‹ Le Tartuffe des comédiensChapitre 10 sur 43 · ORGON, MARIANE · texte numérisé non relu

ORGON, MARIANE

ORGON

Il entre seul par la porte du fond. Il s'arrête au milieu du théâtre, se tourne vers la porte ouverte qui est à la gauche de l'acteur et appelle:

Mariane !

M ARIANE, entre, et s'arrête sur le seuil de la porte.

Mon père ?

ORGON

Approchez, —

(Mariane descend en scène.)

J'ai de quoi Vous parler en secret.

Dès que Mariane a obéi, Orgon remonte, et va regarder avec précaution dans le cabinet, à côté de la porte du fond — droite de l'acteur.

MARIANE, avec une curiosité un peu étonnée :

Que cherchez-vous ?

ORGOX, regardant toujours pour bien s'assurer que personne ne peut l'écouter.

Je voi Si quelqu'un n'est point là qui pourrait nous entendre ;

(Redescendant en scène en parlant.)

Car ce petit endroit | est propre pour surprendre.

(Revenu auprès Je Mariane, avec satisfaction :)

Or sus, nous voilà bien. —

D'un ton composé, pesant ses paroles, dont l'intention et l'expression tendent à rappeler à Mariane tout ce qu'elle lui doit :

J'ai, — Mariane, — en vous Reconnu de tout temps — un esprit assez doux,

Et de tOUt temps aussi — (Veuillez-vous le rappeler.)

vous m'avez été chère.

MARIANE, ingénue et souriante :

Je suis fort redevable à cet amour de père.

ORGON, prenant acte de ce que vient de dire sa fille :

C'est fort bien dit, ma fille ; — et, — pour le mériter,

(Insistant.)

Vous devez n'avoir soin que de me contenter.

MARIANE, heureuse et toujours avec un sourire :

C'est où je mets aussi ma gloire la plus haute.

ORGON, ferme, et avec satisfaction :

Fort bien.

Un temps. — A ce moment entre Dorine, indifféremment, n'ayant ouvert qu'un seul battant de la porte;

Que dites-vous de Tartuffe — notre hôte ? (Dorine dresse l'oreille à ce nom.)

M A RI ANE, un peu étonnée et détachant bien les deux monosyllabes :

Qui?... — Moi ?...

ORGON, articulant très nettement :

Vous.

(Avertissement très grave.)

Voye* bien — comme vous répondrez.

M ARIANE, très indifférente, et avec un joli sourire :

Hélas !... J'en dirai, moi, tout ce que vous voudrez.

ORGON, assez content de la réponse :

C'est parler sagement.

(D'un ton autoritaire, dictant ce que Mariane doit encore lui répondre :)

Dites-moi donc, ma fille, Qu'en toute sa personne un haut mérite brille ;

D'une voix attendrie, comme si Mariane exprimait elle-même les sentiments dont il veut la voir animée :

Qu'il touche votre cœur, — et qu'il vous serait doux De le voir — par mon choix, — devenir votre époux.

Mouvement de Dorine, restée au second plan : « Nous y voilà ! » La résolution d'Orgon ne la surprend pas.

Sur les derniers mots qu'a prononcés son père, Mariane, qui avait les yeux modestement baissés, les ouvre comme par sursaut. La surprise la tient immobile; elle donne à croire qu'elle a mal entendu.

Quant à Orgon, sûr de sa fille, il s'est croisé tranquillement les mains, et attend avec quiétude sa réponse; n'entendant rien, il tourne simplement la tête du côté de Mariane, sans changer d'attitude.

Hé!

M ARIANE, même mouvement de sa part et même inflexion d'interrogation :

Hé !

ORGON, plus accentué.

Qu'est-ce ?

M ARIANE, doucement.

Plaît-il ?

ORGON, impatient.

Quoi?

MA RI ANE, certaine qu'elle a mal entendu.

Me suis-je méprise ?

ORGON, avec un peu de hauteur.

