‹ Le tapis vert; contes et nouvellesChapitre 4 sur 19 · on vous a nommé · texte numérisé non relu

on vous a nommé

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^ — C'«sl le duc de Richelieu, j'en suis sûr, qui itie Ta en*voyée.

— Vous vous trompez, mon ami, c'est mieux que Uichelieu.

— C'esrdonc le ministre. Ah! vous avez raison. C*est un avertissement de ne pas me décourager. Cet or vient dé Dubois.

— Vous pourriez vous tromper encore, mon ami.

— Mais qui me Taurait envoyé, selon vous?

— Vous ne voyez donc personne au-dessus de Dubois?

— Le régent !

Chargé d*une colossale perruque à la financière, le visage assombri par le reflet d'un habit violet à grandes manches, chaussé dans des souliers taillés sur le pied d'un éléphafnt^ mis, en un* mot, comme les jansénistes du xvii* siècle, un vieillard discourait au fond d'un appartement arvec un ecclésiastique à peu près du même âge que lui. A'utour d'erux régnait sur quatre ailes une bibliothèque dont' l'épaisseur absorbait la moitié de l'air, du jour et du bruit ; meublé triste derrière la grille duquel étaient doitrés dés in-folios théologtques grecs, latins et français^. Sur le tapis, autrefois jaune à bandes noires, dé cette pièoe spacieuse, volaient' de petits carrés de papier couverts* de lignes^ noires, quiéiaient des extraits de livres pieux ; et par place, on apercevait des lAoriticules de tabac à priser, dés las de poussière de buis et des traînées de poudre à poudrer. Un gros cbat noir dormait sur

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un volume des œuvres de saint Thomas, dont le fermoir en cuivre pendait après avoir emporté des lambeaux de basane*. Quelques vieux portraits de saints cachaient les rares espaces de mur laissés entre les boiseries de la bibliothèque. Malgré Tétouffement produit par cet excès de livres, de fauteuils, de rideaux épais comme du drap, accrochés à Valcôve, aux trois croisées de l'appartement et â la porte, les rumeurs criardes du marché aux Prouvaires, placé immédiatement en face de la maison, remplissaient la pièce depuis le point du jour jusqu'à la nuit. Le bon curé, car c'était celui de Saint-Eustache dont nous indiquons ici le pieux domicile, entendait, au milieu de ses méditations les plus graves et dans la lente préparation de ses sermons : Hd-â-â-bUs I Gâ-â-hns I Carreleur eur-eur de souliers I Peau-o-o-o de la-a-a-pins I A Veau-our mi Ferraille à ven-^n-en-en-en-dre I Et le prêtre assourdi invoquait son bon ange, se bouchait les oreilles, pour ne pas envoyer au diable ces misérables marchands des rues, au gosier de fer, et de fer trempé dans Teau-de-vie.

Le jour où un de ses vieux amis séculiers était venu le visiter, le bruit était moins fort, car c'était le saint jour du dimanche, et, dans ce temps, en 1720, le sceptique, l'athée Paris observait le jour du Seigneur avec une exactitude malheureusement perdue depuis , sans être compensée; Au xviii* siècle, le peuple, qui ne travaillait pas, s'enivrait le dimanche; maintenant, il travaille le dimanche, et se grise abominablement le lundi, pour ne pas dire le lundi et le mardi. Nous n'avons pas l'ivresse de moins, et nous avons le bruit de plus. EnGn !

—Mon vieil ami, disait le curé de Saint-Eustache à son vénérable visiteur, vous èles venu par un temps bien chaud ;

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le zèle ne connaît pas d'obstacles, je le sais; pourtant songez à votre santé; quand vous êtes malade, mes pauvres souffrent,

et si mais ne pensons pas à cela. Grâce au ciel, vous

avez une mine excellente.

— Je vous remercie y monsieur le curé, de vos bonnes attentions, mais je venais vous remettre quelques menues aumônes dont ne souffriront pas mes épargnes.

— Encore de l'argent pour mes pauvres 1

— Ne vous fâchez pas, monsieur le curé, ce n'est que cinq mille livres.

—Mais c'est trop, beaucoup trop! Bientôt je serai forcé de vous inviter à changer de paroisse ; la mienne ne comptera plus de malheureux. Cinq mille livres!

— Cinq mille livres seulement, monsieur le curé. Mille pour rœuf^e des prisonniers pour ro/, mille pour la maison des fUks perdtieSy mille pour le rachat des captifs en Alger ^ au Maroc et dans les petits É(4jUs barbaresques, mille pour les pauvres de la paroisse de Saint-Eustache, et mille pour vous acheter un tableau de sainte Cécile, que vous placerez dans la chapelle dédiée à cette miraculeuse créature.

— Soit! j'accepte encore: comment vous refuser? mais a condition que, pendant trois mois, vous ne m'apporterez pas un mince liard pour qui que ce soit au monde.

— Je ne vous le promets pas, monsieur le curé.

