‹ Le temple de GnideChapitre 21 sur 25 · PREMIER CHANT. II · texte numérisé non relu

PREMIER CHANT. II

Venus aime à voir les danses naïves des filles de Gnide; ses Nimphes se confondent avec elles. La déesse prend part à leurs jeux , elle se dépouille de sa majesté : assise au milieu d'elles, elle voit régner dans leurs cœurs la joye et l'innocence.

On découvre de loin une grande prairie , toute parée de l'émail des fleurs. Le berger vient les cueillir avec sa bergère; mais celle qu'elle a trouvée est toujours la plus belle, et il croit que Flore l'a faite exprès.

Le fleuve Céphée arrose cette prairie et y fait mille détours. Il arrête les bergères fugitives; il faut qu'elles donnent le tendre baiser qu'elles avoient promis.

Lorsque les Nimphes approchent de ses bords, il s'arrête, et ses flots qui fuyoient, trouvent des fîots qui ne fuyent plus. Mais lorsqu'une d'elles se baigne, il est plus amoureux encore : ses eaux tournent autour d'elle; quelquefois il se soulevé pour l'embrasser mieux; il l'enlevé, il fuit, il l'entraîne. Ses compagnes timides commencent à pleurer; mais il la soutient sur ses flots, et, charmé d'un fardeau si cher, il la promené sur sa plaine liquide, jusqu'à ce qu'enfin, désespéré de la quitter, il la porte lentement siîr le rivage, et console ses compagnes.

A côté de la prairie est un bois de mirthe, dont les routes font mille détours. Les amans y

viennent se conter leurs peines : l'Amour, qui les amuse, les conduit par des routes toujours plus secrettes.

Non loin de-là est un bois antique et sacré où le jour n'entre qu'à peine : des chênes, qui semblent immortels, portent au ciel une tête qui se dérobe aux yeux. On y sent une frayeur religieuse : vous diriez que c'etoit la demeure des dieux, lorsque les hommes n'étoient pas encore sortis de la terre.

Quand on a trouvé la lumière du jour, on monte une petite colline sur laquelle est le temple de Venus : l'univers n'a rien de plus saint ni de plus sacré que ce lieu.

Ce fut dans ce temple que Venus vit pour la première fois Adonis : le poison coula au cœur de la déesse. « Quoi! dit-elle, j'aimerois un mortel ! Helas ! je sens que je l'adore : quoiqu'on ne m'adresse plus de vœux, il n'y a plus à Gnide d'autre dieu qu'Adonis. »

Ce fut dans ce lieu qu'elle appella les Amours, lorsque, piquée d'un defiî téméraire, elle les consulta avec les Grâces. Elle étoit en doute si elle s'exposeroit nue aux regards du berger troyen. Elle cacha sa ceinture sous ses cheveux, ses Nimphes la parfumèrent; elle monta sur son char traîné par des cignes, arriva dans la Phrygie. Le berger balançoit entre Junon et Pallas; il la vit, et ses regard^ errèrent et moururent. La pomme

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d'or tomba aux pieds de la déesse; il voulut parler, et son désordre décida.

Ce fut dans ce temple que la jeune Psichée vint avec sa mère, lorsque l'Amour, qui voloit autour des lambris dorez , fut surpris lui même par un de ses regards. Il sentit tous les maux qu'il fait souffrir. « C'est ainsi, dit-il, que je blesse! Je ne puis soutenir mon arc ni mes flèches. » Il tomba sur le sein de Psichée : «Ah! dit-il, je commence à ^sentir que je suis le dieu des plaisirs. »

Lorsqu'on entre dans ce temple, on sent dans le cœur un charme secret qu'il est impossible d'exprimer : l'ame est saisie de ces ravissemens que les dieux ne sentent eux mêmes que lorsqu'ils sont dans la demeure céleste.

Tout ce que la nature a de riant est joint à tout ce que l'art a pu imaginer de plus noble et de plus digne des dieux.

Une main, sans doute immortelle, l'a par tout orné de peintures qui semblent respirer. On y voit la naissance de Venus, le ravissement des dieux qui la virent , son embarras de se voir toute nue, et cette pudeur qui est la première des grâces.