Comment ?

MARIANE, détachant bien chaque membre de phrase de sa question, tant elle est sûre, comme elle vient de le dire, de s'être méprise :

Qui voulez-vous, — mon pète, — que je dise Qui me touche le cœur? — et qu'il me serait doux De voir, — par votre choix, — devenir mon époux ?

ORGON, très affirmatif.

MARIANE, vivement — « Avec un empressement fort plaisant. » (Indication donnée dans la Lettre sur l 'Imposteur.)

Il n'en est rien, mon père, je vous jure. Transition. — Elle sourit. Son sourire, le ton de sa voix et un

7o NOTES SUR TARTUFFE

léger mouvement d'épaules semblent reprocher à son père de s'être moqué d'elle en voulant lui faire peur.

Pourquoi me faire dire une telle imposture ?

ORGON, d'un ton sévère, et qui exclut toute supposition de plaisanterie.

Mais je veux que cela soit une vérité,

(Très durement.)

Et c'est asse^ pour vous — que je l'aie arrêté.

MARI ANE, terrassée — levant sur son père un regard suppliant et d'une voix mourante :

Quoi!... Vous voulez, mon père?

ORGON, très ferme.

Oui, — je prétends, ma fille, Unir, par votre hymen, Tartuffe à ma famille. Usera votre époux — fat résolu cela ;

Mariane accablée ne souffle plus mot; Orgon sent que la violence du ton et de la voix est devenue inutile. 11 détend l'un et l'autre, et c'est avec un dédain profond pour la faible résistance de Mariane qu'il dit l'hémistiche qui suit :

Et, comme sur vos vœux, je...

Il va continuer en lui tournant le dos; mais sa phrase et son mouvement sont interrompus par la présence inattendue de Dorine, qu'à sa grande surprise il trouve plantée à côté de lui, à sa droite, les bras croisés, faisant face au public, dans une attitude ferme et résolue qui fait pressentir la scène violente qui va avoir lieu.

(D'un ton indigné, et dans le grave de la voix.)

Que faites-vous là ?...

(Avec force et autorité.)

La curiosité qui vous presse est bien forte, Ma mie — à nous venir écouter de la sorte.

DO RI NE, opposant un très grand calme au ton emporté d'Orgon. Accentuant avec lenteur chacun de ses membres de phrase :

Vraiment, — je ne sais pas — si c'est un bruit qui part — De quelque conjecture — ou d'un coup de hasard ' ; Mais — de ce mariage on m'a dit la nouvelle ;

(Sans quitter son attitude, tournant la tête du côté d'Orgon, et avec un dédaigneux sourire :)

Et j'ai traité cela — de... pure bagatelle.

ORGON, irrité.

Quoi donc ! — La chose est-elle incroyable ?

DORINE, très calme, très nette et détachant bien ses mots :

A tel point, — Que vous-même — Monsieur — je ne vous en crois point.

ORGON, un peu menaçant :

Je sais bien le moyen de vous le faire croire.

DORINE, incrédule, railleuse, lentement, le nez au vent.

Oui ! Oui !.. . — Vous nous contez une plaisante histoire t

ORGON, de plus en plus irrité du ton de Dorine :

Je conte justement ce qu'on verra dans peu.

DORINE, froidement moqueuse.

Chansons !

1 J'ai entendu souvent Dorine, croyant rectifier une leçon défectueuse de son rôle, dire du hasard au lieu de de hasard. C'est une faute ; Molière n'entend pas parler du Hasard, « dieu méconnu » selon Beaumarchais, mais d'un coup fortuit, comme celui qui dans le jeu des dés espagnol « El aya •• amenait avec les six dés six as, point gagnant, point triomphant. C'est ce que Génin a parfaitement démontré dans ses Récréations philologiques.

ORGON

Dédaigne de discuter plus longtemps avec Dorine; il se retourne vers sa fille, et prend un ton plus posé pour lui parler :

Ce que je dis, ma fille, n'est point jeu.

