‹ Le Tartuffe des comédiensChapitre 9 sur 43 · SCENE V ORGON, CLÉANTE · texte numérisé non relu

SCENE V ORGON, CLÉANTE

CLÊANTE, affectueux, mais légèrement moqueur :

A votre nez, mon frère, elle se rit de vous ;

Et, sans avoir dessein de vous mettre en courroux,

Je vous dirai, tout franc, que c'est avec justice.

Plus sérieusement :

A-t-on jamais parlé d'un semblable caprice ?

Et se peut-il qu'un homme ait un charme aujourd'hui

A vous faire oublier toutes choses pour lui ?

Un peu plus animé :

Qu'après avoir chez vous réparé sa misère, Vous en veniez au point?

ORGON, très ferme :

Halte-là, mon beau-frère ; Fous ne connaisse^ pas celui dont vous parlez.

CLLANTE, dit le premier vers sur un ton de concession; relevant le second comme pour commencer une argumentation qui aura de la longueur :

Je ne le connais pas, puisque vous le voulez;

Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être...

ORGON, l'interrompant vigoureusement :

Mon frère !...

Il s'arrête; sa voix s'adoucit, prend de l'onction :

Vous seriez charmé de le connaître, Et vos ravissements ne prendraient point de fin.

Avec force :

C'est un homme... (H cherche un qualificatif à la hauteur de son admiration; homme lui parait faible :)

qui...

L'expression qu'il cherche ne lui vient pas; une exclamation passionnée la remplacera peut-être :

Ha!

L'exclamation est insuffisante; il reprend sa phrase avec une force qui lui fera trouver peut-être l'épithète qu'il cherche :

Un homme ! . . .

La force n'a pas plus de succès... La phrase reste sans complément ; au surplus, en a-t-elle besoin? Qui dit : homme, dit tout, et c'est, en donnant à ce mot la force d'expression du latin vir, qu'Orgon sort d'embarras et dit avec une dignité emphatique :

Un homme enfin1 !

— Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde,

Dédaigneusement :

Et comme du fumier regarde tout le monde.

— Oui, je deviens tout autre avec son entretien :

Exprimer les sentiments si contraires à la nature et à l'humanité des vers qui suivent, comme des maximes d'une vraie piété :

Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien ; De toutes amitiés il détache mon âme ;

Accentuant :

Et je verrais mourir frère — enfants, — mère et femme, Que je m'en soucierais autant...

(Donnant une chiquenaude sur la corne de devant de son chapeau, ou tout simplement dans l'air :)

que de cela!

CLËANTE (compris dans la nomenclature des pertes que pourrait faire Orgon), raillant :

Les sentiments humains, mon frère, que voilai

1 L'interprétation de ce passage a été un jour dans la presse l'objet de quelques controverses; on a accusé les comédiens de fausser, en vue d'un effet comique, la pensée de Molière, en détachant les mots : un homme enfin! et en terminant là une phrase, qui, suivant leS'Critiques, devrait se continuer dans le vers qui la complète :

« Qui suit bien ses leçons goule une paix profonde. »

]e crois inutile de discuter une opinion qui nie paraît tranchée et réfutée par ce passage de la. Lcl/re sur l'Imposteur... «Vous remarquerez, s'il vous plaît, que d'abord l'autre (Orgon), voulant exalter son Panulphe, commence à dire que c'est un homme! de sorte qu'il semble qu'il aille faire un long dénombrement de ses bonnes qualités, et tout cela se réduit pourtant à dire encore une ou deux fois : mais un homme... un homme, et a conclure ; un homme enfin ! Voir Ed. Fournicr, Études sur Molière, p. 380.

ORGON, avec effusion.

Ah ! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre,

Plus chaudement :

Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre.

D'un ton pieux et caressant :

Chaque jour, — à l'église — il venait d'un air doux, Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux.

Un peu plus animé :

Il attirait les yeux de l'assemblée entière,

Par l'ardeur — dont au ciel — // poussait sa prière :

Ferveur croissante :

Il faisait des soupirs, — de grands élancements, Ht baisait humblement la terre — à tous moments. Et — lorsque je sortais,

(Un peu plus rapide.) il me devançait vite, Pour m'aller — à la porte — offrir de l'eau bénite.