On y voit les amours de Mars et de la déesse. Le peintre a représenté le dieu sur son char, fier et même terrible : la Renommée vole autour de lui; la Peur et la Mort marchent devant ses coursiers couverts d'écume ; il entre dans

la mêlée, et une poussière épaisse commence à le dérober. D'un autre coté, on le voit couché languissamment sur un lit de roses; il sourit à Venus : vous ne le reconnoissez qu'à quelques traits divins qui restent encore. Les Plaisirs font des guirlandes dont ils lient les deux amans : leurs yeux semblent se confondre ; ils soupirent ; et, attentifs l'un à l'autre, ils ne regardent pas les Amours qui se jouent autour d'eux.

Il y a un apartement séparé, où le peintre a représenté les Noces de Venus et de Vulcain : toute la cour céleste y est assemblée. Le dieu paroît moins sombre , mais aussi pensif qu'à l'ordinaire. La déesse regarde d'un air froid la joye commune; elle lui donne négligemment une main qui semble se dérober; elle retire de dessus lui des regards qui portent à peine, et se tourne du côté des Grâces.

Dans un autre tableau on voit Junon qui fait la cérémonie du mariage. Venus prend la coupe, pour jurer à Vulcain une fidélité éternelle : les dieux sourient, et Vulcain l'écoute avec plaisir. De l'autre côté, on voit le dieu impatient qui entraine sa divine épouse : elle fait tant de résistance que l'on croiroit que c'est la fille de Cerés que Pluton va ravir, si l'œil qui voit Venus pouvoit jamais se tromper.

Plus loin delà, on le voit qui l'enlevé pour l'emporter sur le lit nuptial. Les dieux suivent

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en foule. La déesse se débat, et veut échapper des bras qui la tiennent : sa robe fuit ses genoux, la toile vole; mais Vulcain repare ce beau désordre , plus attentif à la cacher qu'ardent à la ravir.

Enfin on le voit qui vient de la poser sur le lit que l'Hymen a préparé; il l'enferme dans les rideaux, et il croit l'y tenir pour jamais. La troupe importune se retire : il est charmé de la voir s'éloigner. Les déesses jouent entr'elles; mais les dieux paroissent tristes , et la tristesse de Mars a quelque chose d'aussi sombre que la noire jalousie.

Charmée de la magnificence de son temple , la déesse elle-même y a voulu établir son culte; elle en a réglé les cérémonies, institué les fêtes, et elle y est en même tems la divinité et la prêtresse.

Le culte qu'on lui rend presque par toute la terre est plutostune profanation qu'une religion. Elle a des temples où toutes les filles de la ville se prostituent en son honneur, et se font une dot des profits de leur dévotion. Il y en a d'autres où chaque femme mariée va une fois en sa vie se donner à celui qui la choisit, et jette dans le sanctuaire l'argent qu'elle a reçu. Il y en a d'autres où les courtisannes de tous les pays , plus honnorées que les matrones , vont porter leurs offrandes. Il y en a enfin où les hommes se font eunuques , et s'habillent en femme pour servir

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dans le sanctuaire, consacrant à la déesse et le sexe qu'ils n'ont plus et celui qu'ils ne peuvent pas avoir.

Mais elle a voulu que le peuple de Gnide eût un culte plus pur, et lui rendît des honneurs plus dignes d'elle. Là les sacrifices sont des soupirs, et les offrandes un cœur tendre. Chaque amant adresse ses vœux à sa maîtresse, et Venus les reçoit pour elle.

Par tout 011 se trouve la beauté , on l'adore comme Venus même : car la beauté est aussi divine qu'elle.

Les cœurs amoureux viennent dans le temple demander à la déesse de les attendrir encore.

Ceux qui sont accablez des rigueurs de leur maîtresse viennent soupirer dans le temple : ils sentent diminuer leurs tourmens et entrer dans leur cœur la fiateuse espérance.

La déesse, qui a promis de faire le bonheur des vrais amans, le mesure toujours à leurs peines.

La jalousie est une passion qu'on peut avoir, mais qu'on doit taire. On adore en secret les caprices de sa maîtresse, comme on adore les décrets des dieux , qui deviennent plus justes lorsqu'on ose s'en plaindre.

On met au rang des faveurs divines le feu, les transports de l'amour et la fureur même : car moins on est maître de son cœur, plus il est à Ja déesse.

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