III. -
* Histoire de la Magie, pages 39-40.
72 LE TBBiPLE DE SATAN
Il est écrit dans le Zohar Hadasch (section Yitro, page 29) que le Tentateur [Samaël Skdd) complota, de concert avec sa femme Lilith n'»b'»S, la séduction du premier couple humain. La compagne du Malin n'eut point de peine à corrompre la vertu d'Adam, qu'elle souilla de son baiser; le bel archange Samaël s'y prit de même pour déshonorer Eve : et telle fut la cause de la mortalité humaine.
Le Talmud ne s'exprime point en termes moins formels; je cite textuellement : — « A l'heure où le Serpent se mêla avec Eve y il jeta en elle une souillure dont l'infection s'est transmise à tous ses descendants... (Shabbath, fol. 146, recto). » Souvent les expressions deviennent si crues, qu'on hésite à les traduire.
A d'autres pages, le démon mâle prend le nom de Léviathan irr^iS, et la diablesse celui à'Héva >^in. Cette Héva aurait joué longtemps en Eden le rôle d'épouse auprès d'Adam, avant que le Seigneur eût tiré de son flanc l'Eve véritable (primitivement Aïsha^ nwH, puis Hêvah ou Chavah nin). Des amours d'Adam et d'Héva-couleuvre, seraient nées des légions de larves, de succubes et d'esprits semi-conscients (élémentaux) .
Au reste, les rabbins font de Léviathan une sorte d'androgyne infernal, dont l'incarnation mâle (Samaël) est pour eux le Seiyent insinuant et Tincarnation femelle (Lilith) la couleuvre tortueuse (voir le Sépher Ammudé-Schib-a, fol. 51, col. 3 et 4). Ces deux monstres seront anéantis à la fin des temps, ainsi qu'on
peul lire au Sépher Emmech-Aineleb : — « Dans les " temps à venir, le Très-Haut [béni soil-il!) égorgera « l'impie Saraaël, car il esl écrit (Is. XVII, 1) : En ce « temps-là, Jehovah visitera de son épée terrible « Lévîathan, le serpent insinuant qui esl Samaël, et n Léviathan, la couleuvre tortueuse qui est Lilith " (fol. 130, col. 1, ch. xi). >.
Lililh n'est pas, suivant les rabbins, l'unique i5pouse de Samaël ; ils en nomment trois autres : Aggarath mis, yahémah nn;*; et Mochlaih nSna. Mais de ces quatre diablesses, Lilith partagera seule la terrible punition de son époux, pour l'avoir aidé seule à séduire Adam et Eve.
Aggarath et Mochlath ne jouent qu'un rôle assez effacé ; il n'en est pas de même des deux autres sœurs. Prions Eliphas Lévi de compléter ces quelques renseignements et nous en aurons fini avec cette démonolo^j'ie des rabbins. « Il y a dans l'enfer, disent les Kabbalistcs, deux reines des Slryges ; l'une, c'est Lilith, la mère des avortemeots, et l'autre, c'est Nahéma, lafatale et meurtrière beauté. Quand un homme est infidèle à l'épouse que lui destinait le ciel, lorsqu'il se voue aux égarements d'une passion stérile, Dieu lui reprend son épouse légitime et sainte, pour le livrer aux embrassemeuts de Nahéraa. Cette reine des Strygessaitse montrer avec tous les charmes de la virginité et de l'amour ; elle détourne le cœur des pères et les engage à l'abandon de leurs devoirs et de leurs enfants ; elle pousse les hommes mariés au «vage et force à un mariage sacrilège les hommes
consacrés à Dieu. Lorsqu'elle usurpe le titre d'épouse, il est facile de la reconnaître: le jour de son mariage, elle est chauve, car la chevelure des femmes étant le voile de la pudeur lui est interdite pour ce jour-là ; puis, après le mariage, elle affecte le désespoir et le dégoût deTexistence, prêche le suicide et quitte enfin avec violence celui qui lui résiste, en le laissant mar* que d'une étoile infernale entre les deux jeux. Nahéma peut devenir m^re, mais elle n'élève jamais ses enfants; elle les donne à dévorer à Lilith, sa funeste sœur ^ »
Rien de plus commun, chez tous les peuples, que ces légendes d'amours, très souvent fécondes, confondant pêle-mêle dieux et mortels ; en tous temps les Fils du Ciel — réprouvés ou non — firent paraître quelque empressement à séduire les filles de la Terre. Il n'est besoin de recourir à la Genèse pour trouver des exemples : qui n'a lu, dans Suétone, cette tradition si singulière, rapportée des ato^oToupiva d'Asclepios mendésien, au sujet de la naissance d'Octave?
