‹ Le Tartuffe des comédiensChapitre 15 sur 43 · SCÈNE II DORINE, TARTUFFE · texte numérisé non relu

SCÈNE II DORINE, TARTUFFE

TARTUFFE, il entre par la porte à gauche de l'acteur.

Que l'acteur se garde de suivre une prétendue tradition par laquelle Tartuffe entrerait en scène d'un air et d'un pas délibéré, et changerait subitement d'allure et de physionomie en apercevant Dorine ; un hypocrite a plus de tenue dans ses habitudes, se surveille avec plus de soin, et n'abandonne point aisément la décence du maintien dont il s'est fait une seconde nature. Tartuffe, d'ailleurs, n'a-t-il pas été prévenu par son valet de la présence de Dorine? Dès qu'il l'aperçoit, il s'arrête, se retourne vers la porte et s'exprime d'un ton soutenu, composé, justifiant l'observation que va faire Dorine, qui ne trouvera dans la façon dont il s'exprime que de « l'affectation et de la forfanterie », synonyme alors de charlatanerie.

Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,

Et priez que toujours le Ciel vous illumine.

— Si Ton vient pour me voir, je vais — aux prisonniers —

Des aumônes que j'ai partager les deniers.

DORINE, à part, indignation contenue :

Que d'affectation et de forfanterie !

TARTUFFE, descendant en scène les yeux baissés:

Que voulez- vous ?

DORINE

Vous dire. ..

TARTUFFE a levé les yeux et les détourne aussitôt en interrompant Dorine avec un peu de saisissement :

Ah ! mon Dieu ! . .

(Tirant un mouchoir et le présentant à Dorine « sans la regarder »)

Je vous prie, Avant que de parler, — prenez-moi ce mouchoir.

DO RIXE, étonnée :

Comment ?

TARTUFFE, tendant toujours le mouchoir:

Couvrez ce sein, — que je ne saurais voir. Par de... pareils objets — les âmes sont blessées,

Avec contrition, le regard au ciel :

Et cela fait venir de coupables pensées.

(Que cette leçon de décence donnée à Dorme, qui par sa mise ne la mérite pas, soit exprimée dans un ton d'austérité tempérée de douceur, et comme un conseil bienveillant.)

DO RI NE, avec une certaine lenteur interrogative et moqueuse :

Vous êtes donc bien tendre à la tentation ? Et la chair — sur vos sens — fait grande impression ! Certes, — je ne sais pas quelle chaleur vous monte ; Maistf convoiter, — moi, — je ne suis pas si prompte;

Articulant avec précision :

Et je vous verrais nu — du haut — jusques en bas,

Transition gravement dédaigneuse :

Que toute votre peau ne me tenterait pas.

TARTUFFE ne veut point paraître touché de l'outrage; il se montre blessé seulement de l'inconvenance des propos de Dorine; il reprend gravement et avec quelque sévérité :

Mettez dans vos discours un peu de- modestie,

Faisant un mouvement comme pour se préparer à sortir :

Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie.

nG NOTES SUR TARTUFFE

DO RI NE, hâtivement:

Non, non, c'est moi qui vais vous laisser en repos, Et je n'ai seulement qu'à vous dire deux mots.

Les yeux bien fixés sur Tartuffe qui a les yeux baissés :

Madame — va venir dans cette salle basse,

(Tartuffe lève les yeux. ■ — Aucune exagération dans ce mouvement, ni pour le vers qui suit) :

Et d'un mot à." entretien vous demande la grâce.

« Dorine fait son message, et Tartuffe le reçoit avec une joie qui le ■décontenance, et le jette hors de son rôle. » {Lettre sur V Imposteur.)

Cette excellente indication doit être cependant suivie par l'acteur avec beaucoup de mesure; il a levé les yeux instantanément en apprenant qu'Elmire allait venir; c'est suffisant pour indiquer l'intérêt qu'il prend à cette nouvelle. Ce qu'ajoute Dorine, l'annonce du mot d'entretien que lui demande sa maîtresse déride son front, lui arrache un imperceptible sourire et lui fait dire avec | un accent qu'il veut rendre indifférent, mais qui est des plus caressants :

Hélas ! très volontiers.

DORINE, à part.

Comme il se radoucit !

(Plus ferme.)

Ma foi, je suis toujours pour ce que j'en ai dit.

TARTUFFE, avec beaucoup de douceur; sa curiosité veut jouer l'indifférence.

Viendra-t-elle bientôt ?

Je l'entends, ce me semble.

(Léger tressaillement de Tartuffe.)

Oui, — c'est elle en personne — et je vous laisse ensemble.

Donne remonte jusqu'à la porte du fond, à la rencontre d'Elmire; elle lui montre Tartuffe qui est resté sur le devant du théâtre ; sur un geste de sa maîtresse elle sort, en fermant la porte derrière elle.

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