SCÈNE III ELMIRE, TARTUFFE
TARTUFFE, onctueux.
Que le ciel — à jamais — par sa toute bonté,
Et de l'âme — et du corps, — vous donne la santé,
Et bénisse vos jours — autant que le désire
Le plus humble de ceux que son amour inspire.
' Il existe pour les indications de cette scène, et pour les principales de l'acte suivant, un document important, l'étude que Mme Talma a faite du rôle d'Elmire, et ^ue l'on trouve dans son Art théâtral. Je ne reproduirai que quelques-unes de ces indications ; l'examen très réfléchi que j'ai fait de son travail, si intéressant qu'il soit, m'a donné le regret de ne pouvoir l'adopter tout entier.
Dès que Dorine est sortie, Tartuffe s'approche d'Elmire et la salue respectueusement. Elmire lui rend son salut, mais sa révérence aisée et polie n'affecte en rien la froideur ou la cérémonie.
Note de M»'c Talma: « Elmire s'avance avec grâce et modestie; on voit qu'elle ne veut pas être familière avec une personne dont elle connaît toute la pensée et dont elle se défie. »
Extrait de la lettre sur l'Imposteur : « Notre cagot reçoit Elmire avec un empressement, qui, bien qu'il ne soit pas fort grand, parait extraordinaire dans un homme de sa figure. •>
En reproduisant ces deux notes, je me permettrai d'y joindre une obser-
uS NOTES SUR TARTUFFE
ELMIRE, ce vers doit être dit avec indifférence et passé légèrement. (Mme Talma.)
Je suis fort obligée à ce souhait pieux.
Avec une grâce polie :
Mais prenons une chaise afin d'être un peu mieux.
11 jette sur Elmire un regard doux et satisfait ; il obéit avec lenteur, comme pour faire durer le moment de bonheur qu'il lui doit ; il va chercher, à la droite de l'acteur, une chaise qu'il place avec précaution derrière Elmire et se tient debout à côté d'elle ; Elmire, assise, lui fait signe de s'asseoir aussi : il veut que cette simple politesse soit une faveur, et il lui en témoigne par un geste sa gratitude; il va cherchera gauche une chaise qu'il place tout près de celle d'Elmire. Celle-ci, sans témoigner qu'elle attache à cela la moindre importance, recule tout simplement sa chaise qu'elle trouve trop proche de celle de Tartuffe; il comprend qu'Elmire a pu pénétrer l'intention de sa petite manœuvre, il n'insiste pas et s'assied.
Je sais que l'indication que je donne ici pourra paraître incomplète aux jeunes acteurs pour qui j'écris : ils auront vu, qu'au théâtre, lorsque Tartuffe a placé la chaise tout à côté de celle d'Elmire, et que celle-ci a reculé la sienne, Tartuffe rapproche la distance,
vation : Elmire, sans doute, doit aborder Tartuffe avec une grâce aisée et souriante, mais elle ne doit pas, je crois, laissser apparaître le moindre sentiment de défiance à son égard ; son plan, dans l'entretien qu'elle a demandé à Tartuffe, nous est révélé par la Lettre sur l'Imposteur, et par la scène coupée de la fin du second acte ; elle veut s'assurer, suivant en cela les conseils de Cléante, si, comme le prétend Dorine, et comme sa clairvoyance de femme a pu le lui faire pressentir, Tartuffe a douceur de cœur pour elle; elle prétend dès lors profiter adroitement des avantages que pourra lui donner cet amour, amener Tartuffe à se compromettre, et le forcer à renoncer à épouser Mariane. Ce n'est donc pas de la défiance, mais plutôt de la confiance qu'elle doit chercher à inspirer à Tartuffe. Gluant à celui-ci, son empressement, qui ne doit pas paraître fort grand, se traduira par la grâce confite qu'il apportera au salut complimenteur fait à Elmire.
qu'Elmire se recule de nouveau, et que ce jeu de chaises, deux ou trois fois répété, fait beaucoup rire. Avec quelque mesure que ce la~~i soit exécuté, il n'en est pas moins condamnable. Le spectateur, sans doute, comprend l'intention de Tartuffe puisqu'il en rit, mais il comprend aussi que l'acteur ne s'y prend pas avec assez de ménagement puisque sa manœuvre ne peut échapper à Elmire; son intention s'accuse trop grossièrement, il est trop téméraire, il dévoile ses désirs de manière à effaroucher celle qu'il convoite, il s'émancipe à contresens, et Tartuffe doit être plus habile. C'est beaucoup plus loin que Molière a indiqué ce jeu de scène. Je crois donc que si Elmire a raison d'éloigner, comme indifféremment, sa chaise, Tartuffe aurait très grand tort de se rapprocher de la sienne et de mettre ainsi Elmire en défiance : cest faire marcher la scène beaucoup plus vite que l'auteur ne l'a voulu.
