaient vouloir sortir de la terre, la percer et courir dans l'espace; ct^tte vague noire et hurlante sur laquelle les flambeaux passaient et disparaissaient ; cet homme seul et debout qui 1rs dominait : on eût dit une roue vivante dont le pivot était un magicirn.
La roue s'arrêta.
— A a*lte pldce, reprit Thomuu» à la bai^'UPiie ih' noisetier, il y a deTor, un morceau d'ur. Cherchez.
Courbés sur leurs pioches, les mineurs se remirent à l'œuvre avec une espèce d'acharnement et une rage qui ne semblait plus jouée.
Ils tirèrent du trou le sac qu'ils y avaient déposé.
332 LES V£IfDANGES.
, — Esl-cc là de l'or, misérable sorcier ?
— Ouvrez ce sac.
Le sac fut ouverl.
Un homme tout nu en sortit, qui en s'élaoçant cria : Libre l
— Libre ! a-t-il dit, reprit le magicien. PTest-ce pas ài For, de l'or pur, que contenait ce sac î
— Oui ! Tu vaux mieux que le fer, tu es libre ! ta vaux mieux que l'argent, tu es libre ! tu vaux mieux que Tor, tueslibre, Boccold!
Boccold, c'était le nom du mineur affranchi.
On le conduisit aux pieds d'Ulrich qui, tirant son épêc toute ruisselante des feux de la mine, s'écria :
— > Au nom de mon père, votre maître et le mien, le graf Eberard Eberstein, je te fais libre, Jean Bocoold ! Y: où tu veux! vis où tu peux ! meurs dans ton Dieu !
Un manteau fut jeté sur les épaules de Boccold, et od l'aida ensuite à monter sur le trône qu'occupait le divinateur.
Quand il y fut assis, comme le roi des gnomes, une ao* tre cérémonie, longue et énigmalique pour beaucoup d^ ceux qui s'y prêtaient, pour les femmes surtout el les enfants, eut lieu, mais sans trouble ni emportement. Tous ces démons, redevenus des hommes, el des hommes malheureux et tristes, brisés de souffrance, ridés, vieux sans vieillesse, retombés des hauteurs exagérées d'un enthousiasme corrosif, prirent leurs vieilles mères sous le bras, leurs pères de l'autre, mirent leurs enfants de suie sur les épaules, et comme s'ils allaient partir, sortir de la mine.
UN MOINS llftCONNU. 333
de ce caveau sans air, de cette prison sans jour, ils défilèrent, famille par famille, devant Boccold.
A mesure que les mineurs passaient devant Boccold, ils reliraient leurs souliers, — qu'ils avaient chaussés pour cette cérémonie, — et lui en donnaient la semelle à baiser noDçant ces paroles :
— Le pauvre homme ne peut plu» être guéri dam ce monde (i).
Cette formule mystique ayant frappé Tattention d'Ulrich,
il se rappela l'avoir entendu prononcer dans la forêt Noire
par les paysans que l'incendie avait chassés de leur ville.
Le baiser du soulier acheva de le convaincre de Texacte
ressemblance des deux symboles.
Les pères élevaient leurs petits enfants dans leurs bras, et ceux-ci tendaient également à Boccold leurs petits souliers à baiser, épelant : Le pauvre homme ne peut plus être guéri dans ce monde.
Il ne resta plus aucun doute dans l'esprit du fils du graf ; seulement il ne savait pas davantage ce que signifiaient ces paroles et ce signe grossier, reproduits à quatre cents lieues de dislance par des paysans et par des mineurs, sans communication entre eux.
Descendu tout à coup de son fauteuil de pierre, Boccold alla droit à Ulrich, et, fraternellement, sans précaution, il lui appliqua la semelle de son soulier sur la bouche. Ulrich fut frappé d'étonnement, les mineurs étaient surpris de la témérité de Boccold. Ceux qui comprenaient le sens de ce mystère s'attendaient à voir Ulrich passer son
(1) Der arm mann in der welt mag nicht mehr genesm.
334 LES yeudaiigbs.
épée dans le corps de Boccold, mais Ulrich, pour qui cet acte semblait moins un affront qu'une déférence, tant Boccold était respectueux en faccomplissant au milieu de Pattente religieuse de ses compagnons, baisa le soulier et répéta avec Tobscurité d'un néophyte : Le pauvre homme ne peut plus être guéri dans ce monde.
