SCÈNE PREMIÈRE
DORINE, DAMIS Ils entrent du fond, Damis le premier.
DAMIS, véhément, presque furieux : (faire bien sentir la jeunesse et l'étourderie.)
Que la foudre, — sur l'heure — achève mes destins, Qu'on me traite partout du plus grand des faquins. S'il est aucun respect, — ni pouvoir — qui m'arrête, El si je ne fais pas quelque coup de ma tète !
DORINE, cherchant à le calmer :
De grâce, — modérez un tel emportement : Votre père — n'a fait qu'en parler simplement. On n'exécute pas tout ce qui se propose ; Et le chemin est long du projet à la chose.
DAMIS, il a mal écouté ce que lui a dit Dorine, et sa réponse à ses sages avis est l'annonce du coup de tête qu'il prétend faire :
Il faut que de ce fat — j'arrête les complots. Et qu'à l'oreille un peu je lui dise deux mots.
(Il se dirige vois la porte, à la gauche de l'acteur.)
DORINE, le retenant vigoureusement de la voix:
Ah ! tout doux ! —
(Damis s'arrête changeant de ton, celui d'un conseil.)
Envers lui, comme envers votre père, Laisse^ agir les soins de votre belle-mère.
Sourcillement étonné et questionneur de Damis; Dorine y satisfait par les vers qui suivent :
Sur l'esprit de Tartuffe elle a quelque crédit; Il se rend complaisant à tout ce qu'elle dit,
(Demi-sourire et léger clignotement de l'œil.)
Et pourrait bien avoir douceur de cœur pour elle :
Dorine a déjà exprimé cette pensée dans la première scène du premier acte; cette fois Damis s'en montre plus frappé, et c'est ce qui justifie la détermination qu'il va prendre de se cacher pour épier les agissements de Tartuffe vis-à-vis de sa belle-mère. Dorine poursuit comme se parlant à elle-même :
Plût à Dieu qu'il fût vrai ! La chose serait belle !
A Damis, qu'elle pense calmer par les renseignements qu'elle lui confie :
Enfin, — votre intérêt Y oblige à le mander :
Sur l'hymen, — qui vous trouble — elle veut le sonder,
Savoir ses sentiments, — et lui faire connaître
Quels fâcheux démêlés il pourra faire naître,
S'il faut, — qu'à ce dessein, — il prête quelque espoir.
Baissant un peu la voix, et plus confidentiellement de crainte d'être entendue :
Son valet dit qu'il prie, — et je n'ai pu le voir : Mais ce valet m'a dit — qu'il s'en allait descendre.
Un peu animé :
Sortez donc, — je vous prie, — et me laissez l'attendre.
DAMIS, simplicité irréfléchie :
Je puis être présent à tout cet entretien.
DO RI NE, vivement.
Point. Il faut qu'ils soient seuls.
DAMIS, comme un engagement qu'il prend :
Je ne lui dirai rien.
DO RI NE, vivacité de plus en plus croissante.
Vous vous moquez : — On sait vos transports ordinaires, — Et c'est le vrai moyen de gâter les affaires. Sortez.
(En parlant, Donne a dirigé Damis vers la porte du fond. Celui-ci résiste et redescend en scène avec résolution.)
DAMIS
Non; — je veux voir, sans me mettre en courroux i ...
DORINE, très impatientée.
Que vous êtes fâcheux ! — Il vient. — Retirez-vous.
(Elle le pousse vers la porte du fond, par laquelle Damis disparaît.)
1 L'édition originale porte qu'à ce moment « Damis va se cacher dans un cabinet qui est au fond du théâtre ». Pour qui lit la pièce, la situation, grâce à cette indication, est assurément très claire ; il n'en est pas de même pour qui la voit. Le spectateur peut-il comprendre, quand Damis sort, qu'il sort pour se cacher, à moins qu'un jeu de scène quelconque n'indique cette intention? L'édition de 1734 témoigne que les comédiens avaient senti sur ce point la nécessité d'un éclaircissement ; on y lit, après ces deux vers d'Elmire :
« Pour moi, ce que je veux, c'est un mot d'entretien
« Où tout votre cœur s'ouvre, et ne me cache rien. »
Damis, sans se montrer, entr'ouvre la porte du cabinet dans lequel il s'est retiré pour entendre la conversation.
C'était faire comprendre au moins que Damis était aux écoutes; mais le jeu de scène que j'indique plus loin définit mieux encore et rend plus saisissante la situation: c'est celui que depuis très longtemps a adopté la Comédie-Française.
ii4 NOTES SUR TARTUFFE