S'étant rendue de nuit à un sacrifice solennel en l'honneur d'Apollon, Atys (mère du futur empereur) fait déposer sa litière dans le temple où déjà somrÇieillent les autres matrones, puis s'endort elle-même ; soudain un serpent se glisse jusqu'auprès d'elle et ressort du lit quelques instants plus tard. Atjs, à son
^ Elipb&s Levi, Histoire de la Magie, p. 438.
Voir aussi le Dictionnaire kahhalisiique de Rosearoth et le traité De revolutionibua animarum (!«' et 3* tome de la Kahbala denudata, 1684, 3 vol. iii-4).
réveil, doit subir la purification d'usage, car elle a conçu; mais sur son corps s'esl spontanément empreinte l'image d'un sorpent, comme si on l'y avait peint, dit Suétone — 'jelut depîcti draconis — stigmate qui par la suite n'a voulu disparaître, à telles enseignes qu'elle se voit contrainte de renoncer à toul jamais aux bains publics... Dix mois après naîl Auguste, que chacun s'empresse de proclamer le fils d'Apollon '.
L'aventure de Pauline et du chevalier romain Mundus ne semblera pas moins étrange. L'historien qui s'en fait garant n'est pas de ceux dont on puisse décemment récuser le témoignage -. D'ailleurs il n'est plus question d'un mythe ou d'une légende, mais d'une histoire véritable et des plus significatives ; ne marquet'elle pas jusqu'où était répandue à Rome, sous Tibère, l'opinion d'un mariage possible avec les Immortels'? Bien plus, on peut en induire la fréquence de pareilles aventures, puisque nul ne songea même à s'étonner qu'un Invisible voulût s'unir d'amour avec l'épouse
É Saturnin, ^oici les faits. — Mundus, jeune débauché, s'est
■ « In Asclepiadis lîbris lego, Atyam, quum ad soleniDe Apollinis sacrum média nocle venissel, posila in leniplo leclica, dum CKtcrœ matrooœ dormirent, obdorintsse; draconem repente irrepsisse ad eam, pauloque post egrcssum; illam expergeractam quasi â concubilu mariti purîficasse se, et slalim iq corpore ejus exlitîsse maculam, velut depîcti draconis, nccpoluisse unquam eximi; adeo ul moi publicis balneis perpetuo abstinnerit; Augustum nalum mense dtcimo, el ob tiisc Apolliais Qlium eiislimalum. » (Suct., Duodeeim Cœsarea : Oclaoianus, XCIV.)
% Flavius -José plie, Antiquités de» Juifa, livre II, chap. iv.
76 UE TSICPLK SC SiàXAS
épeniomeat épris de Iliociaè^ Batnx&e: mais ses assidniUrs oe lui ont ralu «{ue des afroatSw Ed désespoir de cause et sur les ccoseils dldê. Tcae de ses affiranchies, il s'avise de corroin j^re à prix d*or les prêttes d*Anubis, qui tout à l'heure voat rev\>urir à uoe fraude sacrilège, pour lui livrer la trop coaàante Pauline. Ils la font Tenir: lui déclarent qu*elie est aimée d*un dieu et quWnubîs brûle de pO(S^\ier une jeune femme aussi belle et aussi vertueuse : mais qu'il faut son libre consentement. Encore que très ilattée. Pauline est épouse; elle hésite à s'encager sans Taveu de son mari. Celuici. le sénateur Saturnin* fort honoré lui-même du choix qu'a fait Anubis, se fait pn^xénète par dévoti<m. Non seulement il permet, il conseille à sa femme, il lui commande d*aUer passer la nuit dans le temple. G^est là , sous les auspices du Dieu qui n*a garde de troubler uo sacrifice dont toute la gloire lui reste acquise, c'est là que Mundus fait son plaisir de la chaste Pauline et déshonore rorgueUleuse vertu qui Ta tant dédaigné... Mais le succès d*un pareil stratagème enivre llieureux amant jusqu'à l'encourager à trahir lui-même le mystère d^iniquité; il hasarde une requête cynique k sa maîtresse d'une nuit : pourquoi lui marchanderait-on désormais un bonheur qu'il a déjà connu? Téméraire Mundus! 11 s'est abusé, en comptant sur le silence de sa victime : l'indignation prête à cette nouvelle Lucrèce l'audace de proclamer son déshonneur. Elle crie vengeance à l'empereur Tibère, qui se borne à bannir le principal coupable dont l'amour insensé semble atténuer Tattentat ; mais le temple d'Isis démoli
par ordre, les statues de la déesse et d'Anubis sont jetées dans le Tibre. Quant aux perfides instigateurs de ce sacrilège adultère, Idé l'affranchie et les prêtres complices mourront sur la croix.