TARTUFFE, après s'être assis — très caressant — intérêt tendre pour la santé d'Elmire :
Comment — de votre mal — vous sentez-vous remise ?
ELMIRE, d'un ton simple, presque dégagé — « Comme une personne déjà fatiguée de tant d'intérêt pour sa santé » (?) (M"1-' Talma.)
Fort bien ; et cette fièvre a bientôt quitté prise.
TARTUFFE, avec ferveur et tendresse.
Mes prières n'ont pas le mérite qu'il faut Pour avoir attiré cette grâce d'en haut, Mais je n'ai pas au ciel nulle dévote instance Qui n'ait eu pour objet votre convalescence.
ELMIRE, contraste avec le ton de Tartuffe qu'elle trouve hors de proportion avec le malaise qu'elle a éprouvé. « Comme voulant parler d'une chose qui l'intéresse davantage ; et d'ailleurs elle semble éviter qu'il soit question d'elle. » (Mrao Talma.)
Je transcris la note, mais je ne pense pas qu'il faille suivre le conseil qu'elle renferme. N'est-ce point dans l'espoir que Tartuffe
va s'enferrer dans quelque amoureuse déclaration qu'Elmire lui a demandé un entretien particulier ?
TARTUFFE, plus chaleureux:
On ne peut trop chérir votre chère santé ;
Et pour la rétablir, (avec passion) j'aurois donné la mienne.
ELMIRE, sourire d'innocente moquerie; voulant modérer l'exagération par le naturel. — « Remerciement banal » (Mme Talma).
C'est pousser bien avant la charité chrétienne, Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés.
TARTUFFE, avec un ton langoureux qu'Elmire ne veut pas avoir l'air de remarquer.
Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez.
En ce moment, Damis entre-bâille un battant de la porte du fond, et se glisse sur la pointe du pied et avec précaution dans le cabinet à la droite de l'acteur, celui qu"Orgon a inspecté avec défiance au second acte.
ELMIRE, impatiente d'en venir à ses fins, désire lui persuader que l'affaire qu'elle veut traiter a, seule, donné lieu à leur téte-à-téte :
J'ai voulu vous parler, en secret, d'une affaire, Et suis bien aise ici qu'aucun ne nous éclaire.
Elmire a parlé simplement et dans le ton ordinaire de sa voix; Tartuffe feint de voir dans ce qu'elle vient de dire une invitation au mystère, il baisse la voix et s'assure par le regard qu'ils sont bien seuls; il veut que leur conversation ait déjà un caractère équivoque.
J'en suis ravi de même, — et sans doute il m'est doux.
Madame, de me voir —
(Très mystérieux et très important.)
seul à seul — avec vous :
(Avec ardeur.)
C'est une occasion qu'au Ciel j'ai demandée,
(Avec mécontentement, comme un reproche qu'il fait au ciel :)
Sans que jusqu'à cette heure il me l'ait accordée.
12LMIRE, commencement un peu marqué de déplaisir en lui voyant prendre un ton trop familier ; visage indifférent, afin de le retenir dans les bornes du respect ; mais désir de continuer l'entretien pour aller à son but. « (M"" Tahna.)
Cette note me paraît un peu compliquée, je crois qu'elle peut se réduire à cette observation qu'Elmire doit se montrer dans ces deux vers, très simple, très franche, et sans ce mystère:
Pour moi, — ce que je veux — c'est un mot d'entretien Où tout votre cœur s'ouvre, et ne me cache rien.
TARTUFFE, baissant le ton, comme s'il avait un secret à révéler :
Et je ne veux aussi, pour grâce singulière, Que montrer à vos yeux — mon âme tout entière, Et vous faire serment que les bruits que j'ai faits Des visites — qu'ici — reçoivent vos attraits,
(Se disculpant.)
Ne sont pas envers vous l'effet d'aucune haine,
(S'écliauffant et un peu haletant.)
Mais plutôt — d'un transport de zèle — qui m'entraîne,. Et d'un pur mouvement...