Si la mine, toute rouge et toute noire, eût craqué et se fût ouverte tout à coup comme une grenade au milieu d'une ville assiégée, elle n'eût pas retenti si bruyamment des cris d'enthousiasme et d'élévation, d'amour et de rage, en ce moment où Ulrich signa de ses lèvres un pacte avec le soulier.
Il fallut céder, on le prit, on l'enleva, on Texhaussa sur un pavois formé de toutes les bêches réunies, on le promena à la lueur des flambcanx autour de la mine qui s'exfoliait sous l'effort des accents sauvages des mineurs. Lui et Boccold étaient les héros de la fête.
L'ivresse avait duré jusqu'au jour, ce qu'Ulrich ne sut qu'au sortir de la mine. Un air rose et froid courait sur les rochers saupoudrés de neige. Le jeune fils du graf crut s'éveiller d'un long rêve. 11 poursuivit sa route, et pensa.
— Foi de Mûller ! il faudra bien que saint Dominique nous rende par les manches ou par le capuchon l'argent qu'il nous a volé ; oui , volé , disait un moine du couvent
des Grâces à un autre moine en tirant le rideau de soie de la cbai)elle de saint Augustin.
— Dieu vous entende, frère Mûiler, répondait Tautre moine enfermant dans leur armoire^ en sa qualité de chantre* les statues de bois peintes et dorées, placées derrière le maitre-autel ; mais les vénérables pères ne paraissent pas édifiés du sermon de notre recteur.
— Oui» ceux qui espèrent devenir évèques ont crié contre le scandale de cette prédication ; mais on les laisse chanter. Faut-il que des renards italiens, aui dents blanches, au museau pointu, viennent nous enlever nos pécheurs sous le nez, comme si nous n'étions pas tout aussi capables qu'eux de les sauver 1
— D'autant mieux, frères Mûller, que nos prix ne sont pas très-élevés. Mais de tout temps cela a été ainsi ; les étrangers seuls sont prophètes. Gomme on s'aide peu dans cette ville d'égoisme ! S'il se commet un péché, c'est un Italien qui en profite. Le pays n'est pas déjà si riche pourtant.
— Ah ! s'il n'y avait que notre saint couvent sur la terre, comme tout n'cri irait que mieux !
-^ Et gue nous fussions, vous, frère Mûller, l'archevêque de Mayence, et moi le saint-père !
-^ Moi» archevêque de Mayence !
Les deux moines soupirèrent ; ils auraient poursuivi leur rêve^ si la cloche n'eût appelé l'archevêque de Mayence et le saint-père pour réciter l'olfice des morts sur le corps du père StaupitÉi Ils prirent chacun une lampe et se dirigèrent vers la porte ihtérieure du cloître, le long des nefs désettes et sonores^ traînant leurs souliers sur les dalles
336 LES VBN0AN6BS.
tumulaires. Peu à peu le bruit de leurs pas ne fut plus qu*un frôlement, la clarté de leur lampe qu'une lueur; leurs deux ombres seules ne cessèrent de grandir, elles remplirent l'église d'obscurité, jusqu'au moment où la porte du cloître se referma.
Le cérémonie était commencée/ La salle des conférences était tendue d'un drap noir qui cachait les portraits des religieux célèbres de Tordre, depuis saint Augustin j usqu^ao père Staupitz. Six flambeaux jaunes portés par des candélabres éclairaient sur deux rangs le catafalque où reposait le corps du défunt, tenant un calice entre ses doigts pAles. Debout, leur bréviaire à la main gauche, et un cierge dans la droite, les moines récitaient la prière des morts.
Elle était à peine achevée quand le frère Huiler tira par la manche un des moines présents à la cérémonie pour l'avertir qu'un étranger l'attendait dans sa cellule.
— A cette heure ! qu*il revienne.
— U ne le peut, m*a-t-il dit.
— Savez-vous de quelle part il est ici ?
— De celle de votre père et de votre mère.
— Je suis à lui. Tenez, prenez ce flambeau et ce bréviaire et priez pour moi.
— Pour lui. Vous voulez dire pour le mort !
— Non, pour moi, à ma place, entendez-vous f
Le docteur s'esquiva sans bruit et sans lumière; il franchit les galeries de la cour, toute blanche de la neige qui était tombée.