D ORINE, de sa place, sans bouger, et parlant en femme sûre de ce qu'elle dit — ton légèrement suffisant :

Allez, ne croyez point à monsieur votre père : Il raille.

ORGON, se retournant vers Dorine — il veut se contenir.

Je vous dis...

DORINE, très convaincue, souriante et avec un léger mouvement d'épaules :

Non — vous avez beau faire, — On ne vous croira point.

ORGON, éclatant.

A la fin, mon courroux...

DORINE, concédant de la voix et du geste, et avec une demi-déférence :

Hé bien ! On vous croit donc.

Un temps. Ce premier hémistiche calme un peu Orgon, qui pense avoir réduit Dorine au silence. Le second :

Et c'est tant pis pour vous.

dit par Dorine avec vivacité, lui rend toute son humeur. Dorine poursuit, argumentant avec chaleur et séparant bien, pour leur donner plus de force, tous ses membres de phrase :

Quoi !... — se peut-il, monsieur, — qu'avecl'air d'homme sage,

— Et cette large barbe — au milieu du visage, Vous soyez assez fou — pour vouloir...

Orgon a témoigné une impatience croissante à ce que vient de dire Dorine ; mais le mot fou est une insulte qui le fait éclater, il l'interrompt brusquement et vigoureusement :

ORGON

Écoutez : —

— Vous avez pris céans certaines privautés

Qui ne me plaisent point : (Menaçant.) Je vous le dis, ma mie.

DORINE, avec douceur et une apparente bonhomie :

Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie.

Même jeu que précédemment ; Orgon pense avoir éteint le feu de Dorine, qui, après un temps, reprend en relevant le ton :

Vous moquez-vous des gens — d'avoir fait ce complot ?

Ce vous moquez-vous des gens ? qui est une nouvelle insolence, exaspère Orgon ; mais Dorine est lancée, il est difficile de faire taire cette fille, qui parle avec une volubilité éloquente, et qui de plus dit des choses justes :

Votre fille — n'est point l'affaire d'un bigot : Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense. Et puis, — que vous apporte une telle alliance ? A quel sujet, — aller — avec tout votre bien,

(Avec force.)

Choisir un gendre gueux... ?

ORGON, avec emportement :

Taisez-vous. — (Avec hauteur.) S'il n'a rien, Sachez que c est par là — qu'il faut qu'on le révère.

Cherchant le pathétique :

Sa misère est sans doute une honnête misère.

Au-dessus des grandeurs elle doit l'élever, Puisque enfin de son bien il s'est laissé priver

(Dédaigneux.)

Par son trop peu de soin des choses temporelles ;

(Opposition, piété mêlée de fierté :)

Et sa puissante attache aux choses éternelles.

(Revenant au ton de la conversation, et précisant tout ce qu'il dit comme un projet bien arrêté chez lui :)

Mais — mon secours — pourra lui donner les moyens De sortir d'embarras, — et rentrer dans ses biens : Ce sont fiefs — qu'à bon titre — au pays on renomme;. Et, — tel que Ton le voit, — il est bien gentilhomme .

DORINE, narquoise :

Oui, — c'est lui qui le dit ;

(Changeant de ton, donnant une intention sérieuse à la remarque très finequ'elle va faire et qui devrait frapper un homme moins prévenu qu'Orgon ;),

Et cette vanité, Monsieur, ne sied pas bien avec la piété. Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence, Ne doit pas tant prôner, son nom, et sa naissance ; Et Vhumble procédé de la dévotion Souffre mal — les éclats — de cette ambition.

(S'animant :)

A quoi bon cet orgueil ?...

(Mouvement irrité d'Orgon. Transition. Dorine, sans rien perdre de safermeté, baisse le ton.)

Mais ce discours vous blesse t

(Parait-il.)

(Eh bien !)

