ACTE I, SCÈNE I
On sait qu'Orante mène une vie exemplaire; Tous ses soins vont au ciel; et j'ai su par des gens Qu'elle condamne fort le train qui vient céans. '
DORINE
L'exemple est admirable, et cette dame est bonne! Il est vrai qu'elle vit en austère personne; Mais l'âge dans son âme a mis ce zèle ardent , Et l'on sait qu'elle est prude à son corps défendant.
I. On a blâmé ces mots, Lt train qui vient céans, auquel on supposait le sens de, Le train qu'on mène céans. Nul cloute que, dans ce cas, la phrase ne fût répréhensible ; mais ce que madame Femelle vient de dire, Des carrosses à la porte plantés , du bruyant assemblage des. laquais qui font un éclat fâcheux dans tout le ^isinage , pourrait &ire croire qu'elle en est encore sur les nombreuses visites que reçoit Elmire ; ce qui rendrait irréprochable , Le train qui 'vient céans.
a. A son corps défendant, est une expression heureusement appliquée à une ex-coquette, qui ne s'est jamais défendue que contre la solitude.
•^ La lettre sur V Imposteur dit qu'après que Dorine a parlé de cette prude^ a son corps défendant , « le frère de la bru ( Cléante ) continue par un caractère « sanglant qu'il fait de l'humeur des gens de cet âge, qui blâment tout ce qu'ils " ne peuvent plus faire. Comme cela touche la vieille de fort près, elle entre- « prend avec grande chaleur de répondre , sans pourtant témoigner se l'ap- « pliquer en aucune façon, ce que nous ne faisons jamais dans ces occasions, « pour avoir un champ plus libre à nous défendre, en feignant d'attaquer sim- « plement la thèse proposée et évaporer toute notre bile contre qui nous pique « de cette manière subtile, sans qu'il paraisse que nous le fassions pour notre « intérêt Pour remettre la vieille de son émotion, le frère continue sans faire « semblant d'apercevoir le désordre où son discours l'a mise ; et, pour un exemple « de bigoterie qu'elle avait apporté, il en donne six ou sept qu'il propose, sou- « tient et prouve l'être de la véritable vertu; nombre qui excède de beaucoup " celui des bigots allégués par la vieille pour aller au-devant des jugemens mali- « deux ou libertins , qui voudraient induire de Taventure qui fait le sujet de cette <' pièce, qu'il n'y a point ou fort peu de véritables gens de bien, en témoignant « par ce dénombrement que le nombre en est grand en soi, voire très-grand, « si on le compare à celui des fieffés bigots, qui ne réussiraient pas si bien « dans le monde s'ils étaient en si grande quantité. » Il est probable que le reste
Tant qu'elle a pu des cœuts attirer les hommages, Elle a fort bien joui de tous ses avantages : Mais, voyant de ses yeux tous les brillans baisser, Au monde qui la quitte elle veut renoncer, Et du voile pompeux d'une haute sagesse De ses attraits usés déguiser la foiblesse.
Ce sont là les retours des coquettes du temps : Il leur est dur de voir déserter les galans.
Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude Ne voit d'autre recours que le métier de prude; Et la sévérité de ces femmes de bien Censure toute chose, et ne pardonne à rien.' Hautement d'un chacun elles blâment la vie, Non point par charité, mais par un trait d'envie. Qui ne sauroit souffrir qu'un autre ait les plaisirs Dont le penchant de l'âge ^ a sevré leurs désirs. ^
. de cette tirade de Doriûe contient une grande partie de ce qne Cléante, dans la bouche duquel elle eût été beaucoup mieux placée, avait d*abord à débiter. Mais ii ne nous reste rien de la réponse de madame Pernelle. Quant au morceau de Cléante sur les vrais dévots , nous pensons avec M. Etienne qu'il n'a été qae transposé, et que c'est lui qu'on retrouve scène sixième de ce même acte. (Voir la. Notice,)
1. £t ne pardonne à rien, est une locution fautive, si Molière a voulu dBre, Et ne pardonne aucune chose ; mais elle cesse de l'être, si. Et ne pardonne à rien, est là pour, Ne pardonne à personne : rien, est très-souvent, dans le Style de la conversation, synonyme du mot màéûni, personne ; c'est un Iiomfne qui na d' affection pour rien,
2. Le penchant de Vâge; on dit, Le penchant d'une colline, eX., Le déclin de Vàge, de la we. Le penchant de l'dge, signifierait plutôt. L'inclination de l'âge, comme dans cette phrase : Le plaisir est le penchant de la jeunesse,
3. Diderot a dit, au sujet de ces tirades de Dorine : « Je ne croirai jamais que c'est une servante qui parle. » Cette observation n'est peut-être que trop juste , car ces vers ont plus d'un point de ressemblance avec ce que Célimène répond à la prude Arsinoé , acte m, scène 5 du Misanthrope.