ELMIRE, DAMIS, TARTUFFE
DA.MIS9 sortant du cabinet où il s*étoit retiré.
Non, madame, non; ceci doit se répandre.
J'étois en cet endroit, d'où j'ai pu tout entendre; Et la bonté du ciel m'y semble avoir conduit Pour confondre l'orgueil d'un traître qui me nuit. Pour m'ouvrir une voie à prendre la vengeance De son hypocrisie et de. son insolence, A détromper mon père, et lui mettre en plein jour L'âme d'un scélérat qui vous parle d'amour.
ELMIRE
Non, Damis; il suffit qu'il se rende plus sage, Et tâche à mériter la grâce où je m'engage.
de la pièce est tranché, et Tartuffe démasqué. Mais combien de ressorts devaient y concourir! D'abord il fallait que cette déclaration qui, dans la bouche d'un homme tel que Tartuffe, et dans les circonstances du moment, doit paraître si révoltante, fût pourtant reçue de façon qu'Elmire, dans l'acte suivant, ne parût pas revenir de trop loin , quand elle est obligée , pour faire tomber le fourbe dans le piège, de risquer une démarche qui ressemble à des avances... Le poëte a eu soin d'accommoder à ses fins le caractère et la conduite d'Elmire : non-seulement il lui attribue une si^esse indulgente et modérée, fort éloignée de la pruderie qui s'effarouche d'une déclaration , et qui fait un éclat de ses refus, mais il parle plus d'une fois, dans les premiers actes, des visites et des galanteries que lui attiraient ses charmes : en sorte qu'on peut lui supposer un peu de cette coquetterie assez innocente qui ne hait pas les hommages, et qui s'en amuse plus qu'elle ne s'en offense. Il ne fallait rien moins pour ne pas rompre en visière à un personnage aussi abject et aussi dégoûtant que Tartuffe parlant d'amour, en style béatifique, à la femme de son bienfaiteiu*.
(Laharpe. )
Puisque je l'ai promis, ne m'en dédites pas.
Ce n'est point mon humeur de faire des éclats; Une femme se rit de sottises pareilles, Et jamais d'un mari n'en trouble les oreilles.
DAMIS
Vous avez vos raisons pour en user ainsi;
Et, pour faire autrement, j'ai les miennes aussi.
Le vouloir épargner est une raillerie;
Et l'insolent orgueil de sa cagoterie
N'a triomphé que trop de mon juste courroux,
Et que trop excité de désordre chez nous.
Le fourbe trop long-temps a gouverné mon père,
Et desservi mes feux avec ceux de Valère.
Il faut que du perfide il soit désabusé;
Et le ciel, pour cela, m'offre un moyen aisé.
De cette occasion je lui suis redevable.
Et, pour la négliger, elle est trop favorable :
Ce seroit mériter qu'il me la vînt ravir.
Que de l'avoir en main et ne m'en pas servir.
ELMIRE
Damis....
DAMIS
Non, s'il vous plaît; il faut que je me croie. Mon âme est maintenant au comble de sa joie; Et vos discours en vain prétendent m'obliger A quitter le plaisir de me pouvoir venger.
Sans aller plus avant, je vais vider l'affaire; Et voici justement de quoi me satisfaire.