Supputer tous les récits, soit historiques, soit légendaires, où — pour parler le langage d'Aristole — Eudémons et Gacodénions ont joué leur petit rôle, serait un travail interminable et fâcheux à tous égards. Puisque nous voilà de nouveau réduitâ faire un choix, sautons les premiers siècles de l'ère chrétienne ; le crépuscule d'une civilisation sauvage fait place aux ténèbres croissantes d'une barbarie plus affreuse encore. Un épouvantail sinistre et bouffon nous barre le chemin : c'est le fantôme du diable au moyen âge... Xéanmoins, avant d'affronter le troupeau bruyant des possédées et la meute enragée des démonologues, il n'est pas sans intérêt de faire voir par quels artifices, toujours et partout le singe de Dieu, Satan oppose, dans l'imagination des peuples, l'ascèse diabolique à l'ascèse divine et l'Antéchrist au Rédempteur.
Déplorablemcnt greffée sur l'arbre dogmatique du catholicisme, la doctrine manichéenne d'un Démon rival de Dieu ' devait avoir pour conséquence première d'évoquer un Verbe diabolique en face du Verbe divin; un Messie infernal en face du céleste Messie.
Il est parlé fort au long dans V Apocalypse de deux bétes monstrueuses, engendrées l'une des fiots de
<ie dÏB rival de DieD, non pas égal de Dieu, ni coâtemel à lui.
LJ
rOcéan. raatre des «MnoD» àt fai Ten^ ; pois d*iin faux prc^diMe. snW de kukmi fmale et gnndÎMe, qui est TAo^mw ée b Bf9f H anfoel «ne poismice formidable est doMièe pcMK' le MKmiMige el pour le mat 11 séduit les hommes et smbjv^ne les natioiis... Saint Jean^ au cliapitre xxx. décrit e^ ces leraies la d^ûte finale des messagers de Tenfer :
§ t9. --Qfai i« k Mie H k» m$ Ac' k tare cl kws arméet»"' réunis |MMir lif T«r loLUiUe i OM fw ■wslitt le gfmad diefal tUiic el i 9MI «nMe.
I ^. — Bl U BfU^ a Hé Cule fri»>Mi«èrr a aivc elk k pMiidaprapbèle, kate«r en ^hi w«i <dk^ prc4igcs^ oat sèdul cmxL qn^ porUient sur €«a k chiffre de k Mie d «imMSI sm idok. Os ottl* été jetés rua et Tmitre dafts uu eU«^ ^>îk cou^ uu fen staguiai et sulfureux.
{ Si. ~ El ks antres ont pèn par k flaif« de Cekd qui monte k cheTal bkne« ce glaive qui lui «rt de k iNMicbe^ etc. *
Peut-être un jour, interprétant la tradition johannite, nous sera-t-il permis de soulever le triple voile qui dérobe atix regards profanes de si redoutables mystères. Quoi qu'il en aoit, pour mener à bien une pareille tâche, il faudrait les latitudes d'un cadre spécial. U Apocalypse, bâtie sur Tétalon métrique de la synthèse dorienne, avec ses vingt-detix chapitres, combinés d'un art infini sur les numérations occultes du ternaire, du septénaire et du duodénaire cycliques, est un livre de kabbale aussi profond que le Berœs-
^ Comparez cette citation de l'Apocalypse à celle déjà faite plus haut. On voit ordinairement, dans le premier texte, la chute de TAnge rebelle; dans Taulre, la défaite finale de rAnlechrisl. L'une des i>cënes ouvre le cycle des temps dans la profondeur du passé, l'autre clôt ce cycle, à l'issue d'un insondable futur.
