‹ Le Tartuffe des comédiensChapitre 11 sur 43 · DORINE, MARIANE · texte numérisé non relu

DORINE, MARIANE

Dès qu'Orgon a disparu. Donne, qui a guetté sa sortie, se montre avec précaution à la porte de droite. Certaine qu'Orgon n'est plus avec sa fille, elle remonte rapidement vers la porte par où Orgon vient de sortir, en entr'ouvre un battant pour s'assurer que son maitre est loin, et redescend vivement en scène : puis s'adressant à Mariane d'un ton ferme, vif et mécontent:

Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole ? Et faut-il — qu'en ceci — je fasse votre rôle ? Souffrir qu'on vous propose un projet insensé, Sans que du moindre mot — vous l'ayez repoussé ?

MARIANE, douceur découragée.

Contre un père absolu que veux-tu que je fasse ?

DORINE, très vigoureusement, presque avec l'accent d'un juron :

Ce qu'il faut — pour parer une telle menace !

MA RI ANE, languissante.

Quoi ? '

DO RI NE, ferme et résolue.

Lui dire : — Qu'un cœur ri aime point par autrui ; Que vous vous mariez — pour vous, - — non pas pour lui ; Ou étant celle, — pour qui se fait toute l'affaire,

(Accentuant davantage.)

Cesi a vous — non à lui — que le mari doit plaire ; Et que si son Tartuffe — est pour lui si charmant,

(Avec une humeur mélangée de dédain et de colère.)

Il le peut épouser — sans nul empêchement :

MARIANE, chagrine et craintive.

Un père, — je l'avoue, — a sur nous tant d'empire, Que je n'ai jamais eu la force de rien dire.

DO RI NE, voulant se calmer.

Mais raisonnons. — Valère — a fait pour vous des pas.

(Précisant bien l'interrogation :)

L'aime^- vous, je vous prie ? — ou ne V aime^-vous pas ?

MARIANE, indignée dans sa douceur :

Ah ! — Qu'envers mon amour, — ton injustice est grande, Dorine ! — Me dois- tu faire cette demande ? T'ai-je pas — là-dessus — ouvert cent fois mon cœur ? Et sais-tu pas, —pour lui, — jusqu'où va mon ardeur?

DORINE, haussant les épaules et un peu emportée.

Que sais -je — si le cœur a parlé par la bouche —

Et si c'est tout de bon, — que cet amant vous touche ?

M A RI ANE, plus sérieuse.

Tu me fais un grand tort, Dorine, — d'en douter ;

Comme un reproche qu'elle s'adresse :

Et mes vrais sentiments — ont su trop éclater.

DORINE, ppeitive, et s'apprêtant à tirer une conséquence de ce que Mariane va lui répondre :

Enfin, — vous l'aime^ donc ?

MARIANE, très douce :

Oui, d'une ardeur extrême.

DORINE, continuant sa question comme si Mariane ne pouvait opposer de contradiction à ce qu'elle dit:

Et, — selon l'apparence — il vous aime de même ?

MARIANE, ingénue dans sa tendresse :

Je le crois.

DORINE, la pressant plus vivement encore :

Et tous deux — brûlez également De vous voir mariés ensemble ?

(L'intention de la question doit faire entendre: N'est-ce pas ?) MARIANE, très affirmative :

Assurément.

DORINE

Question qui semble dire : Expliquez-vous alors, car je n'y comprends plus rien :

Sur cette autre union quelle est donc votre attente ?

AI ARIANE, interloquée, répond après une très petite réflexion d'un ton peu en accord avec l'action qu-elle annonce :

De me donner la mort, — si l'on me violente.

DORINE, émerveillée et avec une approbation des plus ironiques :

Fort bien !... — C'est un recours où je ne songeais pas : Vous n'avez — quà mourir — pour sortir d'embarras.

(Avec admiration.)

Le remède sans doute est merveilleux !

(Changeant de ton brusquement, accent de colère:)

J'enrage — Lors que j'entends tenir ces sortes de langage.

MARIA NE, ton de reproche chagrin :

Mon Dieu ! de quelle humeur, Dorine, tu te rends ! Tu ne compatis point aux déplaisirs des gens.

DORINE, emportée:

Je ne compatis point — à qui dit des sornettes, Et dans l'occasion, — mollit comme vous faites.

M A RI ANE, faiblement :

Mais que veux- tu ? Si j'ai de la timidité...

DORINE, vigoureusement:

Mais l'amour — dans un cœur, — veut de la fermeté.

M A RI ANE, avec reproche et un peu boudeuse :

Mais n'en gardé-je point pour les feux de Valère ? Et n'est-ce pas à lui de m'obtenir d'un père ?

DORINE a de la peine à se contenir, et toutefois raisonne pour entraîner Mariane à la révolte :

Mais quoi ! — si votre père est un bourru fieffé,

Qui s'est de son Tartuffe entièrement coiffé,

Et manque à l'union qu'il avait arrêtée,

La faute — à votre amant — doit-elle être imputée ?

