‹ Le Tartuffe des comédiensChapitre 20 sur 43 · DAMIS, ORGON, TARTUFFE · texte numérisé non relu

DAMIS, ORGON, TARTUFFE

Damis prend assez facilement son parti du reproche d'Elmire. Orgon, comme dans un rêve, semble ne pas comprendre ce qu'il voit et ce qu'il entend. Tartuffe n'a pas bougé et, les yeux baissés, a gardé son attitude humble et contrite. Orgon, revenant à lui, touche légèrement le bras de Tartuffe pour le faire retourner visà-vis de lui ; Tartuffe se prête lentement à ce mouvement, leurs yeux se rencontrent, et Orgon, ému, interroge Tartuffe avec une inflexion accablée mais incrédule :

ORGON Ce que je viens d'entendre, ô ciel ! est-il croyable ?

Avant de parler, il enveloppe Orgon d'un regard doux, résigné et modeste, puis d'un ton pénétré et sans force aucune, il répond :

Oui, mon frère !

Ce « oui » fait tressaillir Orgon ; mais son étonnement se change bien vite en admiration quand il croit devoir attribuer à l'humilité et à la mortification du chrétien les accablants reproches que Tartuffe se prodigue à lui-même. L'accent de l'imposteur est tour à tour résigné, doux, pénétrant et pathétique. Son visage semble baigné de larmes : mais que son jeu exempt d'exagération paraisse l'expression de sa sincérité même. Le public ne peut s'y méprendre, et plus le comédien mettra de vérité dans sa douleur, mieux il se montrera hypocrite, et fera mieux comprendre la crédulité et l'ensorcellement d'Orgon.

Je suis un méchant — un coupable, Un malheureux pécheur, tout plein d'iniquité, Le plus grand scélérat qui jamais ait été.

Chaque instant de ma vie est chargé de souillures ;

(Horreur de lui-même.)

Elle n'est qu'un amas de crimes et d'ordures,

(Grande piété, les yeux au ciel.)

Et je vois que le Ciel, pour ma punition,

Me veut mortifier en cette occasion.

De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre,

Je n'ai garde d'avoir l'orgueil de m'en défendre.

(S'animant.)

Croye% ce qu'on vous dit, — arme\ votre courroux,

(Vigoureusement.)

Et comme un criminel, — chassez-moi de chez vous.

(Transition. — Acte de contrition.)

Je ne saurais avoir tant de honte en partage, Que je n'en aie encor mérité davantage.

ORGON, à son fils. (Avec éclat.) Ah ! TRAITRE !

(Laisser produire l'effet comique, toujours très grand, de cette exclamation.)

Oses-tu bien, par cette fausseté Vouloir de sa vertu ternir la pureté ?

DAMIS, abasourdi de la crédulité de son père.

Quoi !... la feinte douceur de cette came hypocrite Vous fera démentir...

ORGON, colère.

Tais -toi, peste maudite.

TARTUFFE, intervention très vigoureuse.

Ah ! laissez-le parler ; — vous l'accuse^ à tort,

(Plus doux.)

Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport.

(Voulant ramener Orgon à la modération.)

Pourquoi, — sur un tel fait, — m'être aussi favorable ? Savez-vous, — après tout, — de quoi je suis capable ? Vous fie^-vous, — mon frère, — à mon extérieur ? Et, — pour tout ce quon voit, — me croyez- vous meilleur ? Non, non. — Vous vous laissez tromper à l'apparence ;

(Très humble.)

Et je ne suis rien moins, hélas ! que ce qu'on pense. Tout le inonde me prend pour un homme de bien ;

(Grande componction.)

Mais la vérité pure est que je ne vaux rien.

( S'adressent à Damis, avec un accent qui va devenir pathétique.)

Oui, mon cher fils, — parlez; — traitez-moi de perfide, D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide; Accabler-moi de noms encor plus détestés : Je n'y contredis point, je les ai mérités;

(Mettant un genou en terre, mouvement qui doit avoir de la grandeur.

Et j'en veux — à genoux — souffrir l'ignominie, Comme une honte due aux crimes de ma vie.

OR G ON, remue jusqu'au fond de l'Ame, à Tartuffe.

Mon frère, — c'en est trop.

(A son fils, la voix altérée par un sanglot.)

Ton cœur ne se rend point, Ti aîlre ?

DAMIS, hors de lui.

Quoi!... Ses discours vous séduiront au point...

ORGON, furieux.

Tais-toi, pendard !...

(A Tartuffe, le relevant ; suppliant.)

Mon frère !... hé!... levez-vous, de grâce.

(A son fils.)

Infâme !

DAMIS, ne cédant pas.

Il peut...

ORGON, colère impérieuse.

Tais-toi.

DAMIS, exaspéré.

J'enrage. — Quoi ! Je passe...

ORGON, au comble de la colère.

Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras.

TARTUFFE, avec force.

Mon frère. — au nom de Dieu,

(Ramenant subitement la voix à un ton d'autorité chrétienne.)

ne vous emportez pas

Orgon, saisi par le ton de l'avertissement, s'arrête, s'incline, ôte respectueusement son chapeau. Après un court silence, Tartuffe continue d'un ton plus reposé :

J'aimerais mieux souffrir la peine la plus dure, Qu'il eût reçu pour moi la moindre égratignure.

ORGON, attendri, à son fils.

Ingrat !

TARTUFFE, doux.

Laissez-le en paix.

(Chaleureusement. )

S'il faut, à deux genoux, Vous demander sa grâce...

ORGON, entraîné.

Se jetant lui aussi à deux genoux, et embrassant Tartuffe. » [Edition de 17 S 4.)

Hél.is !... Vous moquez-vous ?