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chith et le Siphra cT Zenihoûtha ; dans cet athanor approprié, l'Esprit souffle à grands courants : autant de mots, autant d'arcanes.
Ici, de tels commentaires seraient hors de propos; il suffit de désigner l'Apocalypse comme l'originel berceau du mythe fameux de l'Antéchrist.
Un savant pontife des premiers siècles * , paraphra-
Et cette belle définition de l'apôtre bien-aimé : fAnhrist est celui qui divise le Christ^ saint Grégoire le v^» «md livre le sens intime du symbole : il y a, dit-il, deux amours, deux esprits qui partagent les hommes en deux classes, synthétisant à part ces classes en deux corps distincts ; il y a deux mondes, deux sociétés, ou, pour parler avec saint Augustin, deux cités. L une de ces cités, l'un de ces mondes, l'un de ces corps, s'appellera leChrist ; l'autre se nommera l'Antéchrist ; mais une dissemblance essentielle les distingue : la tête du corys céleste a déjà paru, c'est Jésus-Christ; ses membres se formant et croissant petit à petit, constituent son église. Le corps de T Antéchrist est à l'inverse formé de toutes pièces -; mais la tête ne paraîtra qu'à la fin des temps. Un mystique anonyme du siècle dernier compare l'Antéchrist à un dragon qui naîtrait e?i montrant d'abord sa queue ^ qui se produiroit ensuite par son corps et dont la tête naîtroit la dernière ^.
^ Fin du vi« et commencement du vii« (540-604).
2 C'est en ce sens que, dès l'époque du Messie, saint Jean annonçait que TAntechrist était déjà dans le monde : Et nunc Jam est in mundo.
^ UAoènement dElie, s. 1., 1734, tomeU, page 135.
La comparaison ne laisse pas que d'être heureuse : elle concorde parfaitement, comme on verra plus loin^ avec Tésotérisme du mythe. Mais la plupart des théo» logiens modernes ne se déclarent satisfaits que d'une interprétation littérale et tout anthropomorphique.
Est-ce donc à dire, suivant la thèse qui leur est si précieuse, qu'à la fin des temps doit paraître un homme en chair et en os, doué d'une puissance irrésistible et d'une infernale malice ? Nombre de Pères l'ont cm ; l'ambiguité de certains textes a même fait penser à plusieurs que l'Antéchrist paraîtrait deux fois : dans cette version, Elie et Hénoch réincarnés lui seraient opposés à son premier avènement; mais la victoire lui restant acquise, ces deux hommes de Dieu mourraient de sa main. — A sa seconde apparition, le Christ adviendrait en personne pour le combattre et le mettre à néant.
N'est-il pas vraiment curieux d'observer à quel point ces traditions touchant l'Antéchrist sont une copie exacte, mais à rebours, de celles qui ont trait au Rédempteur? C'est comme une image dont le reflet se dessine, renversé, à la surface d'une mare immonde. L'on nous annonce deux avènements du Messie de ténèbres, comme deux avènements du Messie lumineux ; à cette différence près, qu'en vertu de la loi d'inversion déjà signalée, Y Antéchrist glorieux (si l'on peut dire sans blasphème) surgit le premier, et le supplice de Y Antéchrist doukfureux doit précisément marquer, à la fin des temps, le triomphe définitif du Christ de gloire.
LU DIABLB
J'ignore si l'auteur deVAoènement d'Eliea mesuré d'un œil conscient la profondeur secrète de sa com- ^ftraisoQ mentioonée ci-dessus : les initiés savent que le seus occulte du mol tête (en hébreu Ra'sch bmt) est au comparatif Puissance virtuelle d'unification, au superlatif Principe d'unité vivante ; ils ne feront point difficulté de comprendre que le corps mystique du Christ (ou son Eglise) est seul à posséder une homogénéité d'essence et une réalité d'archétype : aussi sa tête (son essence virtuelle ou son principe) est-elle r^résentée comme préexistant au développement de son corps et cette tète est Jésus-Christ. — Quant à l'Antéchrist, son corps mystique, tout d'apport et d'aggrégation factice, nous est peint sans tête, c'esl-à- <Ure dépourvu d'essence propre et de principe radical. ■Cette tête, en effet, qui surgit tardive à la consomraatloQ des âges, n'étant que la résultante et le produit du corps, figure une synthèse contingente et non pas absolue, totalisée et non pas radicale, conséquente et non pas antérieure aux éléments groupés en elle.