Parlons — de sa personne, — et laissons sa noblesse. Avec chaleur, avec bonté ; c'est presque avec l'accent d'une mère-

que Dorine va défendre Mariane qu'on peut croire, avec Picard qu'elle a élevée.

Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d'ennui,

(Avec tendresse.)

D'une fille comme elle (indignée) un homme comme lui} Et ne devez-vous pas songer aux bienséances, Et de cette union prévoir les conséquences ?

(Avertissement très grave :)

Sachez que d'une fille on risque la vertu Lorsque, dans son hymen, son goût est combattu,

(Même ton plus accentué :)

Que le dessein d'y vivre en honnête personne Dépend des qualités du mari quon lui donne ;

(Graduant :)

Et que ceux dont partout on montre au doigt le front, Font leurs femmes souvent...

Elle retient tout à coup sur ses lèvres le mot que dans la vivacité de sa parole elle allait laisser échapper, et donne comme une sorte d'équivalent et avec un léger emportement, comique parce qu'il ne rend qu'imparfaitement sa pensée, l'hémistiche qui suit:

ce qu'on voit qu'elles sont.

Elle poursuit, avec plus de chaleur et de conviction :

Il est bien difficile, enfin, d'être fidèle

A de certains maris — faits — d'un certain modèle J ;

* Cailhava dans ses Etudes sur Molière dit, après une représentation de Tartuffe à laquelle il a assisté, qu'il est regrettable que l'actrice qui jouait Dorine ait fait de ces vers une application à Orgon. Cette actrice était alors MUe Devienne, et la passion de Cailhava contre Mole et contre tous les comédiens qui refusaient ses pièces est si notoire qu'on pourrait douter qu'une femme de tant de talent pût commettre une telle faute ; mais elle est attestée

Et qui donne à sa fille un homme quelle hait

Est responsable — au ciel — des fautes qu'elle fait.

Transition ; sans emportement, c'est à Orgon, espérant l'avoir convaincu, qu'elle semble s'intéresser:

Songez à quels périls votre dessein vous livre.

ORGON, outré — levant les épaules :

Je vous dis qu'il me faut apprendre d'elle à vivre !

DO RI NE, gravement, mais sans interrompre le mouvement:

Vous n'en feriez que mieux de suivre mes leçons.

ORGON, avec un peu d'impatience, et voulant terminer le débat :

Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons. Je sais ce qu'il vous faut, et je suis votre père.

(Avec quelque insouciance :)

J'avais donné pour vous ma parole à Valère ;

(Plus d'importance en accusant Valère :)

par Auger dans l'édition qu'il a donnée des Œuvres de Molière : « Les acrices, a-t-il écrit, qui en disant ces deux vers :

Il est bien difficile, enfin, d'être fidèle

A de certains maris, faits d'un certain modèle,

regardent Orgon de la tête aux pieds avec une grimace de mépris, font une nsolence gratuite qui n'est ni dans l'intention de l'auteur, ni dans l'esprit du rôle. Dorine prend beaucoup de libertés avec son maître, elle lui parle même impertinemment ; mais elle lui est attachée, et n'a pour lui ni dédain ni dégoût.

L'observation de Cailliava a-t-elle corrigé Mlle Devienne ' ? Je ne sais ; mais je devais la consigner ici, et les actrices qui joueront Dorine devront en faire cas.

1 II y a dans les Œ-ivres de Béran^er une chanson adressée à Mrao G... : la Maison dî santé, où se trouvent ces deus vers :

« Molière a terminé sa vie Entre deux sœurs de Charité. »

Mmo G... était M"" Devienne, qui, retirée du théâtre, avait épousé M. Gévaudan, député de Paris.

Mais, outre qu'à jouer on dit qu'il est enclin, Je le soupçonne encor d'être un peu libertin :

(Mouvement de Mariane.)

Je ne remarque point qu'il hante les églises.

DO RI NE, excitée — sa question, en forme Je reproche, débitée rapidement et d'un seul trait :

Voulez-vous qu'il y coure à vos heures précises, Comme ceux qui n'y vont que pour être aperçus?