MARIANE

En fille bien élevée, Mariane doit être choquée des termes de fou fieffé qu'emploie Dorine en parlant de son père ; elle trouve, en outre, que sa suivante veut l'entraîner plus loin que les convenances ne le permettent ; ses sentiments sont plus délicats que ceux de Dorine, et c'est avec une nuance de résistance qu'elle répond:

Mais, par un haut refus, et d'éclatants mépris Ferai-je, — dans mon choix, — voir un cœur trop épris ? Sortirai-je pour lui, — quelque éclat dont il brille, De la pudeur du sexe — et du devoir de fille ?

(Avec un peu plus de force :)

Et veux-tu — que mes feux — par le monde étalés ?...

DORINE très ironique :

Non, non, je ne veux rien. — Je vois que vous voulez Etre à... Monsieur Tartuffe; — Et j'aurais — quand j'y pense, Tort de vous détourner d'une telle alliance. Quelle raison aurais-je à combattre vos vœux ? Le parti — de soi-même — est fort avantageux.

(Se rengorgeant.)

Monsieur Tartuffe ! — Oh! oh !

(Les deux exclamations très retroussées et moqueuses.)

N'est-ce rien qu'on propose ?

c;o NOTES SUR TARTUFFE

Certes, Monsieur Tartuffe

(Le Monsieur, toujours très respectueusement moqueur.)

à bien prendre la chose, N'est pas un homme, — non, — qui se mouche du pied l, Et ce n'est pas peu d'heur que d'être sa moitié.

(Fastueuse et ironique.)

Tout le monde déjà de gloire le couronne ; Il est noble chez lui, — bien fait de sa personne ; Il a l'oreille rouge, et le teint bien fleuri ;

(Amèrement moqueuse.)

Vous vivrez trop contente, avec un tel mari.

M ARIANE, larmoyante.

Mon Dieu!...

DORINE, poursuivant dans le même ton.

Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme, Quand d'un époux — si beau — vous vous verrez la femme !

1 Ne pas se moucher du pied. Voici l'explication que le Dictionnaire des proverbes, qui ne fait que répéter la définition déjà produite par le Dictionnaire de Trévoux, donne de cette locution : — <• Un homme qui ne pourrait se moucher que du pied n'aurait pas le nez propre, et par cela même son odorat ne serait pas subtil. Au moral, il se dit d'un homme fin ; c'est la traduction burlesque du proverbe latin : Homo emuiictœ uaris. » Cette étrange explication, adoptée par l'Académie dans la 4e édition de son Dictionnaire, en a disparu dans la 5%

Mais il ne s'agit pas ici pour Dorine de la finesse de Tartuffe : elle n'entend pas parler de son habileté, mais de son importance, de sa position dans le monde qu'elle tourne en dérision. « Un des tours familiers des anciens saltimbanques, dit Génin dans ses Récréations philologiques, consistait à se saisir le pied à deux mains, et à se le passer vivement sous le nez. De là cette façon de parler triviale pour dire un homme grave, digne et co: si- ■dérable : C'est un homme qui ne se mouche pas du pied. »

MARI ANE, émue et suppliante.

Ho ! cesse, je te prie, un semblable discours ; Et — contre cet hymen — ouvre-moi du secours.

(Avec une certaine résolution et d'un ton plus vif.)

C'en est fait, — je me rends, — et suis prête à tout faire.

DORINE, accent très ferme.

Non, — il faut qu'une fille obéisse à son père, Voulût-il lui donner... (Quoi ?) un singe pour époux.

(Revenant à l'ironie.)

Votre sort est fort beau : — de quoi vous plaignez-vous ?

(Description ironique :)

Vous irez par le coche — en sa petite ville, Qu'en oncles et cousins vous trouverez fertile, Et vous vous plaire^ fort à les entretenir. — D'abord — chez le beau inonde on vous fera venir : Vous irez visiter, — pour votre bienvenue,

(Singeant une présentation, et saluant par une révérence cérémonieuse :)

Madame la Baillive

(Nouvelle révérence :)

et madame l'Elue l.

(Condescendance hautaine :)

Qui d'un siège pliant vous feront honorer.

Là — dans le carnaval, — vous pourrez espérer

Le bal et la grand'bande2 — à savoir... deux musettes,

1 Les Élus étaient des magistrats chargés de juger les contestations élevées au sujet de quelques impositions.

2 Le grand orchestre de la ville.

Et parfois... (Qui sait? ô comble de plaisirs!)

Fagotin ' — et les marionnettes !

Réticence accentuée, car enfin l'époux de Mariane pourra bien trouver une telle fête trop luxueuse et trop mondaine :

Si pourtant votre époux...

MARIANE, dont le malaise s'accroît à chaque parole de Dorine, l'interrompt accablée :

Ah !... tu me fais mourir.

De tes conseils plutôt songe à me secourir.

DORINE, faisant la révérence :

Je suis votre servante.

(Elle lui tourne le dos, et remonte la scène en l'arrondissant, à pas lents et mesurés.)

MARIANE, la suivant :

Hé ! Dorine, — de grâce...

DORINE, sourde à la prière de Mariane, continue sa promenade sans se retourner ; donnant du poids à sa phrase :

Il faut, — pour vous punir, — que cette affaire passe.

MARIANE, la suivant toujours et suppliante

Ma pauvre fille !

DORINE

Non!

1 Singe célèbre dans les foires du xvuc siècle, et dont le nom a été adopté comme type du genre par Lafontaine et autres écrivains.

M ARIANE, même inflexion :

Si mes vœux déclarés...

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