Car — soit Diable ou Messie du Diable, soit Satan ou son Antéchrist — le symbole éternel de la discordance, du schismeetdela négation, ne saurait à aucun titre devenir un principe d'unité. 11 ne se conçoit que if/pe abstrait d'un état accidentel et transitoire, ou encore, sous un autre jour, si/nthi>se relative des êtres mauvais, envisagés en tant que mauvais, et non pas en tant qu'êtres.
L'AnteebrisI, nous prédisent certains docteurs très iUamiaés,[ sera conçu de Béelzebulh dans le sein
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d'une religieuse sacrilège. Toujours ce même parallèle d'opposition avec Jésus-Christ, conçu du Saint- Esprit dans les entrailles d'une vierge immaculée...
Le faux Messie n'aura de corps qu'une apparence âuidique ou spectrale et parlera toutes les langues. Boguet ajoute qu'il sera continuellement en guerre et persécutera les justes; enfin qu'il accomplira les plus étonnants prodiges et marquera ses fidèles d'un signe au front et à la main.
Notre ami Jhounej, dans son beau poème ésotérique de Sorath, apostrophe ainsi l'Antéchrist :
Tu lèveras la croix entre tes mains hardies, Tu feraa même des miracles par la croix * I
Soulignons en passant ces deux vers d'une portée réellement occulte. Le poète des Lj/s noirs a ,su frapper le rocher pour en faire jaillir la source vive ; mais tel n'est point le cas habituel des mystiques qui ont parlé du Christ des ténèbres — et nous ne saurions compiler toutes leurs prophéties souvent ridicules et contradictoires. Les curieux consulteront avec intérêt les ouvrages d'Abdeel, de Raban-maur et de Maheiida^ les chefs-d'œuvre du genre.
Jamais, bien entendu, quelque dangereux hérésiarque ou quelque hardi novateur de la philosophie ne parut sur la scène du monde pour entraîner les peuples dans l'erreur, ou dans un courant de vérité
* Les Lys noirs. Carré, 1888, in-8, page 3.
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trop brusque (estimé par là prématuré, hasardeux, intempestif), sans que les anthropomorphistes de Torthodoxie ne criassent à l'Anlechrist.
Simonie Magicien, Apollonius de Tyane, Marcion^ Manès, Valentin, Arius, Luther, Zwingle et Calvin * se virent entre autres gratifiés de celte imputation péremptoire. — En partant de la belle définition de saint Jean — spiritus qui solvit Christwn, — on peut dire que toutes ces opinions, trop fiévreusement intransigeantes sans doute, renferment une part de vérité: le lecteur nous y verra souscrire, dans une certaine mesure, au chapitre n.
Mais il n'est point jusqu'à Mahomet, l'illustre civilisateur de l'Afrique, le Moïse d'Ismaël — un missionné d'En-Haut, presque un fils de Dieu — à qui l'on n'ait fait cet injurieux honneur.
Le même soupçon pesa d'autre part sur une quantité de personnages politiques, tels que Julien le Sage (ditTApostal), Frédéric le Grand, Robespierre, Napoléon P"" et même Napoléon 111. Un nombre incroyable de brochures ont été publiées à Tappui de ces deux dernières thèses ^. . 4
^ Les hérésiarques et leurs tenants ripostèrent bientôt en désignant le pape pour le véritable Antéchrist, et le calholicisme politique des Césars du Vatican pour la hôte de l'Apocalypse. Edifîant échange d'aménités réciproques !
* J'en possède une bien curieuse, intitulée le Millénaire (Francfort-sur-le-Mein, 1866, in-8). Ce pamphlet est l'œuvre d'un certain docteur Zimpfl, dont les facultés mentales semblent en désordre. Sur la coiPverture rose s'étale une gravure double, figurant la Bête de l'Apocalypse avec ses sept têtes, dont l'une est celle de Napoléon 1"'.
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Les liltértteurss philosophes et savants ne furent guère mieuxàrahri du scHipcou : Voltaire, Rousseau, Diderot, dAlembert et d Holbach se virent spécialement dénoncés au xvni* siMe« el je serais bien surpris si quelque brave ecclésiastique n'avait point, au nôtre, cru déchiflfrer sur le front de Darwin et de Thonnète Littré ce stigmate de réprobation !