(Se retournant du côté de son fils sans cesser d'être à genoux, tenant toujours Tartufle dans ses bras, et la voix pleine de larmes. )

Coquin, vois sa bonté ! !-,

1 « Les personnes trop délicates, à qui l'agenouillement risible des deux acteurs paraîtrait dégénérer en farce invraisemblable, ne blâmeront plus son excès de ridicule, en apprenant à quelles hautes sources Molière puisait la vérité. Quand le duc de Montmorency fut condamné à une peine capitale par l'ordre du cardinal de Richelieu, la princesse de Condé vint solliciter sa grâce en se jetant aux pieds du ministre-prélat, qui de son côté se jeta aux genoux de la princesse, en la priant de lui pardonner son refus. >> (Népomucène Lemercier.)

Lorsque M"" Clairon alla faire visite à Voltaire, à Ferney, dès qu'elle entra dans le salon, Voltaire se mit à deux genoux devant elle, M"c Clairon en fit autant, et tous deux, les bras étendus, restèrent en admiration l'un devant l'autre. Une gravure à l'eau-forte de Huber a reproduit cette scène, à laquelle il assistait.

3 AMI S, étouffé par 1

x colère.

Donc.

ORGON

Paix !

DAMIS

Quoi?..

•Je

ORGON, lui fermant impérieusement la bouche.

Paix, dis-je.

(Il fait relever Tartuffe.)

Je sais bien, quel motif à l'attaquer t'oblige.

(Il lui essuie les genoux.) — D'un ton animé :

Vous le haïsse^ tous ; — et je vois aujourd'hui Femme, enfants et valets déchaînés contre lui. On met impudemment toute chose en usage Pour ôter de che% moi ce dévot personnage ; Mais plus on fait d'efforts afin de le bannir,

(Avec obstination.)

Plus j'en veux employer à l'y mieux retenir ;

(Détendant la voix.)

Et je vais me hâter de lui donner ma fille, Pour confondre l'orgueil de toute ma famille.

DAMIS, outré.

A recevoir sa main on pense l'obliger ?

i42 NOTES SUR TARTUFFE

ORGON, colère et affiirmatif.

Oui, traître; el dès ce soir, pour vous faire enrager.

(Orgueilleusement.)

Ah ! je vous brave tous, et vous ferai connaître Qu'il faut quon vi obéisse, et que je suis le maître.

(Changement de ton — autoritaire.)

Allons, — quon se rétracte ; — et qu'à l'instant, — fripon, On se jette à ses pieds — pour demander pardon.

DAMIS, au comble de l'indignation.

Qui? — moi! — de ce coquin, — qui, par ses impostures...

ORGON, ne se possédant plus.

Ah! tu résistes, gueux!... — et lui dis des injures?... Un bâton ! Un bâton !

(A Tartuffe.)

Ne me retenez pas !

Ici se place un jeu de scène, pratiqué encore aujourd'hui, et que par cette raison je crois utile de discuter. — Orgon, en furie, voulant battre son fils, crie à Tartuffe de ne point le retenir. Tartuffe est resté immobile sur le devant de la scène, et la tranquillité de son attitude témoigne quïl n'a nullement l'intention d'empêcher Orgon de rosser son enfant. Auger constate que ce lazzi fait rire, Perlct le constate aussi, et tous deux s'accordent pour le blâmer. Ce jeu de scène remonte-t-il jusqu'à Molière? Il faut en douter, la Lettre sur l'Imposteur n'en fait aucune mention. Il est toutefois certain qu'au temps de Cailhava il était en usage : j'ai connu quelques-uns des acteurs qui jouaient Tartuffe quand il a écrit son livre, et Devigny, l'un de ceux-là, n'a jamais manqué de l'utiliser. Si Cailhava, qui exerce si sévèrement sa critique sur la façon dont on joue Molière

de son temps, ne s'élève pas contre cette tradition, c'est qu'apparemment il la tient pour bonne, et cependant le peu de vraisemblance de l'action doit donner à réfléchir à l'acteur appelé à jouer Tartuffe. Est-il possible que le même homme, qui vient de s'agenouiller en pleurant pour demander la grâce de Damis, se tienne coi devant la menace que fait son père de lui donner des coups de bâton ? Ne serait-ce pas au contraire le moment d'éireindre Orgon dans ses bras pour l'empêcher de se porter à la violence dont il menace son fils ? Ce mouvement, d'une vérité absolue, serait assurément d'un effet comique. Molière ne l'a pas indiqué, mais il n'a pas indiqué non plus celui que Ton observe. Dans tous les cas, je crois qu'en demandant un bâton, Orgon doit penser naturellement que Tartuffe, si indulgent tout à l'heure pour son fils, va encore s'opposer à ce qu'il le batte : « Ne me retenez pas » est un mot qui lui échappe avant que Tartuffe ait pu avoir le temps de le retenir. Mais il faut que celui-ci se garde bien, comme je l'ai vu faire parfois, de témoigner par sa physionomie le plaisir qu'il aurait à voir Orgon exécuter sa menace. Un faible mouvement d'intervention peut suffire pour concilier la vérité avec l'effet comique.

(A son fils.)

Sus; — que de ma maison on sorte de ce pas, Et que d'y revenir on n'ait jamais l'audace.

DAMIS, avec résolution.

Oui, je sortirai !...

(Se retournant avec impétuosité pour- répliquer encore.)

Mais...

ORGON, marchant sur lui, en fureur.

Vite, quittons la place...

(Damis disparait par la porte à la droite de l'acteur. — Orgon le poursuit de la voix.)

Je te prive, pendard, de ma succession. Et te donne, de plus, ma malédiction.

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