ORGON, ELMIRE
ORGON j sortant de dessous la table.
Voilà, je vous l'avoue, un abominable homme!
Je n'en puis revenir, et tout ceci m'assomme.
de rimhécile crédulité d'Orgon, la situation la plus énergique où le génie de la comédie ait placé trois personnages à la fois, était trop près de l'extrême indécence pour être supportée au théâtre. Heureusement elle est si connue , qu'il sudQt de la rappeler ; car elle est si hardie , qu'il ne serait pas possible d'analyser ici , sans blesser les bienséances, ce qui sur le théâtre ne s'en éloigne pas un moment, pas même lorsque Tartuffe rentre dans la chambre d'Ëlmire, après avoir été visiter la galerie qui en est voisine. Qu'on se représente ce seul instant et tout ce qu'il fait envisager , et qu'on juge ce que l'auteur hasardait. On objecterait en vain que la présence d'Orgon, quoique caché, justifie tout : non, ce n'était pas assez ; les murmures éclateraient, et l'on trouverait le tableau beaucoup trop licencieux , si le spectateur ne voulait pas , avant tout , la punition d'un monstre qu'il est impossible de confondre autrement, et si l'on n'avait pas affaire à un homme tel qu'Orgon , qui a besoin de pouvoir dire, au cinquième acte :
Je l'ai vu , dis-je , vu , de mes propres yeux vu , Ce qui s'appelle vu.
En un mot, si la scène n'avait pas été fort sérieuse sous ce rapport, elle pouvait devenir, sous tous les autres , beaucoup trop gaie. ( Laharpe. )
-• On ne souffrirait pas aujourd'hui qu'un mari se cachât sous une table pour s'assurer par lui-même des discours qu'on fient à sa femme. Ce moyen est de la farce. ( Diderot. )
^ Plus on y réfléchit, moins on aperçoit ce qui peut fonder cette opinion (la précédente). La situation eàt simple, naturelle et plaisante. Nous sommes bien loin de cette force comique qui peut en faire imaginer de pareilles; mais on n'en doit pas conclure que le public ne le verrait plus avec le même transport Cet esprit de décence, qui n'est qu'extérieur aujourd'hui, peut-il s'alarmer d'une scène où la présence du mari, quoique caché, ne laisse rien à re-
Quoi! VOUS sortez si tôt! Vous vous moquez des gens! Rentrez sous le tapis; il n'est pas encor temps : Attendez jusqu'au bout pour voir les choses sûres, Et ne vous fiez point aux simples conjectures.
ORGON
Non, rien de plus méchant n'est sorti de l'enfer.
douter pour la pudeur? Les choses n iront que jusqu'où "vous 'voudrez, dit Elmire , doDt on connait d'ailleurs réloignement pour le faux dévot II n'y a rien de si théâtral qqe la patience de ce mari, qui attend jusqu'aux dernières extrémités pour perdre la confiance qu'il a dans la vertu du plus scélérat des hommes.
Tartuffe avait déjà été découvert par un homme caché au troisième acte; Molière se sert encore ici du même moyen à peu près. L'imbécillité d'Orgon est la seule excuse de cette répétition : il fallait qu'il vit, qu'il entendit Un homme aussi grossièrement abusé ne pouvait être détrompé que par la voie des sens. (B»kt.)
-^ Une objection s'est élevée contre la nécessité de tenir si long-temps Orgon caché sous une table , tandis que l'imposteur dévoile son âme atroce aux yeux d'Elmire : on a pensé que ses premiers discours suffiraient à détromper le mari , et que la jalousie conjugale ne souffrirait pas qu'il en écoutât la suite avec tant de patience. Mais l'auteur a convaincu le public, durant trois actes et la moitié du quatrième, de l'entêtement des préventions d'Orgon; celui-cf d'ailleurs, témoin et auditeur de l'entretien du traître avec sa femme, n'a lieu de craindre aucune insulte de plus ; la stupéfaction que lui cause le langage de l'intposteur enchaîne les premiers mouvemens de son courroux : trompé depuis un temps si long et avec tant d'art , confus de sa propre erreur, à peine d'abord doit-il en croire le rapport de son oreille; il est besoin qu'on le pousse à bout pour qu'il édate. Il faut que le scélérat déroule enfin jusqu'aux derniers replis de la trame dans laquelle il l'avait si bien enlacé , pour qu'il en conçoive toute la noirceur. La durée de cette scène étendue est , <;omme on le voit, entièrement nécessaire, et la précipitation d'une scène plus courte eût moins prouvé la prévoyance de Molière à bien mesiu*er les risques d'une situation si périlleuse, que l'immobilité du muet Orgon ne prouve combien l'auteur possédait la science profonde des passions du cœur humain et le moyen de les interpréter, de les Êdrc agir plutôt en fidèle copiste de la nature qu'en esclave des préjugés de l'art (M. Lkmercier.)
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