Frère Mûller pensa à part lui : Le docteur eût tout aussi bien fait de me remplacer par un candélabre et un pupitre.
uic MOiNi HÈcoimu. 337
Les innombrables petites cellules dont les croisées donnaient à l'intérieur^ dardaient des rayonnements rougeÀtres à travers des couches de brume sur le tapis de neige qui cachait le pavé de la cour. Aucun souffle d'air n'agite ces traînées lumineuses, ne soulève les flocons de ce manteau d'heraiine, au milieu duquel se dessine une croix, celle du clocher dont l'ombre se teint en noir sur la neige; on dirait lin manteau d'électeur. On aperçoit, en s'approchant des fenêtres à fleur de sol, les travaux auxquels les moines ont r habitude de se livrer pendant la veillée, et avant que Theure ne les appelle au dortoir. Derrière la toile trans* parente et gommée, remplacée plus tard par des carreaux de Bohème, on distingue ceux qui, la scie ou le rabot à la main, équarrissent le chêne; plus loin ceux qui le façonnent en tables, en sièges ou en bahuts. Poussé par un pied infatigable, ici le tour fait voler sous le ciseau des rubans de sapin, et achève de soumettre à une forme torse, mais ravissante d'évidement, des colonnettes de lit. La rougeur enflamme des fronts pieux courbés sur la ciselure d'un panneau en noyer où revit en relief quelque mystère de l'ancien testament. Dans un angle de l'atelier grimace, sous le poinçon d'un artiste calme et tonsuré, quelque gorgone horrible destinée à vomir pendant mille ans l'eau de la pluie du haut d'une cathédrale. Du silence partout. Au milieu d'un nuage de sciure des robes noires traînent. L'horloge de sable indique les minutes d'un temps si utilement rempli.
Autres croisées, autres ateliers. Cet atelier appartient aux nioiDes relieurs. Suspendues au plafond sur des ficelles, des peaux attendent le moment où le battoir les polira.
338 LES VSNDANGIS.
Celles-ci sont déjà polies. DeuK moines les éteodent sur la pierre, dii les détirent, vingt les déooupeat, de plus habiles les collent au dos de rin-foiio de parchemin; de plus ingénieur encore les gauffrent, les sillonnent d'un fer brûlant, et dans leur tissu élastique creusent des miracles de moulure où coule ensuite un rayon d'or. Ce sont des fruits, des anges en saillie ; des pierres précieuses s*y eochâssent, topaze ou rubis. Sur cette étagère 6*empile le catéchisme du paysan^ rêche et jaune \ sur celle-ci le bréviaire du pauvre moine, noir et en peau d*&ne sentant encore son origine^ sur ces tablettes les livres d'oraison de Tabbesse, tout mignons et tout moirés, touffus de rubans. Respect f voici le missel de la cathédrale, écrasé sous les fermoirs d*or qui le boutonnent. Heureui l'empereur qui, au jour de soo couronnement, posera ses lèvres sur cette riche reliure.
Regardez par ce trou que le vent a percé dans la toile du châssis : encore des moines qui gravent sur du bois des caractères de Talphabet ; ils retiennent leur haleine, écartent leur barbe pour achever quelque majuscule ambitieuse, fleurie et gracieuse comme un bouquet de mariée. Chacune de ces doctes puérilités absorbera un hiver de méditations. De rétabli du graveur la planche passe au marbre de rimprimeur, qui l'enduit de noir et de rouge et l'applique sur le vélin. L*œuvre est parfaite maintenant. Ainsi, dans chaque réduit d'où rayonne la pointe d'une lumière, un métier s'exerce, un art se perfectionne, une science se fixe. Le mouvement qui se révèle dans ces ruches, la cloche de la prière qui leur rappelle Dieu de loin en loin, forment à l'intérieur du monastère un mélange d'activité et de recueillement dont PÀme et le corps se trouvent
m MoiifB MicoNifu. 339
bien. La fatigue de l'un y corrige l'exaltation de Tautre. Le docteur entra dans sa cellule en secouant la neige amassée au bas de sa robe de bure noire. Ulrich laissa voir sur ses traits, quoique faiblement éclairés par la lumière placée tout au bout de la cellule, la satisfaction qu'il éprouvait de se trouver en présence de l'homme dont la parole l'avait si profondément remué. Avec une naïveté bien pardonnable à sa jeunesse, il reporta plusieurs fois, dans une préoccupation silencieuse, son regard, où se peignait son étonnement, du crftne pensif du moine, de son front à demi dans l'ombre, aux murs blancs, tout blancs, de la cellule. Sur ce petit lit paré d'une tenture verte repose le moine, quand le sommeil né le courbe pas sur la bible, oreiller fécond en rêveries. La bible est là, ouverte, sur la table.