Revenant au ton de la narration :

Instruit par son garçon — qui dans tout l'imitait, Et de son indigence — et de ce qu'il était, Je lui faisais des dons : mais — avec .modestie, Il me vouloit toujours en rendre une partie.

D'un ton tout à la t'ois humble et attendri :

« C'est trop, — me disait-il, — c'est trop de la moitié;. Je ne mérite pas de vous faire pitié. »

Et (Attirant l'attention de Cléante sur ce qu'il va dire.)

... quand je refusais de le vouloir reprendre,

Avec éclat, admirant l'action qu'il raconte :

Aux pauvres — à mes yeux — il allait le répandre !

Après un léger temps qui indique son émotion après le récit qu'il vient de l'aire, il continue d'un ton reposé et avec satisfaction :

Enfin le Ciel, chez moi, me le fit retirer,

Et depuis ce temps-là, tout semble y prospérer :

(Heureux de sa remarque :)

Je vois qu'il reprend tout, et, qu'à ma femme même,

(Plus accentué :)

Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême.

(Un peu mystérieux :)

Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux, Et — plus que moi — six fois il s'en montre jaloux.

(Ton qui indique la crainte d'être accusé d'exagération :)

Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle :

Il s'impute à péché la moindre bagatelle,

Un rien — presque — suffit pour le scandaliser:

(Vigoureusement, il faut donner de la force au fait qu'il va citer :)

Jusque-là

(Articulant tous les mots.)

qu'il se veut l'autre jour accuser D'avoir pris une puce — en faisant sa prière

Il tient la puce entre ses deux doigts, et l'écrasant sur la paume de la main gauche en joignant la force de la voix à la force du geste :

Et de V avoir tuée — avec trop de colère.

CL LAN TE, riant :

Parbleu ! vous êtes fou, mon frère, que je croi. Avec de tels discours vous moquez-vous de moi? Et que prétendez-vous que tout ce badinage...

ORGON, blesse du rire Je Cléante, indiquant son peu d'admiration pour le donneur d'eau bénite et l'assassin repentant de la puce, répond avec une sévérité mêlée d'aigreur :

Mon frère, — ce discours sent le libertinage ' :

(D'un ton de" reproche :)

Vous en êtes un peu dans votre âme entiché ; Et comme je vous l'ai plus de dix fois prêché,

(Prophétiquement.)

Vous vous attirerez quelque méchante affaire.

CLEANTE, redevenu sérieux, léger haussement d'épaules.

Voilà de vos pareils le discours ordinaire :

Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux.

C'est être libertin que d'avoir de bons yeux,

Et qui n'adore pas de vaines simagrées

N'a ni respect — ni foi pour les choses sacrées.

Un temps, — qui sert à compléter par un jeu de physionomie rapide les cinq vers qu'il vient de débiter. Il semble dire : Pardonnez-lui, mon Dieu ! car il ne sait ce qu'il dit; et il poursuit d'un ton calme et digne :

Allez, tous vos discours ne me font point de peur; Je sais comme je parle, et le Ciel voit mon cœur.

(Changement de ton, le relevant :)

De tous vos façonniers on n'est point les esclaves2.

Affirmatif ; il énonce une vérité que personne n'oserait contredire :

1 Ce mot de libertinage n'est pas employé ici dans le sens de dérèglement des moeurs, mais dans celui, vieilli, de licence des opinions en matière religieuse.

* Esclaves dans le sens de dupes.

Il est de faux dévots ainsi que de faux braves : Et comme on ne voit pas qu'où l'honneur les conduit Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit, — Les bons et vrais dévots, qu'on doit, suivre à la trace, Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.

(Un peu plus animé; on sent dans sa parole tout à la fois l'attaque et le reproche.)

Hé quoi ! Vous ne ferez nulle distinction Entre Yhypocrisie — et la dévotion ?

Même inflexion interrogative sur les deux vers qui suivent :

Vous les voulez traiter d'un semblable langage?

Et rendre même honneur au masque ? — qu'au visige?

(De même ; avec progression dans le mouvement :)

Égaler Y artifice à la sincérité ?...

Confondre Y apparence avec la vérité ?

Estimer le fantôme autant que la personne ? Et la fausse monnoie à l'égal de la bonne ?

