‹ Le Tartuffe des comédiensChapitre 17 sur 43 · partie · texte numérisé non relu

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Il est vrai.

Mais parlons un peu de notre affaire.

(Relevant le ton. La question doit témoigner de l'incrédulité sur le fait' qu'elle annonce.)

On tient que mon mari veut dégager sa foi,

Et vous donner sa fille. — Est-il vrai ? dites-moi ?

(Le sens de l'inflexion est : « Cela n'est pas possible •>)

TARTUFFE, négligemment — comme se souciant peu de la proposition!

d'Orgon :

Il m'en a dit deux mots : —

Un temps — un regard passionné et avec une voix sombre et mystérieuse.)

Mais, Madame, — à vrai dire, Ce nest pas le bonheur après quoi je soupire.

(Ardent.)

Et je vois autre part les merveilleux attraits De la félicité qui fait tous mes souhaits.

ELMIRE, ne voulant pas comprendre. — •• D'un ton qui exprime que cela doit être ainsi. » (Mme Talma.)

C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.

TARTUFFE, plus chaleureux.

Mon sein n'enferme point un cœur qui soit de pierre.

ELMIRE

Il semble qu'elle veuille relever Tartuffe à ses propres yeux; mais n'est-ce pas aussi une provocation indiscrète à l'aveu qu'elle attend?

Pour moi, — je crois qu au Ciel tendent tous vos soupirs, Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs.

Les dévots qui attaquaient Tartuffe ont reproché à Molière l'emploi des termes dont l'hypocrite se sert dans sa déclaration. L'acteur en les faisant valoir rendra bien sa pensée. Quel que soit le tempérament de Tartuffe, il s'est fait une habitude d'un certain jargon de sacristie,' que le comédien s'appliquera à bien nuancer et à bien mettre en lumière. Tartuffe doit, tour à tour, et à courts intervalles, faire rire et trembler. La difficulté du rôle est de lui conserver ce caractère shakespearien, et peut-être Perlet l'a-t il trop assombri dans ces quelques lignes, dont à beaucoup d'égards cependant on pourra profiter :

« L'ardeur de Tartuffe doit être grande sans doute, mais c'est une ardeur, il ne faut pas l'oublier, née d'un sentiment criminel, et que porte au plus haut degré la concupiscence de la chair. Elle a quelque chose de sombre et de cynique qu'il est plus facile de sentir que de caractériser. Tout plein de ses désirs coupables et déclarant son amour à Elmire, on se figure Tartuffe l'œil enflammé, mais ne jetant sur elle que des regards obliques et furtifs, la voix tremblante, la respiration gênée, le maintien mal assuré, tout ce qui trahit enfin une émotion extrême, un entier bouleversement des sens, et néanmoins sans qu'il y ait rien dans son attitude et son débit qui puisse le faire ressembler à un satyre, ou qui blesse le moins du monde les bienséances. » (Perlet, Etude sur Tartuffe et le Misanthrope.)

TARTUFFE, un temps — Il sent qu'il est nécessaire de parer la botte que vient de lui porter Elmire ; c'est en casuiste qu'il va répondre, il y a un peu d'hésitation dans le début de ses arguments :

L amour, — qui nous attache — aux beautés... éternelles N'étouffe pas en nous — Y amour des temporelles. — Nos sens — facilement — peuvent être charmés

i26 NOTES SUR TARTUFFE

Des ouvrages parfaits — - que le Ciel a formés. Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles;

(Plus ample, plus large, l'hésitation disparait.)

Mais il étale en vous ses plus rares merveilles.

(Son œil s'allume.)

Il a — sur votre face — épanché des beautés

Dont les yeux sont surpris — et les cœurs transportés ;

Et je n'ai pu vous voir — parfaite créature,

Sans admirer en vous l'Auteur de la nature,

(Avec âme.)

Et d'une ardente amour sentir mon cœur atteint

Au plus beau des portraits où lui-même il s'est peint.

(Changement de ton, abandonnant la passion pour donner une explication un peu entortillée, mais chaleureuse et graduée.)