— Si 1 vous vous y engagez. Vous m'effrayez, savez-vous? avec votre inépuisable charité, surtout vous obstinant â me taire le nom et la demeure d'un homme aussi vertueux que vous. Pourquoi se cacher quand on fait le bien avec cette évangélique abondance? excusez une question trop souvent renouvelée sans doute : vous n'avez pas d'enfants? pas

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d'héritiers? pas d'amis pauvres? vos lai^esses ne lèsent personne?

— Personne : lous raes parents sont riches : je n'ai laissé aucun ami dans le besoin.

— Ah! vous me rassurez; mais alors pourquoi ne p^s livrer votre nom à tant de gens qui vous bénissent? c'est qu'ils veulent le savoir; ils l'exigent, quelques-uns vont même jusqu'à dire

— Que disent-ils?

— Que je suis l'auteur de tous ces bienfaits, l'unique auteur. Et Dieu sait s'ils se trompent; c'est mal à vous, mon vertueux ami, de me laisser une gloire que je mérite si peu.

— Il m'est cruel de vous l'avouer, monsieur le curé ; mais mes faibles aumônes sont au prix que j'y mets : le silence absolu sur ma personne.

Le curé de Saint-Eustache soupira ; il reprit : —Cependant vous m'avez promis d'assister dimanche prochain à mon sermon.

—J'y serai, monsieur le curé.

— A ma musique du soir.

— J'y serai, monsieur le curé.

— Et vous m'avez laissé entrevoir que si M. Huguenin, mon marguillier» qui est au plus bas, vient à mourir, vous prendrez sa place.

— Moi I marguillier de Saint-Eustache!

— Vous le serez et je m'en réjouirai fort.

— Je le veux bien, monsieur le curé, mais toujours à la condition que vous ne chercherez à savoir ni ma demeure ni mon nom, ni....

— Votre résistance est inébranlable, mon ami.

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— Inébranlable.

Ensuite le vieux visiteur se leva» et le curé se leva aussi pour raccompagner.

Quand ils furent debout» le bienfaiteur mystérieux dit à M. de Saint-Eusiaebe :

— Il m'est venu l'autre jour une inspiration. — Et laquelle» mon digne ami?

— L'inspiration de fonder un asile pour les vieux prêtres qui n'ont plus la force ou l'intelligence de travailler au salut des fidèles. Au lieu de les laisser livrés à l'ennui de l'isolement» on leur offrirait du repos dans l'abondance de toutes choses» de la bonne nourriture» des promenades dans de grands jardins» de la musique religieuse excellente, des lectures choisies ; enfin un asile de paix» de dignité et de bonheur.

Le curé versait des larmes.

-<- J'ai calculé» reprit le vieil homme charitable» l'établissement— construction — entretien — n'excéderait pas un million la première année ; et la seconde on ferait face à tout avec deux cent mille livres. Oh ! quelle pure joie pour ma pensée» monsieur le curé» de fonder une telle maison! Si vous étiez indulgent pour moi comme vous l'êtes pour tout le monde» monsieur le curé, vous ne vous opposeriez pas à mon désir» à celui de toute ma vie. Allons ! monsieur le curé^

— Mais vous êtes donc immensément riche» mon sage ami?

— Assez ! comme vous voyez.

«—Mais songez.... Le curé de Saint-Ëustache s'arrêta à la première objection qu'il aurait voulu faire» la jugeant» en vérité, trop foible. Quelle objection opposer à un millionnaire

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indépendant, qui aspire à mériter le ciel par des actes de charité? Nous verrons! nous verrons I répondit-il , j*y penserai.

— Les millions sont prêts I lui dit le vieux bienfaiteur.

— Ah ! ils sont prêts 1 mais prenez bien garde aux voleurs ; nous vivons dans un temps!...., mon amil

— N'ayez point de crainte, je suis prudent ; j'ai des coffres de fer, des caves, des verroux. Ainsi c'est convenu, ajouta-t-il ; je vous apporterai mon plan de fondation dans quelques jours.

— Que la volonté de Dieu soit faite! — apportez!

— Adieu, monsieur le curé.

— Adieu, mon ami ; ménagez-vous.

En ouvrant au pieux visiteur la porte de la chambre, le curé de Saint-Eustache lui dit :

— Je n'ai qu'un regret, mon ami, — c'est que cette porte ne s'ouvre pas sur le ciel. Adieu ! adieu !

L'ami du curé sortit, longea les piliers des halles ; il entrait dans la rue du Roule pour gagner les quais, quand il aperçut, venant vers lui dans une voiture découverte, la charmante et pomponnée Arioline.

Terrifié, le vieux faux-monnayeur enfonça aussitôt son chapeau sur ses yeux, baissa la tête et se perdit, après avoir traversé la rue des Deux-Écus, dans le dédale de ruelles au milieu desquelles s'élève aujourd'hui la halle àJa farine.

Vin.