Transition de voix prononcée; mais se bien garder d'en ralentir l'animation, il faut conserver au morceau son mouvement éloquent:

Les hommes — la plupart sont étrangement faits ; Dans la juste nature | on ne les voit jamais ; La raison — a pour eux des bornes trop petites : En chaque caractère ils passent ses limites, Et la plus noble chose, | ils la gâtent souvent Pour la vouloir outrer, | et pousser trop avant.

Il s'arrête subitement, sa chaleur tombe, et revenant au ton simple de la conversation :

Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.

ORGON, railleur. Cherchant à donner à chaque mot significatif un ton qu'il croit amer et sarcastique :

Oui, — vous êtes sans doute un docteur qu'on révère,

Tout le savoir du monde est chez vous retiré,

Vous êtes le seul sage, et le seul éclairé,

Un oracle — un Caton — dans le siècle où nous sommes,

Et — prés devons — ce sont.des sols que tous les hommes.

CL HANTE, répondant avec douceur et bonhomie :

Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré, Et le savoir, che\ moi, n'est pas tout retiré.

(Simple et ferme.)

Mais, en un mot, — je sais — pour toute ma science, Du faux — avec le vrai — faire la différence.

(Relevant le ton.)

Et, comme je ne vois nul genre de héros Qui soit plus à priser que les parfaits dévots, Aucune chose au monde, et plus noble et plus belle - Que la sainte ferveur d'un véritable zèle,

Opposition de ton aux quatre vers qui précèdent, ind:gnation rentrée :

Aussi — ne vois-je rien qui soit plus odieux

Que le dehors plâtré, d'un zèle spécieux,

Que ces francs charlatans, que ces dévots de place,

De qui la sacrilège et trompeuse grimace

Abuse impunément, et se joue a leur gré,

De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré.

Plus chaleureux :

Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise, Font de dévotion métier et marchandise,

6o NOTES SUR TARTUFFE

Et veulent acheter crédit et dignités

A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés ;

(Véhément :)

Ces gens, dis-je, qu'on voit, d'une ardeur non commune, Par le chemin du Ciel | courir à leur fortune ; Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour, Et prêchent la retraite | au milieu de la Cour ;

(De plus en plus animé :)

Qui savent ajuster leur %èle | avec leurs vices,

Sont prompts, | vindicatifs, | sans foi, \ plein d'artifices,

Et pour perdre quelqu'un couvrent insolemment

De Y intérêt du Ciel, leur fier ressentiment.

(L'horreur le gagne.)

D'autant plus dangereux dans leur âpre colère Qu'ils prennent contre nous | des armes qu'on révère Et que leur passion | dont on leur sait bon gré, Veut nous assassiner j avec un fér sacré !

Un temps.

(Revenant à un ton parlé et plus simple.)

De ce faux caractère, on en voit trop paraître.

Changement de voix indiquant bien une opposition d'idées ; débit plus lent : que sa leçon de morale soit l'accent honnête d'un homme vertueux et éclairé.

Mais | les dévots de cœur | sont aisés à connaître ; Notre siècle | mon frère | en expose à nos yeux Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux : Regardez... Ariston ;

S'il a cherché un moment le nom d' Ariston parmi tous ceux qu'il n'est pas embarrassé de citer, le nom de Périandre lui vient plus vite : il varie ensuite ses inflexions sur les quatre noms qui suivent

pour indiquer le degré d'importance ou d'autorité qu'il attribue à chacun d'eux :

Regardez Périandre, Oronte Akidamas... Polydore | Clitandre !

Ce dernier nom sera celui d'un personnage après lequel on ne peut plus citer personne.

Ce titre — par aucun — ne leur est débattu ;

(Très simple.)

Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu. On ne voit point en eux ce faste insupportable ; Et leur dévotion est humaine, — est t rai table. Ils ne censurent point toutes nos actions, Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections ; Et laissant la fierté des paroles aux autres,

(Appuyant.)

C'est par leurs actions — qu'ils reprennent les nôtres. L'apparence du mal a chez eux peu d'appui, Et leur âme — est portée à juger bien d'autrui.

(Douceur indulgente :)

Point de cabale en eux; — point dlntrigues à suivre. On les voit — pour tous soins, — se mêler de bien vivre.

