‹ Le Tartuffe des comédiensChapitre 8 sur 43 · DORINE, ORGON, CLÉANTE · texte numérisé non relu

DORINE, ORGON, CLÉANTE

Orgon entre par la porte à la droite de l'acteur. Il a son manteau sur son bras, et son chapeau sur la tête ; il salue Cléante, et se recouvre.

ORGON, simplement et sans effusion :

Ah ! mon frère, bonjour.

CLÉANTE, plus expansif.:

Je sortais, et j'ai joie à vous voir de retour.

La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie.

ORGON, un peu préoccupé.

Dorine !

Il lui donne son manteau, et aussi son chapeau à la volonté de l'acteur, et pendant que Dorine va les poser sur un fauteuil adroite, il dit à Cléante:

Mon beau-frère, attendez, je vous prie.

Vous voulez bien souffrir, pour m'ôter de souci,

Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici ?

(Geste poli d'adhésion de Cléante.) Revenu à Dorine :

Tout s'est-il, — ces deux jours — passé de bonne sorte ? Qu'est-ce qu'on fait céans ? Comme est-ce qu'on s'y porte ?

DORINE

Malgré le ton assez sec dont cette question a été faite, Dorine la prend comme une preuve d'intérêt que donne Orgon pour sa femme qu'il a quittée malade; elle répond avec une nuance de compassion pour Elmire :

Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir, Avec un mal de tête étrange à concevoir.

ORGON

La nouvelle laisse Orgon impassible, et après un petit temps, il demande à Dorine, avec un intérêt curieux, mais sans forcer la note :

Et Tartuffe ?

DORINE

Un léger mouvement de Dorine. Son œil rencontre celui de Cléante; elle semble lui rappeler ce qu'elle vient de lui dire il n'y a qu'un moment sur son maître, et il peut se convaincre qu'elle n'a rien exagéré :

Tartuffe!...

(Lente, et ironiquement.)

Il se porte à merveille :

Gros et gras, — le teint frais, — et la bouche vermeille '.

1 11 n'est pas donné à tous les acteurs qui jouent Tartuffe d'avoir la tournure extérieure indiquée par ces vers, et qui était celle de Du Crois)-, créateur du rôle, « gras, bel homme » au dire d'un contemporain ; aussi est-il bon de répéter le mot si juste et si applicable de Préville : » On a toujours le physique d'un rôle quand ou en a l\ime. ••

ORGON, heureux :

Le pauvre homme !

DORINE, cherchant à ramener de l'intérêt sur Ehnirc, et reprenant son ton compatissant :

Le soir, — elle eut un grand dégoût, Et ne put, au souper, toucher à rien du tout, Tant sa douleur de tête était encor cruelle !

Légère impatience. — (Les nouvelles que lui donne Donne ne sont pas celles qu'il réclame.)

Et Tartuffe ?

DORINE, comprime son irritation :

Il soupa ; — lui tout seul, — devant elle ;

Ironiquement pieuse :

Et fort dévotement — il mangea deux perdrix Avec une moitié de gigot

Avec béatitude, en accentuant bien Y h aspirée :

en — hachis.

ORGON, attendri :

Le pauvre homme !

DORINE, s'obstinant à vouloir apitoyer Orgon sur la maladie de sa femme, et relevant le ton :

La nuit se passa tout entière Sans qu'elle pût fermer un moment la paupière ! Des chaleurs — l'empêchaient de pouvoir sommeiller, El jusqu'au jour, près d'elle, il nous fallut veiller.

ORGON, impatience croissante : (Ce n'est pas sa femme qui l'inquiète.

Et Tartuffe ?

DORINE, lentement; prenant son parti de la sécheresse et de l'insensibilité d'Orgon, elle se plaît à détailler les vers qui suivent :

Pressé d'un sommeil agréable, — Il passa — dans sa chambre — au sortir de la table, Ht dans son lit — bien chaud, — il se mit tout soudain,

Avec une langueur béate :

Où, sans trouble — il dormit — jusques au lendemain.

ORGON, s'essuvant les yeux :

Le pauvre homme !

DORINE, tentant un dernier effort, et un peu vivement :

A la fin, par nos raisons gagnée, Elle se résolut à souffrir la saignée ; Et le soulagement suivit tout aussitôt.

ORGON, tout à fait agacé, et accentuant avec force sa question :

Et Tartuffe ?

DORINE, non moins agacée que son maître, mais très railleuse;

Il reprit courage — comme il faut ; Et, — contre tous les maux fortifiant son âme, Pour réparer le sang — qu'avoit perdu Madame, But, à son déjeuné,

Prenant la voix dans ses cordes les plus vigoureuses, vibrant fortement les r qui se trouvent dans ce second hémistiche, de manière à en faire une sorte de jurement qui indique le robuste tempérament de Tartuffe :

quatre grands coups de vin.

ORGON, transporté et avec éclat :

Le pauvre homme !

D O II I N E, très posément.

Tous deux se portent bien enfin ; Et je vais — à Madame

(Orgon ne peut comprendre l'intention menaçante qu'indique l'inflexion de Dorine.)

annoncer, par avance, La part — que vous prenez à sa convalescence.

Elle fait à son maître une révérence profonde beaucoup moins respectueuse qu'ironique, et sort parle fond.

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