Ce fut à toute époque Tambitieuse manie des théo* ' logiens les plus orthodoxes, de lire Taccomplisse- ( ment des prédictions antiques* au miroir des faits i contemporains...
Bref, Ton chercha. Ton trouva partout FAntechrist, même et surtout où il n'était point ; — mais qui s'avisa de le voir où il était de toute évidence : sous la barette des inquisiteurs, le capuce des exorcistes et le bonnet doctoral des démonographes?...
Tous trois sont épouvantables dans la perpétration de leurs besognes respectives : odieuses, lugubres besognes...
— L^estampe supérieure nous fail ^oir la Bête marchant à pas lents de droite à gauche ; les tètes et la queue sont l>asses; une jeune divinité (prohablement Timage de la Liberté et de la Civih'sation) est assise sur son dos : sa droite, armée d'un sceptre, pèse sur le septénaire des tètes ; sa main sénestre tient une coupe, d*où s'échappent des rouleaux de parchemin. — L*estampe du bas noua montre cette jeune femme gisant à terre ; Ja Bète s*est retournée el 8*élance désormais de gauche à droite. Un homme à mi-corps a poussé soudain, comme une excroissance, sur le col de Tanimal : c*est Napoléon III, très ressemblant : il crispe avec colère son poing gauche, et, de sa droite armée d'une lance, il frappe au flanc la déesse renversée.
Le rôle de l'exorciste se borne à tourmenter les pauvres malades, mais c'est moins dans l'intention de les guérir que dans l'espoir vague de les entendre, au cours d'un accès de frénésie, incriminer quelque pauvre homme de leur avoir jeté un sort.
La tâche de l'inquisiteur est plus atroce : elle con* siste à entreprendre le corps, l'âme et l'esprit de l'inculpé, par le concours de tortures graduées et diversifiées avec art, par la perfidie des mielleuses promesses et l'artifice des interrogatoires insidieux, jusqu'au moment fatal où, le cœur venant à lui défaillir, un aveu savamment extorqué jaillisse enfin de ses lèvres.
Mais la besogne du démonographe est la plus barbare à coup sûr et le plus exécrablement efficace! N'est-ce pas lui, tout d'abord, qui, par la contagion des insanités qu'il débite sous la caution de sa gravité doctoral *, crée les sorciers et les sorcières à foison? Lui encore qui, désignantles victimes à l'industrieuse férocité du juge, les dévoue à la fatalité d'une mort soidisant rédemptrice ? — Car c'est sa bâtarde et pédantesque jurisprudence (tout empêtrée de casuistique et puant la fausse théologie) qui taxe le sorcier de criminel si damnable, hélas ! que la seule expiation du bûcher soit censée suffisante, pour fléchir le courroux du Ciel en faveur d'un tel coupable et le sauver ainsi charitablement des flammes éternelles!
Voyons sur ce point les autorités juridiques du xvu' siècle.
IfibffirA Pierre de Lancre. Feiégant et rnoodaÎB ieHJkrdm roy am Parietnemi de Bowrdimmx; qsdçies U^ufiA de sa plume nous dirool quel est le crime da sorder et quel châliiiiefit Q mérite. — « Dancer indeceœmenfr festiner ordemoit. s'acoopler diabolicqaement, sodomiser execrablem^iU blasfem«r scandaleii* semeot, se ranger insidieusement, courir après tous désirs horribles, sales et desnatnrez brutalement, tenir les crapaox, les riperes, les lézards et tonte sorte de poison précieusement ; armer m boucpuant ardeoiment, le carresser amoureusement, s'acointer et 8*a* coupler auec luj horriblement et impudemment : ne sont-ce pas des traicts desreglez d*rne légèreté nonpareille, et d'me inconstance exécrable, qui ne se peuuent expier par autre feu que par celuy que la Iu9tice diuine a logé en enfer * f »
Consultons Boguet, ce grand-iuge de Saint-Claude au cr/mté de Bourgongne, qui fit brûler une femme parce que la croix de son chapelet s*étant ébréchée, il prf^tendit roir là un signe certain de pacte arec le dérnon. Demandons-lui s'il conrient de faire grâce aux sorciers repentants. — « Quant à moy, ie seray touiours d'aduisque sur le moindre fondement on les face mourir, quand il n'y aurait autre raison que celle
* Ineonstanee des démons, Paris, Buon, 1612, 4* aduertissement, in fine. Ainsi Lancre n^admet pas même, en sa préface, que Je hAcher soit une suffisante expiation. — Alors pourquoi brûler? De quel droit usurper le rôle de la Providence, anticiper sur Pheure marquée par elle?... Mais ailleurs, ce magistrat se contredit : il se range à l'opinion commune touchant la vertu rédemptrice du bûcher. Lui aussi brûlera donc par tendresse d*àme
que î ay touchée beaucoup de fois, c'est à sçauoîr qu'ils ne changent iamais de vie K »
Ces deux exemples peuvent suffire à nous donner la note des démonologues. Ajoutons que ce langage est encore modéré, près de celui que tiennent les Bodin, les Sprenger, les Michaëlis ; je ne parle pas de Rémigius, juge criminel en Lorraine, d'autant plus féroce qu'il avait peur de ceux qu'il condamnait. Lui-même se vante d'avoir, en quelque mois, fait brûler plus de huit cents femmes, inculpées de sorcellerie ; pour les hommes, il ne les compte pas.