(S'animant :)

Jamais — contre un pécheur, — ils n'ont d'acharnement ; Ils attachent leur haine — au péché seulement,

(Gradation de plus en plus chaleureuse :)

Et ne veulent point prendre avec un zèle extrême Les intérêts du Ciel — plus qu'il ne veut lui-même ; Voilà mes gens — voila comme il en faut user, VOILA l'exemple enfin — qu'il se faut proposer.

Cléante arrête à ce vers tout ce qu'il a cru devoir opposer à la dévotion imbécile d'Orgon. Ce qui suit rentre dans le ton ordinaire de la conversation :

Votre homme, — à dire vrai — n'est pas de ce modèle ;

(Inflexion de politesse.)

C'est de fort bonne foi — que vous vantez son zèle,

Mais — (Hochement de tête.)

Par un faux éclat — je vous crois ébloui.

ORGON

Pendant la première partie du couplet de Cléante, Orgon a témoigné par une attitude tranquillement résignée tout l'ennui que lui cause ce qu'il est forcé d'entendre. Dans la seconde partie il commence à marquer de l'impatience, mais ce mouvement doit être extrêmement ménagé. En l'accentuant trop fortement, l'acteur détournerait sur lui l'attention qui doit appartenir exclusivement à Cléante. Quand celui-ci a cessé de parler, Orgon reste un moment silencieux, et dans un ton où perce une intention d'impertinence, il dit :

Monsieur mon cher beau-frère, — avez-vous tout dit ?

CLËANTE, poliment.

Oui.

OKGO N

Sans mot dire va chercher son manteau sur le fauteuil où Doritie l'a déposé, le met sur son bras, donne froidement un coup de chapeau à son beau-frère, et dit en s'en allant :

Je suis votre valet.

CLÉANTE, l'arrêtant du geste :

De grâce, un mot, mon frère, Laissons là ce discours.

(L'invitant de la în.iin à redescendre en scène ; ce à quoi condescend Orgon avec un peu d'impatience.)

Vous savez que Valère, Pour cire voire gendre — a parole de vous.

ORGOX, très nettement et très sèchement articulé.

Oui.

CLËANTE, rappelant une convention bien arrêtée :

Vous aviez pris jour pour un lien si doux.

ORGON

Il ne conteste rien, et affecte dans ses réponses de l'indifférence ou de la sécheresse.

Il est vrai.

CLËANTE

Pourquoi donc en différer la fête ?

ORGON, sans se presser.

Je ne sais.

CLEANTE, un peu inquiet.

Auriez-vous autre pensée en tête ?

ORGON, de même.

Peut-être.

CLËANTE, plus vif, avec une nuance d'étonnement.

Vous voulez manquer à TOtre foi ?

ORGON, sans trop se récrier.

Je ne dis pas cela.

CLËANTE, de plus en plus pressant.

Nul obstacle, je croi, Ne vous peut empêcher d'accomplir vos promesses.

ORGON, d'un ton dubitatif.

Selon.

CLËANTE, légère agitation faisant contraste avec la froideur affectée d'Orgon.

Pour dire un mot — faut-il tant de finesses ? Valère — sur ce point — me fait vous visiter.

ORGON, s'inclinant, avec un peu d'ironie.

Le Ciel en soit loué !

CLËANTE, accentuant.

Mais que lui reporter ?

ORGON, très indifférent.

Tout ce qu'il vous plaira.

CLËANTE, avec la plus grande insistance.

Mais il est nécessaire De savoir vos desseins. Quels sont-ils ?

ORGON

^11 semble qu'il va enfin répondre.)

De faire...

Il s'arrête, ôte son chapeau, et les yeux au ciel continue sa phrase :

Ce que le Ciel voudra.

CLÊANTE

Sans abandonner le mouvement, il change de ton et semble reprocher à Orgon de ne pas lui répondre sérieusement :

Mais parlons tout de bon.

Valère a votre foi ; la tiendrez-vous, ou non ?

ORGON, un temps — et brusquement :

Adieu.

(11 sort par la porte du fond.)

CLÉANTE

abasourdi, et après un temps très court, inquiet et chagrin dit, sans laisser refroidir le mouvement de la scène :

Pour son amour je crains une disgrâce, Et je dois l'avertir de tout ce qui se passe.

(Il sort vivement par la porte, droite de l'acteur.)

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