DORINE, ORGON, CLÉANTE
Orgon entre par la porte à la droite de l'acteur. Il a son manteau sur son bras, et son chapeau sur la tête ; il salue Cléante, et se recouvre.
ORGON, simplement et sans effusion :
Ah ! mon frère, bonjour.
CLÉANTE, plus expansif.:
Je sortais, et j'ai joie à vous voir de retour.
La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie.
ORGON, un peu préoccupé.
Dorine !
Il lui donne son manteau, et aussi son chapeau à la volonté de l'acteur, et pendant que Dorine va les poser sur un fauteuil adroite, il dit à Cléante:
Mon beau-frère, attendez, je vous prie.
Vous voulez bien souffrir, pour m'ôter de souci,
Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici ?
(Geste poli d'adhésion de Cléante.) Revenu à Dorine :
Tout s'est-il, — ces deux jours — passé de bonne sorte ? Qu'est-ce qu'on fait céans ? Comme est-ce qu'on s'y porte ?
DORINE
Malgré le ton assez sec dont cette question a été faite, Dorine la prend comme une preuve d'intérêt que donne Orgon pour sa femme qu'il a quittée malade; elle répond avec une nuance de compassion pour Elmire :
Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir, Avec un mal de tête étrange à concevoir.
ORGON
La nouvelle laisse Orgon impassible, et après un petit temps, il demande à Dorine, avec un intérêt curieux, mais sans forcer la note :
Et Tartuffe ?
DORINE
Un léger mouvement de Dorine. Son œil rencontre celui de Cléante; elle semble lui rappeler ce qu'elle vient de lui dire il n'y a qu'un moment sur son maître, et il peut se convaincre qu'elle n'a rien exagéré :
Tartuffe!...
(Lente, et ironiquement.)
Il se porte à merveille :
Gros et gras, — le teint frais, — et la bouche vermeille '.
1 11 n'est pas donné à tous les acteurs qui jouent Tartuffe d'avoir la tournure extérieure indiquée par ces vers, et qui était celle de Du Crois)-, créateur du rôle, « gras, bel homme » au dire d'un contemporain ; aussi est-il bon de répéter le mot si juste et si applicable de Préville : » On a toujours le physique d'un rôle quand ou en a l\ime. ••
ORGON, heureux :
Le pauvre homme !
DORINE, cherchant à ramener de l'intérêt sur Ehnirc, et reprenant son ton compatissant :
Le soir, — elle eut un grand dégoût, Et ne put, au souper, toucher à rien du tout, Tant sa douleur de tête était encor cruelle !
Légère impatience. — (Les nouvelles que lui donne Donne ne sont pas celles qu'il réclame.)
Et Tartuffe ?
DORINE, comprime son irritation :
Il soupa ; — lui tout seul, — devant elle ;
Ironiquement pieuse :
Et fort dévotement — il mangea deux perdrix Avec une moitié de gigot
Avec béatitude, en accentuant bien Y h aspirée :
en — hachis.
ORGON, attendri :
Le pauvre homme !
DORINE, s'obstinant à vouloir apitoyer Orgon sur la maladie de sa femme, et relevant le ton :
La nuit se passa tout entière Sans qu'elle pût fermer un moment la paupière ! Des chaleurs — l'empêchaient de pouvoir sommeiller, El jusqu'au jour, près d'elle, il nous fallut veiller.
ORGON, impatience croissante : (Ce n'est pas sa femme qui l'inquiète.
Et Tartuffe ?
DORINE, lentement; prenant son parti de la sécheresse et de l'insensibilité d'Orgon, elle se plaît à détailler les vers qui suivent :
Pressé d'un sommeil agréable, — Il passa — dans sa chambre — au sortir de la table, Ht dans son lit — bien chaud, — il se mit tout soudain,
Avec une langueur béate :
Où, sans trouble — il dormit — jusques au lendemain.
ORGON, s'essuvant les yeux :
Le pauvre homme !
DORINE, tentant un dernier effort, et un peu vivement :
A la fin, par nos raisons gagnée, Elle se résolut à souffrir la saignée ; Et le soulagement suivit tout aussitôt.
ORGON, tout à fait agacé, et accentuant avec force sa question :
Et Tartuffe ?
DORINE, non moins agacée que son maître, mais très railleuse;
Il reprit courage — comme il faut ; Et, — contre tous les maux fortifiant son âme, Pour réparer le sang — qu'avoit perdu Madame, But, à son déjeuné,
Prenant la voix dans ses cordes les plus vigoureuses, vibrant fortement les r qui se trouvent dans ce second hémistiche, de manière à en faire une sorte de jurement qui indique le robuste tempérament de Tartuffe :
quatre grands coups de vin.
ORGON, transporté et avec éclat :
Le pauvre homme !
D O II I N E, très posément.
Tous deux se portent bien enfin ; Et je vais — à Madame
(Orgon ne peut comprendre l'intention menaçante qu'indique l'inflexion de Dorine.)
annoncer, par avance, La part — que vous prenez à sa convalescence.
Elle fait à son maître une révérence profonde beaucoup moins respectueuse qu'ironique, et sort parle fond.