ELMIRE, coupant court à une excuse qui sent trop la passion et qui, quels que soient les projets d'Elmire, commence à devenir embarrassant.
Je le prends bien ainsi, Et crois que mon salut vous donne ce souci.
TARTUFFE, pendant l'interruption d'Elmire, a gardé son mouvement passionné. — Prenant la main d'Elmire (édition de 1734), il lui serre le bout des doigts. (Édition originale.)
Oui, Madame, sans doute, et ma ferveur est telle...
ELMIRE, retirant sa main avec un tressaillement et une exclamation de déplaisir. — « Prenant un prétexte et disant qu'on lui fait mal pour marquer son mécontentement. » (Mme Talma.)
Ouf... vous me serrez trop !
TARTUFFE comprend qu'il a été trop loin ; celle qu'il attaque s'effarouche, il reprend du ton le plus doux et le plus pieux :
C'est par excès de zèle.
(Puis continuant avec lenteur, doucereux et insinuant.)
De vous faire aucun mal je n'eus jamais dessein.
(Il lui met la main sur le genou.) (Edition originale.)
Ce jeu de scène qui accompagne le vers qui va suivre, demande de la part du comédien beaucoup de tact et de goût; c'est avec lenteur et une prudence féline, qu'il doit se montrer précautionneux dans son acte inconvenant; qu'il ait soin de ne pas suivre de l'œil le mouvement de sa main, en la plaçant sur le genou d'Elmire, et que son regard reste obstinément fixé sur elle.
Et j'aurais bien plutôt...
ELMIRE, surprise, offensée, et avec la plus grande hauteur :
Que fait là votre main ' ?
1 Lorsque Tartuffe promène sa main sur le genou d'Elmire, écrit l'auteur
TARTUFFE, dlcontenancé, baisse les yeux sous le regard d'Elmire; il les porte sur sa robe dont il manie l'étoile.
Je tâte votre habit (inflexion comique), l'étoffe en est moelleuse.
ELM IRE, « le ton quelque peu méprisant, pas assez pour avoir l'air de comprendre, mais assez pour montrer à Tartuffe que ses manières finissent par lui donner de l'humeur » . (M""-' Talma.)
Quelques actrices, jouant Elmire, prennent elles-mêmes la main de Tartuffe pour l'écarter de leur genou. C'est, je le crois, une faute de convenance. Sous le regard fier et offensé d'Elmire, Tartuffe gêné et maladroit doit lui-même, assez gauchement, retirer sa main; c'est ainsi que les choses se passaient entre M"° Mars et Damas : M"c Mars reculait légèrement sa chaise, et donnait du revers de ses doigts un petit coup sur sa robe chiffonnée; il semblait qu'elle voulait rapproprier la place souillée par la patte d'un animai.
Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.
« Elmire a reculé sa chaise et Tartuffe a rapproché la sienne. » — (Edition originale.) Nullement démonté par la résistance d'Elmire, il sent seulement la nécessité d'apporter plus de mesure et d'adresse dans son attaque ; il la reprend avec une lenteur où se mêle l'admiration :
Mon Dieu ! — que de ce point l'ouvrage est merveilleux !
de la Lettre sur l'Imposteur, elle lui dit, confuse de cette liberté : « Que fait là votre main ? » C'est Molière lui-même qui nous indique de quelle façon Elmire doit recevoir la grossière attaque de Tartuffe. La créatrice du rôle, femme de l'auteur, se conformant à ses indications, s'est montrée conjuse, c'està-dire scandalisée de l'attouchement déshonnête de son bestial adorateur. Peut-on prétendre après cela qu'Elmire ne doit concevoir des libertés de Tartuffe ni ètonnement, ni colère, ni dé/oùt, parce que c'est une jetninè qui en a vu bien d'autres? L'éminent critique qui a émis cette opinion, faute peutêtre de ne s'être pas assez souvenu de la Lettre sur l'Imposteur, reconnaîtra après revision qu'il ne lui est plus permis de la soutenir : Elmire, autrement, cesserait d'être « cette vraie femme de bien qui connaît parfaitement ses devoirs, et qui y satisfait jusqu'au scrupule ».
On travaille aujourd'hui — d'un air miraculeux.
(Il se penche sur l'épaule d'Elmire comme pour mieux apprécier la beauté de sa guipure.)
Jamais — en toute chose — on n'a vu si bien faire.
ELMIRE, impatientée, se contenant. Elle ne veut pas abandonner la