L'article des possessions n'est pas moins sinistre et ne vaut guère qu'on s'y attarde. Il paraît sage de borner notre plume à l'esquisse d'une de ces scènes d'hystéro'démonopathie ^ agrémentées d'exorcismes — de l'huile sur le feu ! — A les narrer toutes, il faudrait un volume, tant elles se multiplient, toujours identiques, dès le moyen âge et surtout vers lexvii* siècle, où leur conséquence prochaine fut une série célèbre de bûchers, flambant coup sur coup en différents points de TEurope et nommément de la France.
Ces manières de tragi-comédies infernales se doublant d'ailleurs presque toujours de procès capitaux sur chef de sorcellerie, le chapitre iv offrira bientôt au public d'autres récits du même genre. Puis toutes ces scènes, nous l'avons dit, semblent servilement calquées Tune sur l'autre...
* Discours des Sorciers, Lyon, 1610, in-8, page 405. ^ Pour parler le langage du U' Calmeil.
' Jasqu*à quel point la libre volonté des àcteurS OV même les calculs des organisateurs intéressés (de prO*-' fit ou de renommée) ont-ils pu s'exercer consciemmeni sur un canevas théâtral déjà connu? — C'est ce qilè je veux laisser à d'autres le soin d'éclaircir. ■ ^ :
Si je choisis, entre taiit d'affaires, celle trop banal» peut-être des Ursulines de Loudun \ c'est queUttUb». n'apparaît aussi complète en ce genre : la possesaiCUL '^ s'y complique d'une accusation formelle de sorcdlôriev.-^ d'un procès et d'un supplice ; nous y verrons le cosh Ij cours de la superstition régnante, de la raison d'État et des rancunes particulières, conspirant à perdre un homme qui reste lui-même une énigme, un homin^ dont on avait assurément de plus d'un côté de puis* sants intérêts à se défaire.
Curé de Saint-Pierre de Loudun et mondain des plus légers, théologien d'ailleurs éloquent et diseitf qui s'était rendu plus populaire encore par la renom- „. mée de ses bonnes fortunes que par le retentissement de sa parole, — il semble hors de conteste qu'Urbaiii Grandier fut passionné sinon précisément pour la magie, du moins pour des recherches singulières sur divers points de théologie et de science, à TétudA^^j
* Je classe cetle affaire complexe à l'article Possessions^ «t pw conséquent au chapitre i, intitulé Le Diable. — D autre part je nîl- Yoie les affaires, également complexes et similaires, de Gaaflfridjv de Picard et de Girard, au chapitre iv : La Justice des homme». Doù vient cette apparente anomalie? C'est bien simple : pour mo^p ces trois derniers sont des sorciers de bas étage, et je crois à Fionocence d'Urbain Grandit^r.
desquels l'Église marqua de tous temps une certaine répugnance à voir des fidèles se vouer.