OR G ON, se retournant, et dans l'inflexion de Dorine et avec la même volubilité :

Je ne demande pas votre avis là-dessus !

Temps d'arrêt. — Dorine, dépitée, se croise les bras et ronge son frein. Orgon, qui a momentanément le dessus, revient à sa fille, et reprend les exhortations qu'il lui adresse d'un ton plus reposé :

Enfin, — avec le Ciel — l'autre est le mieux du monde, Et c'est une richesse à nulle autre seconde.

Onctueux :

Cet hymen — de tous biens — comblera vos désirs,

Il sera tout confit en douceurs et plaisirs.

Ensemble — vous vivrez, — dans vos ardeurs fidèles,

(Avec innocence :)

Comme deux vrais enfants, — comme deux tourterelles ; A nul fâcheux débat jamais vous n'en viendrez, Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.

DORINE, les dents serrées, ironiquement, avec une colère sourde.

Elle? — Elle n'en fera qu'un sot, — je vous assure.

ORGON, se retournant.

Ouais !... Quels discours !

DORINE, sans bouger de place; accentuant, lenteur impertinente.

Je dis — qu'il en a l'encolure, Et que son ascendant — monsieur, — l'emportera Sur toute la vertu — que votre fille aura.

ORGON, avec force et autorité.

Cessez de m'interrompre, — et songe^ à vous taire, Sans mettre votre ne% — où vous n'avez que faire.

DORIKE, voulant se contenir; l'agitation fébrile de "ses doigts indique son impatience.

Je n'en parle, monsieur, — que pour votre intérêt.

ORGON, colère :

C'est prendre trop de soin ; — Taisez-vous, s'il vous plaît.

DORINE, rageuse eu dedans :

Si l'on ne vous aimait...

ORGON, furieux.

Je ne veux pas qu'on m'aime.

:DORINE, éclatant.

Et je veux vous aimer, monsieur, — malgré vous-même.

ORGON, hors de lui.

Ah!...

DORINE, continuant, avec chaleur.

Votre honneur m'est cher, — et je ne puis souffrir Qu'aux brocards d'un chacun — vous alliez vous offrir.

ORGON, étourdi par la colère.

Vous ne vous tairez point!...

DORINE, loin de se taire, poursuit avec une véhémence croissante :

C'est une conscience Que de vous laisser faire une telle alliance.

ORGON

(Au comble de l'exaspération, il marche menaçant sur Donne en parlant : Celle-ci recule.)

Te tairas-tu, serpent, — dont les traits effrontés...

(Mariane, inquiète de l'emportement de son père, le suit d'un pas ou deux pour le calmer.)

D ORINE, hypocritement effrayée, pousse un cri et dit avec force le premier hémistiche :

Ah ! vous êtes dévot...

Puis baissant subitement le ton qui prend un caractère tout à la fois de honte et de reproche rappelant Orgon à lui-même :

Et — vous — vous emporte^ !

ORGON

Dorine a réussi, Orgon vient de pécher... il le sent, s'arrête, ôte son chapeau, ferme subitement les yeux, dans un mouvement de contrition, puis après s'être recouvert et recueilli, il reprend d'un ton plus composé :

Oui : — ma bile s'échauffe — à toutes ces fadaises ; Et — tout résolument, — je veux — que tu te taises.

DORINE, ramenée au diapason d'Orgon :

Soit. — Mais ne disant mot, — je nen pense pas moins.

8o NOTES SUR TARTUFFE

OR G ON, dans une inflexion bien accentuée et lentement :

Pense — si tu le veux ;

(Menace contenue :)

mais applique tes soins A ne m'en point parler, ou...

(Cet ou est menaçant... Dorine regarde Orgon qui ne juge pas à propos de se mieux expliquer. Dorine doit le comprendre.)

Suffit.