D'abord — j'appréhendai — que cette ardeur secrète — Ne fût du noir esprit une surprise adroite, Et même — à fuir vos yeux — mon cœur se résolut, Vous croyant un obstacle à faire mon salut.

(Transition, avec une figure qui s'éclaire peu à peu.)

Mais enfin — je connus

(Passionné et suave.)

0 beauté toute aimable !

(Comme une révélation mystérieuse qui lui aurait été faite.)

Que cette passion peut n'être pas coupable, Que je puis rajuster avecque la pudeur,

(Avec ardeur et liberté.)

Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon cœur.

(Transition brusque de la voix, ton bénin confit et expression de la plus profonde humilité.)

Ce m'est — je le confesse — une audace bien grande Que d'oser — de ce cœur — vous adresser l'offrande;

(Se ranimant. Chaud et pressant.)

Mais j'attends, en mes vœux, tout de votre bonté, Et rien — des vains efforts de mon infirmité.

(Ferveur passionnée.)

En vous... est mon espoir — mon bien — ma quiétude; De vous... dépend ma peine ou ma béatitude : Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,

(Enflammé. 1

Heureux si vous voulez...

(Son œil ardent rencontre le regard sévère d'Elmire; il s'arrête, change de ton, et dit comme implorant la pitié d'Elmire :)

Malheureux s'il vous plaît.

Elmire a écouté toute cette déclaration dans une attitude en apparence impassible ; sa physionomie seule a trahi un mélange d'étonnement et de mépris. — « Elle doit craindre de se faire un ennemi d'un homme dont elle veut exiger quelque chose. » (Mme Talma.) Toutefois au moment où Tartuffe devient trop brûlant, ses traits s'animent et témoignent quelque inquiétude, elle l'arrête du regard et c'est avec une ironie contenue et froide qu'elle attaque sa réponse :

ELMIRE

La déclaration est tout à fait galante;

Mais elle est — à vrai dire, — un peu bien surprenante.

(Plus sérieuse.)

Vous deviez, — ce me semble — armer mieux votre sein Et raisonner un peu sur un pareil dessein.

(Etonnement sur le risque qu'il fait courir à sa réputation.)

Un dévot comme vous, — et que partout on nomme...

TARTUFFE, très chaudement. — « Avec un transport fort éloquent. » (Lettre sur l'Imposteur.) Effet qui doit être comique :

Ah ! pour être dévot, — je n'en suis pas moins homme : Et lorsqu'on vient à voir vos célestes appas,

(S'abandonnant.)

Un cœur se laisse prendre — et ne raisonne pas.

(Se reprenant — et avec un peu d'embarras.)

Je sais — qu'un tel discours — de moi — paraît étrange ; Mais, Madame — après tout —

(Sourire humble.)

je ne suis pas un ange ;

(Relevant et animant.)

Et, si vous condamnez l'aveu que je vous fais, Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits.

(Chaleur un peu exaltée.)

Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine, De mon intérieur vous fûtes souveraine ; De vos regards divins l'ineffable douceur

(Peignant bien chacun des termes qu'il emploie :)

Força la résistance où s'obstinait mon cœur.

(Grande animation et abandon, il commence à ne plus trop être maître de lui.)

Elle surmonta tout — jeûnes — prières — larmes... Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes.

(De l'adresse.)

Mes yeux et mes soupirs... vous l'ont dit mille fois, Et pour mieux m'expliqua*.. . j'emploie ici la voix.

(Il rapproche sa chaise et continue avec une ferveur dévote, ardente, enflammée :)

Que si vous contemplez, d'une âme un peu bénigne,

Les tribulations de votre esclave indigne :

S'il faut que vos bontés veuillent me consoler

Et — jusqu'à mon néant — daignent se ravaler;

J'aurai toujours pour vous,

(Extase... il est devant un Séraphin.) Ô SUAVE MERVEILLE !...

Une dévotion... à nulle autre pareille.

(Baissant le ton, mystérieux, animé, adroit.)

Votre honneur, avec moi, ne court point de hasard Et n'a nulle disgrâce à craindre de ma part.

