ACTE I, SCÈNE I
MADAME PERNELLE, iElmirew
Voilà les contes bleus qu'il vous faut pour vous plaire,
Ma bru. L'on est chez vous contrainte de se taire;
Car madame, à jaser, tient le dé tout le jour. *
Mais enfin je prétends discourir à mon tour.
Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage
Qu'en recueillant chez soi ce dévot personnage ;
Que le ciel, au besoin, l'a céans envoyé
Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé;
Que, pour votre salut, vous le devez entendre,
Et qu'il ne reprend rien qui ne soit à reprendre.
Ces visites, ces bals, ces conversations.
Sont du malin esprit toutes inventions.
Là, jamais on n'entend de pieuses paroles;
Ce sont propos oisifs, chansons et fariboles : *
Bien souvent le prochain en a sa bonne part.
Et Ton y sait médire et du tiers et du quart.
Enfin, les gens sensés ont leurs têtes troublées
De la confiision de telles assemblées :
Mille caquets divers s'y font en moins de rien;
Et comme, l'autre jour, un docteur dit fort bien.
C'est véritablement la tour de Babylone ,
Car chacun y babille, et tout du long de l'aune : *
I. Un semblable reproche, de la part de madame Femelle, qui n*a pas cessé de parler, est très^omique.
a. Fariboles, Ménage et Le Duchat regardent ce mot comme dérivé de frivole. Le Buchat cite un passage d'un ancien auteur, où frivole, devenu substantif, est employé dans Tacception que nous donnons aujourd'hui au mot faribole ; d'autres font venir ce mot du verbe latin /ari, parler.
3. Madame Femelle cite la tour de Babylone, et c'est celle de Babel que l'on s'at^dait à voir entrer dans la comparaison, puisque c'est à la constrac-
Et, pour conter l'histoire oîi ce point l'engagea....
( Montrant Qéante. ) Voilà-t-il pas monsieur qui ricane déjà!
Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire,
(AElmire.) Et sans.... Adieu, ma bru; je ne veux plus rien dire. Sachez que pour céans j'en rabats de moitié, Et qu'il fera beau temps quand j'y mettrai le pied.
( Donnant un soufflet à Flipote. )
Allons, VOUS, VOUS rêvez et bayez aux corneilles. ^ Jour de Dieu! je saurai vous frotter les oreilles.* Marchons , gaupe ^, marchons. ^
lion de cette tour que les hommes qui y étaient réunis furent obligés d'abandonner leur entreprise par la confusion que causaient leurs divers langages ; mais le désir de faire une pointe, inspirée par le dépit, fait commettre à madame Femelle cette violation de TUistoire sainte. Elle joue sur le mot de Babjloney qui contient les mots, babiUe et l'aune, employés dans le vers suiyant Si , comme La Harpe l'a dit au sujet de la pointe d'Alceste, acte i, scène a du Misanthrope, ou est exposé à manquer de goût quand on se fâche, madame Femelle doit rarement en avoir un très-pur.
I, Bajrer aux corneilles, locution proverbiale, qui signifie. Ouvrir la bouche, comme il arrive quand on regarde avec attention quelque chose audessus de soi. On disait autrefois indifféremment, béer et bajrer; l'un etPautre viennent du verbe latin, beare. Un bayard signifiait un homme niaisement attentif.
a. A la condition des caractères, s'unit celle des passions, très-bien traitées dans le Tartuffe; car tous les ridicules en ressortent Madame Femelle s'annonce par la vivacité qui la rend insociable , et par sa charité peu édifiante , qui distribue les injures de droite et de gauche, qui prêche sur un ton de colère, qui s'emporte à tout coup, fait le martyre de ses enfens, et soufflette largement la pauvre Flipote qui la suit Rien de plus vrai, de plus firéquent que cette ^olence passionnée en une vieille bigote. (M. Lemercikr.)
3. Gaupe , terme d'injure et de mépris, dont on se sert familièrement pour désigner une femme malpropre et désagréable.
4. L'expiosition vaut seule une pièce entière : c'est une espèce d'action. L'ouverture de la scène vous transporte sur-le-champ dans l'intérieur d'un