(Il quitte Dorine, revient lentement vers sa fille et commence un discours, qu'après l'avertissement qu'il vient de donner à Dorine, il aura, pense-t-il, le loisir d'achever.)

Comme sage, J'ai pesé mûrement toutes choses.

DORINE, dans le coin du théâtre, à droite de l'acteur, les bras croisés, comme se parlant à elle-même, *mais dans la maligne intention d'être entendue d'Orgon, et de contrecarrer son exhortation :

J'enrage De ne pouvoir parler.

ORGON

Sur cette interruption tourne lentement la tête du côté de Dorine. Il est forcé de reconnaître que, selon ses ordres, « elle applique ses soins à ne lui pas parler, » elle se parle à elle-même et, par le fait, ne lui désobéit point. Il comprend l'artifice, mais est-il en droit de le punir? Après un silence, il retourne la tête du côté de Mariane et poursuit d'un ton contenu où l'on sent sourdre la colère :

Sans être damoiseau, Tartuffe est fait de sorte...

TARTUFFE Si

DO RI NE, même attitude, même physionomie, même lenteur agaçante pour Orgon :

Oui,

(Ce mot doit être naturellement émis comme au son de diphtongue ; à l'actrice de lui donner de l'impertinence en ne le prononçant cependant pas d'une façon trop brève.)

c'est un beau museau !

ORGON

Nouvel arrêt sur cette nouvelle interruption. Nouveau tour de tête et regard lancé à Dorine, mais il veut épuiser sa patience, et continuant de s'adresser à sa fille avec un calme affecté :

Que, quand tu n'aurais même aucune sympathie Pour tous les autres dons...

DORINE, continuant de son côté son soliloque, pesant tous ses mots, le nez en l'air, et avec un mouvement lent et balancé du corps qui semble indiquer un vague murmure de la pensée :

La voilà bien lotie !

— Si j'étais en sa place, — un homme — assurément Ne m'épouserait pas de force — impunément; Et je lui ferais voir, — bientôt — après la fête, Qu'une femme — a toujours — une vengeance prête.

(Ces deux derniers vers avec beaucoup de grâce et de douceur.)

ORGON

Au premier mot qu'a dit Dorine. il laisse tomber sa tête et ses bras avec accablement; le lion est visiblement fatigué de sa lutte avec le moucheron. Comment l'écrasera-t-il ? Il se rassemble, s'approche lentement de Dorine, lui laisse, avec une tranquillité apparente, finir ce que celle-ci semble se complaire à détailler, et quand elle a terminé, il la fait du bout du doigt pivoter avec lenteur de son côté et la place ainsi vis-à-vis de lui face à face. Dorine se

Zlùii

prête avec une docilité qui semble inconsciente à ce mouvement. Il la regarde fixement entre les deux yeux et lui dit en précisant bien sa question :

Donc, — de ce que je dis — on ne fera nul cas ?

DORINE, très calme et avec une douceur innocente :

De quoi vous plaignez vous ? Je ne vous parle pas.

OR G ON, après un temps — très incisif:

Ou est-ce que tu fais donc ?

DORINE, finesse malicieuse :

Je me parle — à moi-même.

O R G O N à bouche ouverte ; feignant de prendre comme une révélation la réponse de Donne :

Fort bien !

Il retourne lentement près de Mariane, retrousse avec précaution de la main gauche la manche de sa main droite, laquelle main, pendante, doit paraître inerte et lourde, et murmure entre ses dents:

Pour châtier son insolence extrême, Il faut que je lui donne un revers de ma main.

(Dorine qui l'observe du coin de l'œil a parfaitement compris le mouvement qu'Orgon croit avoir dissimulé ; un sourire narquois indique qu'elle est sur ses gardes ; elle se rapproche néanmoins de son maître qui lui tourne le dos pour parler à Mariane.)

ORGON, d'un ton ferme.

Ma fille,

(Epiant de l'œil Dorine, mais sans se retourner complètement.)

vous devez approuver mon dessein...

