ACTE III, SCENE III
Je tâte votre habit : l'étoffe en est moelleuse.
ELMIRE
Ah! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.
(Elmire recule son fauteuil, et Tartuffe se rapproche d'elle. ) TARTUFFE, maniant le fichu d'Elmire.
Mon Dieu ! que de ce point l'ouvrage est merveilleux! On travaille aujourd'hui d'un air miraculeux : Jamais en toute chose on n'a vu si bien faire. ^
ELMIRE
Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire. On tient que mon mari veut dégager sa foi, Et vous donner sa fille. Est-il vrai? dites-moi?
Il m'en a dit deux mots; mais, madame, à vrai dire, Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire; Et je vois autre part les merveilleux attraits De la félicité qui fait tous mes souhaits.
ELMIRE
C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.
Mon sein n'enferme point un cœur qui soit de pierre.
I. M. Simonnin, auquel nous devons, pour ainsi dire, la Lettre sur Vlm^ posteur, perdue sans lui peut-être à jamab, a, dans une des notes trop peu nombreuses qu'il a faites sur Molière, signalé avec raison cette idée et ce prétexte licencieux comme appartenant à Rabelais , chap. xyi , 1. a de Pentagruel: « Et quand il (Pentagruel) se trouvoit en compagnie de quelques bonnes da.c mes, il leur mettoit sur le 'propos de lingerie, et leur mettoit la main au « sein, demandant : Et cest ouvraige est-il de Flandres ou de Haynault? »»
Pour moi, je crois qu'au ciel tendent tous vos soupirs, Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs.
L'amoiu:, qui nous attache aux beautés éternelles,
N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles :
Nos sens facilement peuvent être charmés
Des ouvrages parfaits que le ciel a formés.
Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles :
Mais il étale en vous ses plus rares merveilles;
Il a sur votre face épanché des beautés
Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés;
Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature.
Sans admirer en vous l'auteur de la nature,
Et d'une ardente amour sentir mon cœur atteint.
Au pins beau des portraits ' où lui-même s'est peint.
D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète
Ne fût du noir esprit une surprise adroite; *
Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut.
Vous croyant un obstacle à faire mon salut.
Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable!
Que cette passion peut n'être point coupable.
Que je puis l'ajuster avecque la pudeur;
Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon cœur.
Ce m'est , je le confesse , une audace bien grande
Que d'oser de ce cœur vous adresser l'offrande;
I. Mon cœur atteint au plus beau des portraits , pour, Mon cœur atteint à la 'Vue du plus beau des portraits ; la phrase n'est pas très-correcte : mais elle a du moins le mérite d'être claire et rasade.
a. Secrète et adroite , espèce de rimes que La Fontaine a souvent employée.