La distribution des 300,000 livres en fausse monnaie donnée à Arioline, par les gens du caveau, avait eu lieu dans les formes arrêtées. Ses deux frères, percepteurs à Melun,

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son père, employé ù \» lolcric, avaienl, après quelque i>urprise de peu de graviié, accepté chacun la part dont ils avaient disposé selon leurs besoins; quant aux autres 100»000 livres échus à Arioline, on ne doute pas de leur placement immédiat. Elle ne paya aucune dette, en contracta de nouvelles» d'après l'habitude parisienne qui le veut ainsi, ne regardant l'argedl inattendu que comme une occasion de ne pas payer eeui qui attendent ; sa générosité ne fut effective qu'à l'égard du jeune comte de Faab. Il put envoyer 50,000 livres à ses compatriotes en attente depuis plusieurs mois dans Tile de Malte, sauf à lui à se créer d'autres ressources ensuite pour acheter, armer, équiper le bâtiment destiné à le conduire lui et ses amis dans l'Inde. Plus il pensa à ce premier argent tombé tout à coup dans ses mains, plus il demeura convaincu que le régent, mystérieux ennemi des Anglais, le lui avait envoyé sous le manteau ; rien n'était plus simple à expliquer. Homme de plaisir et de curiosité surtout, le régent n'avait pas ignoré les allures un peu libertines du comte de Faab. Une police subtile lui avait dit dans des épanchements fort du goût de son altesse, les amours du jeune comte avec une femme excessivement à la mode, sa retraite dorée dans une petite maison des faubourgs. Dubois avait fait le reste, sa puissante autorité sur l'esprit du duc d'Orléans avait décidé ce dernier à aider efficacement le Fernand Cortez danois à entreprendre son aventureuse expédition.

Prête à se rendre à une fête donnée dans le fabuleux jardin Soubise de la rue de Braque, au Marais, une des merveilles de la société distinguée au xviii* siècle, merveille oubliée de nos jours où l'on a tout oublié, Arioline attendait au bord d'un fauteuil, au bord seulement, tant elle craiguait de

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ehiflonner sa robe en magnifique brocart de Lyon , son beau cavalier danois. Déjà puni pour plus d'une inexactitude, Faab ne donna pas cette fois à sa charmante maîtresse le temps de bouleverser sa coiffure, de briser son éventail et de lancer aux amours du plafond sa petite perruque.

Faab parut; il était radieux de fierté.

^ J'ai vu le régent, monseigneur le régent, s*écna-t-îl en entrant. Quel génie l quel homme de génie ! quel grand génie! Voilà un prince; un grand prince!

— Asseyez-vous, mon cher comte, lui dît Arioline ; l'éloge académique vous fait du mal.

— Oh ! ne raillez pas, mon amie.

— Permettez que je vous donne de l'air avec mon éventail. Après?

— Il m'a reçu avec une familiarité adorable ; il m'a fait asseoir. Oui, il m'a fait asseoir !

— Si vous répétez chacune de vos phrases, mon ami, votre récit sera du double plus long, et nous n'irons à Soubise qu'après demain.

— Savez-vous à quoi était occupée son altesse?

— A quoi donc, à respirer?

— Vous ne le devineriez jamais, Arioline.

— Je n'aime pas les énigmes; dites vite. A faire de la fausse monnaie.

^ Lui aussi, s'écria Arioline, en se pinçant les lèvres.

— Comment, lui aussi? mais je vous comprends : vous savez, comme tout le monde, que Paris est empesté de faux louis d'or depuis quelques semaines. Nous en avons causé avec monseigneur, qui a daigné me montrer des pièces

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fausses qu'il a bbriquées sur le modèle de celles qui sont en circulation.

— Ahl vraiment, mon ami.

— Et je vous jure, continua le comte, que celles du régent trompent encore mieux que les autres Toeil et le toucher. Vous n*ignorez pas que son altesse a des connaissances profondes en physique et en chimie. Oui, il s'amusait à faire de la fausse-monnaie.

— Joli amusement, s'écria Arioliiie décontenancée.

— Si joli, comme vous dites, que trois faux-monnayeurs seront roués demain en place de Grève; ma chère Arioline, c'est un spectacle. Désirez-vous vous y trouver?

— Nous verrons; mais il est tard, mon ami, la fêle sera commencée au jardin. Partons, je vous en prie.

— Je ne vous ai pas tout raconté.

— Quoi encore?

— Examinons quelque peu l'or que vous avez sur vous, m'a fait l'honneur de me dire le prince.

— Que lui avez-vous répondu ? Vous n'aviez peut-être pas d'or dans votre poche. Cela arrive quelquefois. Ensuite? Mais vous me raconterez tout cela à la fête.

— J'avais de For, au contraire.

Ariolina quitta brusquement sa place pour regarder dans la glace si rien ne manquait à sa toilette. Elle était pâle.

— Vous êtes vraiment charmante, s'interrompit le comte de Faab. Étonnement inouï! poursuivitril. Je remets quatre pièces d'or à son altesse qui, après les avoir mordues toutes quatre, me dit en riant : Monsieur le comte, elles sont fausses, et je vous arrête. J'osai rire plus font que son altesse.

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