‹ Le TartuffeChapitre 49 sur 106 · ACTE II, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IV

Qui viendra tout à coup, et voudra des délais; Tantôt vous payerez de présages mauvais; Vous aurez fait d'un mort la rencontre fâcheuse , Cassé quelque miroir , ou songé d'eau bourbeuse : ^ Enfin, le bon de tout, c'est qu'à d'autres qu'à lui On ne vous peut lier, que vous ne disiez : Oui. Mais, pour mieux réussir, il est bon, ce me semble. Qu'on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble.

(A Valère.)

Sortez ; et , sans tarder , employez vos amis Pour vous faire tenir ce qu'on vous a promis. (A Mariane.)

Nous allons réveiller les efforts de son frère, Et dans notre parti jeter la belle-mère.

Adieu.

I. Ce conseil de Dorine prouve qu'il n*y avait pas que les gens des dernières classes du peuple qui tirassent alors des présages de leurs songes : le trop faible Orgon partage , à ce qu'il paraît, ce ridicule. Molière s'est moqué deux autres fois du même travers, en ne le prêtant toutefois qu'à un valet {le Dépit amoureux, acte v , scène 7 ) et à un plaisant de cour ( les Amans magnifiques, acte I, scène a). Mais l'pllusion que Dorine fait ici à ce préjugé est la plus directe de toutes. Dans les Amans magnifiques, Molière ne prête à Clitidas que le langage qu'il devait nécessairement tenir, la religion des païens étant essentiellement superstitieuse. Il est juste de dire cependant que , même dans ces temps reculés , quelques hommes étaient exempts de ces préjugés. Caton était de ce nombre , si l'on en croit la tradition qui lui attribue une repartie , dont l'auteur de l'épigramme suivante, Baraton, a fait son profit :

Autrefois un Romain s'en vint tout afiEligé Raconter à Caton que, la nuit précédente , Son soulier des souris avait été rongé, Chose qui lui parut tout-à-fait effrayante :

« Mon ami , dit Caton , reprenez vos esprits ; «« Cet accident en soi n'a rien d'épouvantable , « Mais si votre soulier eût mangé les souris « C'aurait été sans doute un prodige effroyable. »

VALÈRE , à Mariane.

Quelques efforts que nous préparions tous, Ma plus grande espérance, à vrai dire, est en vous. '

MARIANE, à Valère.

Je ne vous réponds pas des volontés d'un père; Mais je ne serai point à d'autre qu'à Valère.

VALÈRE

Que vous me comblez d'aise! Et quoi que puisse oser...

DORINE

Ah ! jamais les amans ne sont las de jaser.

Sortez, vous dis-je.

VALÈRE , revenant sur ses pas.

Enfin....

DORINE

Quel caquet est le vôtre!

Tirez de cette part; et, vous, tirez de l'autre. *

(Dorine les pousse chacun par fépaule, et les oblige de se séparer.)

I. Dans les Femmes Saimntes, acte iv, scène 8 , Glitandre dit à Henriette, dans une circonstance également critique pour leurs feux :

Quelque secours puissant qu'on promette à ma flamme, Mon plus solide espoir, c'est votre cœur, madame.

a. Que restait-il à Molière pour achever son groupe admirablement ridiculisé? Deux amans : ceux-ci, tous deux bien nés, tous deux doués des mêmes nobles penchans, et d'une égale fortune; tous deux liés l'un à l'autre par leur mutuelle inclination et par le voeu de leur famille, n'ont rien qu'on puisse reprocher à l'honnêteté de leurs mœurs ni de leurs vues; ils se sont aimés et choisis sous les yeux de leurs parens ; toutes les bienséances concourent à les unir; mais les prétentions d'un scélérat vont les séparer. Le spectateur qui s'intéresse à leur passion réciproque, à leur jeune âge, à leur espérance d'établissement , aura donc sujet de les plaindre ; et la pitié due à leur sort suspen-

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