1 Méprisant.)

Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles. Sont bruyants dans leurs faits, — euw/ttj'dansleursparoles; De leurs progrès sans cesse on les voit se larguer :

(Graduant, sa chaleur augmente, la voix monte.)

Ils n'ont point de faveur, qu'ils n'aillent divulguer, Et leur langue indiscrète, en qui l'on se confie,

(Grande chaleur concentrée.)

Déshonore l'autel où leur cœur sacrifie.

(Transition, voix profondément mystérieuse.)

Mais les gens comme nous — brûlent d'un feu discret Avec qui, — pour toujours, on est sûr du secret.

Le soin que nous prenons de notre renommée Répond — de toute chose — à la personne aimée ; Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre cœur, De V amour — sans scandale — et du plaisir — sans peur !

Une partie de ce couplet, où Tartuffe déploie sa morale et les avantages que trouvent les femmes à se livrer aux" gens de son espèce, exige du comédien beaucoup de chaleur et de variété dans son débit, il lui faut un air expressif, brillant et sensuel; sa voix, qui trahit l'ardeur brûlante qui le possède, doit cependant être onctueuse et insinuante, sa passion parle plus clairement que sa rhétorique, et le dernier hémistiche de son discours, dit d'une voix chaude, mystérieuse et profonde, doit produire un effet qui touche à l'épouvante.

ELMIRE

Si éloignée de la pruderie que soit Elmire, et si préparée qu'elle ait été à cette déclaration d'amour qu'elle prévoyait cependant, elle n'est pas femme à ne point profiter de l'avantage que lui donne sur Tartuffe l'aveu qu'il vient de lui faire; aveu qu'elle prévoyait, et elle va le lui faire comprendre.

Je vous écoute dire : — et votre... rhétorique En termes asse% forts à mon âme s'explique.

(Un temps. — Ton d'avertissement dont la précision et la lenteur calculée doivent inquiéter celui vis-à-vis de qui elle l'emploie.)

N' ' appréhendez-vous point que je ne sois d'humeur A dire à mon mari — cette galante ardeur, Et que le prompt avis d'un amour de la sorte Ne pût bien altérer Y amitié qu'il vous porte?

TARTUEEE

Il a entendu le front incliné et les yeux fixés à terre ce que vient de dire Elmire; il ne témoigne rien de l'alarme qu'elle a jeté dans

son âme. Il relève lentement la tête, et jette sur elle un regard soumis, doucereux, et tendrement hypocrite:

Je sais que vous avez trop de bénignité,

Et que vous fere^ grâce à ma témérité;

Que vous m'excuserez sur l'humaine faiblesse

Des violents transports — d'un amour qui vous blesse

Et considérerez (très tendre) en regardant votre air,

Que l'on n'est pas aveugle — et qu'un homme. . . est de chair.

ELMIRE, un demi-sourire dédaigneux.

D'autres prendroient cela d'autre façon peut-être ; Mais ma discrétion se veut faire paroître...

(Sérieuse et indulgente. Damis sort doucement et reste à demi caché sur le pas de la porte du cabinet.)

Je ne redirai point l'affaire à mon époux,

(Impérativement — posant les conditions de son silence.)

Mais je veux, — en revanche, — une chose de vous :

(Insistant sur chaque membre de phrase.)

C'est de presser tout franc, — et sans nulle chicane,

L'union de Valère — avecque Mariane,

— De renoncer, — vous-même — à l'injuste pouvoir

Qui veut — du bien d'un autre — enrichir votre espoir.

Et...

On ne peut douter qu'Elmire, a dit très justement Auger, ne soit révoltée de la déclaration de Tartuffe, déclaration insolente et presque obscène, qui ne doit pas lui inspirer moins de dégoût que d'horreur. Mais sa vertu n'est ni farouche ni fastueuse : elle ne dira rien à son mari; et cette discrétion indulgente, qui est un effet de son caractère, est en même temps un calcul de sa patience, puisque, profitant de ses avantages sur Tartuffe, et de l'ascendant de Tartuffe sur Orgon, elle exige du fourbe, pour prix de son silence, qu'il presse le mariage de Valère avec Mariane.

ïyî NOTES SUR TARTUFFE

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