' I^ moine étendit les bras et sembla appeler le jeune seigneur à s'y jeter.
— Quoi ! vous auriez oublié^ seigneur, celui qui vous conduisit par la main dans les beaux jardins de poésie de Virgile et d'Horace, — votre professeur?
— C*est vous, mon père! Vos traits seuls s'étaient effacés de ma mémoire; le souvenir de vos doctrines pieuses et de vos leçons éclairées y est encore. J'étais si jeune.
— Si enfant! dites, mais sérieux enfant. Tant de raison me charmait, m'effrayait parfois. Vous étiez mon meilleur élève.
— Je serai toujours le plus reconnaissant.
Ils s'assirent sur deux tabourets au milieu de la cellule.
Le mobilier est d'une simplicité nue : une table aux
supports usés par le frottement des genoux; quelques ta-
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bourets de cuir d'où s'échappent des Qocons de crin, arrachés brin à brin par la méditation ; contre le mur une autre table sur laquelle est posée une tète de mort au pied d'un crucifix. Entre ses branches, le crucifix laisse voir une discipline en fil d*archal.
Comme l'appartement était sans Teu, un firoid gladal tombait du plafond et suintait par les murs.
— Vous avez vu mes parents, mVt-on ditî
— Hier, mon père, dans la mine du nord.
— Je suis heureux de vous écouter, si vous avez à m'annoncer de leurs nouvelles.
— Us se portent bien.
— Pauvres gens! tant mieux ! Bien vieux! bien cassé?, n'est-ce pas? Mes éternelles oc^^upations m'empêchent d*aller les visiter. Hais ils le savent; ils ne m*en veulent pas, j'en suis sûr.
— Au contraire, ils m*ont parlé de votre affection pour eux; vos compagnons... excusez... les gens de la mine, je veux dire...
— Dites mes compagnons. Pourquoi en rougiraîs-je? j'ai vécu, dormi avec eux. Ils savent mon nom ; et le petit Martin Luther sait le leur à tous. Walther le Scorpion, Kuox l'Abime^ Andréas le Sorcier, le VuntehelroiUhe^ Boccold. Tout petit j'ai remué le charbon, fendu la pierre, porté le minerai. Dieu m*a appelé à la surface; pourtant nos cœurs s'entendent toujours; un cri d'eux, et je descends, je suis là! Quand ils souffrent, je m'assieds dans le panier et vais les consoler. Ma parole rude leur plaît. Je les éveille, les ranime; nous chantons ensemble dans le nid des ténèbres. Ils sont bien malheureux, n'est-ce pas? Pardonnez, c'est
m MOINS MÂCONIfU. 341
â votre tour de m^excuser. J'oublie que voire noble père est leur seigneur et maître.
— Parlez toujours, docteur. Votrç parole m'attache. Combien elle m'a conQrmé de vérités depuis le jour où vous avez prêché devant notre clément électeur, Frédéric!
— Ah ! vous étiez donc à mon sermon. J'ai été trop loin. J'entends dire qu*on me bl&me. Il n'est pas si facile d*arréter l'eau quand l'écluse est ouverte. On m'appelle, j'y vais. Je n'avais qu'un texte, je m*en sers. Rome, sujet Técond, les indulgences, matière inOnie, sont en question : me voilà lancé. Nous autres moines, nous sommes de grands parleurs. Mais ceci sera oublié dans quelques jours, si ce n'est déjà oublié.
— Vous avez eu plus de retentissement que vous ne pensez, mon père, reprit Ulrich, surpris, désenchanté de ta familiarité causeuse de celui qu'il s'était figuré toujours monté au ton de Pinspiration. Il s'approcha du moine, dont la figure était complètement dans l'ombre, pour s'assurer que c'était bien lui qu'il avait entendu à quelques jours de là. Il eut un doute.
— Vous êtes dans l'erreur, je crois, mon jeune seigneur, à cet égard. Beaucoup d'abus existent qui ne sont pas consumés par ces feux de paille allumés à leurs pieds. Le monde a une force de résistance inimaginable. Cette force est quelquefois injuste, mauvaise, mais on s'y appuie. Ce couvent est vieux; en passant vous avez vu ses murs ouverts, son clocher qui penche; des carrières infinies ont décharné ses fondations, écarté les pierres, ébranlé sa solidité ; eh bien ! ce qui l'a ruiné, c'est ce qui le soutient. Par l'action du temps, ces racines ont fait ciment avec les pierres. Otez