Dorine, de la main, fait à Mariane, par-dessus l'épaule d'Orgon, le signe de résister ; Orgon se retourne brusquement ; mais Dorine, sans broncher, change immédiatement et avec sang-froid l'intention de son geste, elle écarte de son front et de sa main restée en l'air, une mèche de cheveux qui la gênait, et rajuste tranquillement sa coiffe. Ce mouvement, exécuté avec le naturel le plus simple, oblige forcément Orgon à se contraindre; en frappant Dorine, ne serait-il pas le plus brutal et le plus injuste des maître;? Il jette sur elle un regard de travers, et continue son discours:

Croire que le mari...

Il s'interrompt tout aussitôt et se retourne eiuore voulant absolument prendre Dorine en faute; il s'est trop pressé, Dorine réprime le mouvement à peine commencé, et n'oppose au regard furibond de son maître qu'un visage calme et plein de douceur. Orgon peut-il lui reprocher de la désobéissance ou de l'insolence? Non, s'il éclatait, il serait dans son tort ; il faut donc, malgré la fureur intérieure qui le possède, qu'il se contraigne de nouveau, et c'est d'une voix profondément altérée qu'il dit :

... que j'ai su vous élire...

Cette fois il a surpris à la dérobée le geste que l'opiniâtre Dorine fait à Mariane; il ébauche par un mouvement d'épaule le revers de main qu'il s'est promis d'appliquer à Dorine ; celle-ci l'arrête en chemin tout aussitôt, par une nouvelle interprétation donnée à sa gesticulation. Pleine d'attention pour son maître, elle vient d'apercevoir sur son épaule un cheveu ou un duvet qu'elle prend délicatement entre deux doigts, qu'elle souffle dans l'air et qu'elle suit de l'œil dans l'espace. Orgon. comme paralysé par ce manège qui a encore tout le caractère de l'innocence, prend le parti de dissimuler sa rage ; il se croise les bras et dit à Dorine en affectant le plus grand calme :

Que ne te parles-tu ?

DORINE, qui s'est aussi croisé les bras, tranquille, souriante, et tournant la tète seule du côté d'Orgon :

Je n'ai rien à me dire.

OR G ON, ironique et provocateur :

Encore un petit mot.

DORINE, simple et innocente :

Il ne me plaît pas, moi.

ORGON, menaçant et entre ses dents :

Certes, je t'y guettais.

DORINE, finement et gaiement :

Quelque sotte, ma foi !...

(Après ces mots, elle ramasse ses jupes comme quelqu'un qui se prépare à courir; elle recule de trois ou quatre pas pour se tenir hors de la portée d'Orgon.)

ORGON, avec confiance et autorité (il pense avoir éteint le feu de Dorine) :

Enfin, ma fille, il faut payer d'obéissance, Et montrer pour mon choix entière déférence.

DORINE, criant, en s'enfuyant :

Je me moquerais fort de prendre un tel époux.

Elle s'esquive par la porte à la droite de l'acteur.

ORGON

Dès que la voix de Dorine éclate, Orgon, qui croit sa suivante tout près de lui, décrit de droite à gauche un large mouvement de bras qui doit donner au revers de sa main une lourdeur sensible; mais sa main, lancée à toute volée, frappe dans le vide; entraîné par la violence de son mouvement, il tournoie sur lui-même, trébuche, et peu s'en faut qu'il ne tombe; étourdi, remis sur ses jambes, il est sans haleine, la colère le suffoque, et il ne peut plus parler que par mots entrecoupés:

Vous avez là... ma fille... une peste avec vous, Avec qui... sans péché... je ne saurais plus vivre.

Il .1 tire son mouchoir et s'éponge le front.)

Je me sens hors d'état... maintenant de poursuivre, Ses discours insolents... m'ont mis l'esprit en feu,

(Accablé, il s'évente.)

Et je vais prendre l'air... pour me rasseoir un peu. Il sort, à pas mal affermis, par la porte du fond.

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