‹ Le TartuffeChapitre 50 sur 106 · ACTE II, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IV

dra le comique durant rintervalle accordé dans la pièce à l'expression des chagrins de ces aimables personnages. Non , non : Thabile MoUère sait trop bien que- son art réprouve les pleurs et souf&re tout au plusPattendrissement; il sait quelle douce nuance de ridicule peut rendre assez risibles les plus honnêtes amoureux. Voilà qu'il les amène en présence Tun de l'autre; et pourquoi? Chacun d'eux est rempli d'un égal amour ; chacun a le même malheur à craindre et à éviter : eh bien ! déjà leur jalousie est aux prises sur une chimère , par l'effet d'un malentendu; l'un et l'autre s'accusent, s'outragent, jurent de se fuir, de ne se revoir jamais. On les rapproche : ils se raccommodent, ils protestent qu'ils s'adorent; et, si l'aide d'un tiers ne s'interposait encore en leur explication , tous deux , s'imputant le premier tort, récrimineraient et recommenceraient plus violemment leur querelle, pour la terminer de nouveau pai* un même raccommodement. N'est-ce point ainsi que les cœurs jeunes et passionnés consument les heures les plus précieuses en de pointilleux débats? Et jamais la grâce et la vérité s'unirent-elles plus agréablement que dans cette charmante scène , pour égayer le spectacle des jalouses manies d'un âge aveugle, impétueux et sensible? Quel couple ne s'est, en riant, reconnu tel qu'il fiit plus d'une fois, dans le tableau des tendres extravagances de Valère et de Mariane?

Des critiques ont hasardé de dire que le sujet étant bien exposé par le premier acte , celui-ci pouvait s'unir au troisième sans que la perte du second causât nul préjudice à l'intégrité de l'action. Ils ne considéraient ce deuxième acte, rempli des chagrins que Mariane confie à sa suivante , et de sa querelle avec Valère , que comme un ornement agréable , mais superflu ; il est aisé pourtant de voir que son omission causerait un grand dommage à l'effet de l'intrigue. Outre les gracieux dialogues et les jeux de scène divertissans dont elle enlèverait le charme aux spectateurs, elle les priverait de connaître l'union des deux cœurs que Tartuffe désole et veut séparer; elle les empêcherait de concevoir pour eux cette vive affection qu'inspirent leurs naïves mœurs et leur tendresse ingénue ; elle eut soustrait au public l'image des douleurs dont cet intrigant accable ces aimables jeunes gens qu'il désespère ; et la première apparition de Tartuffe , d'autant plus théâti*ale qu'elle est mieux ménagée et plus attendue, ne serait pas précédée du spectacle des ti'oubles jetés parmi tous les membres de la famille, qu'il agite avant même que de se montrer. Ce second acte, précieux embellissement au sujet, est encore un développement nécessaire. (M. Lemercxer.)

Cette scène était absolument neuve au théâtre : jusqu'alors on avait offert des querelles d'amans , toujours produites par un contre-temps ou par l'arti^ fice de quelque rival; ces moyens avaient été préparés à loisir, et derrière le théâtre. Dans la scène de Valère et de Mariane , au contraire , la dispute de& amans naît et finit devant les spectateurs; le dépit et la réconciliation sont

gradués avec tout Part imaginable; ils ont pour cause , et rien n'est plus naturel, la délicatesse et la force de la passion des deux amans.

Dans V Imposteur, la scène charmante du dépit ne terminait pas, comme à présent, le second acte. Elmire et Gléante Tenaient parler à Dorine ; ils s'entretenaient du mariage; et, ne sachant quel parti prendre pour l'empêcher, on se décidait à en faire parler à Panulphe lui-même par Elmire, pour laquelle on soupçonnait déjà son inclination. Cette scène avait l'avantage de lier le second acte avec le troisième. Molière aima mieux terminei' son acte d'une manière brillante, en se bornant à faire dire par Dorine, qu'il faut mettre la bellemère dans le parti des amans. (M. Petitot. ) Voir la Notice,

Ce tableau si vrai de brouiUerie et de racconunodement, ce double mouvement de dépit et d'amour ont été reproduits par Molière dans le Bourgeois Gentilhomme, acte m, scène lo, et cette scène elle-même n'est qu'une imitation de la troisième de l'acte iv du Dépit Amoureux, Quinault essaya d'en faire une copie dans sa Mère Coquette ; mais le peu de succès de l'imitation prouve l'inabordable supériorité de l'original.

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