Il est bon de rappeler que parmi les papiers de toute nature saisis chez Grandier — et sans tenir compte du prétendu pacte *, évidemment apocryphe, œuvre de ses ennemis et peut-être de ses juges — on brûla un manuscrit contre le célibat des prêtres^ ouvrage audacieux s'il en fut (M. Luzarche en a donné naguère une édition (1866), d'après une copie provenant delà collection Jamet, et dont, par malheur, l'authenticité semble des plus douteuses) ; enfin l'on trouva deux pièces de vers au moins équivoques et dont les obscurités furent estimées sales et impudicques.
D'autre part, divers libelles ^ plus qu'injurieux au caractère du cardinal de Richelieu, avaient paru quelques années auparavant. L'on sait que le tout-puissant ministre, nature acrimonieuse et rancunière, supportait malaisément qu'une supériorité se produisît avec éclat, en dehors du faisceau de lumières qu'il avait groupées autour de la sienne propre. Peu porté par tempérament comme par politique à l'oubli des injures et au dédain des quolibets que certain parti ne lui mé-
^ Ce qui paraît monstrueux, ce n'est pas tant le fait d*un pacte signé par Grandier : nous verrons que les sorciers avaient coutume d'en écrire; c'est la présentation aux juges et l'étalage au procès, comme pièce à conviction, du double soi-disant écrit et signé des princes de ténèbres. Pièce rédigée en termes incroyables, avec cette mention dans un coin : « La minute est en enfer (Extractum ex inferis) » — On garde également à la Bibliothèque nationale une lettre du diable Asmodée aux exorcistes! L'arrêt de mort fut rendu sur l'examen de ces pièces mirifiques.
^ Celui qui fit tapage est intitulé : La cordonnière deLoudun.
nageait pas, il avait mis sa police sur les dents poar découvrir Fauteur de ces virulents pamphlets ; mais toutes recherches ayant été vaines, sa rancune avait dû se déclarer satisfaite de Tarrét du Parlement, qui n'avait pas eu honte de condamner au gibet Timprimeur, à défaut du pamphlétaire.
Piètre vengeance ! Il est vrai qu'à Loudun la voix publique, ou plutôt la rumeur de tout un clan de la ville, dénonçait Urbain Grandier : devant ces indices, Richelieu n'attendait plus qu'un prétexte pour perdre le libelliste présumé
L'occasion ne tarda guère. Elle s'oflFrit d'elle-même, superbe, en 1633.
Le diable venait de s'installer aux Ursulines de Loudun. Ce couvent, assez mal famé de longue date, offrait à cette heure un spectacle aussi scandaleux qu'extraordinaire : la plupart des religieuses, y compris Jeanne de Belciel, la supérieure, convulsionnaient, possédées du malin Esprit. Les prodiges si surprenants qui caractérisent l'état d'énergumène, y éclataient dans toute leur étrangeté occulte.
On sait que les Rituels distinguent quatre signes décisifs, à quoi l'on peut reconnaître qu'une possession est réelle et non pas feinte : — 1* entendre et parler des langues inconnues ; — 2* révéler des choses futures ou éloignées ; — 3* faire paraître des forces au-dessus de la nature humaine ; — 4* s'élever dans l'air et s'y tenir suspendu sans s'aider d'aucun appui. Tous ces phénomènes se manifestaient, pêle-mêle avec des jongleries, chez un certain nombre de religieuses :
pas un signe ne manquait au contrôle. Dans les termes mêmes de la définition donnée par la théologie et sous la garantie des critériums que proposent les Rituels, la possession n'était plus contestable. Hurlements, contorsions, poses et propos obscènes, fureur erotique se déchaînant sans nulle contrainte, pas de dévergondage qui fût étranger aux énergumènofB. G^était un pandémonium où tous les cynismes avaient beau jeu, puisqu'ils étaient mis sur le compte du Malin... Des ezorcismes étaient journellement tentés, mais en pure perte.
Lies prodiges s'accentuaient d'ailleurs, par intervalle, si positifs et d'une si frappante authenticité, que leur Tae détermina la conversion soudaine d'un incroyant célèbre, conseiller au Parlement de Bretagne, accouru da fond de sa province pour se moquer des ezorcismes : les religieuses, apostrophant par son nom le sieur Kériolet, le bouleversèrent dès l'abord par de telles révélations, qu'il s'arrêta pétrifié sur le seuil. Puis, pénétrant sa pensée la plus intime, elles lui jetèrent au visage quelques-unes de ses actions passées, dont il croyait bien les derniers vestiges ensevelis dans le secret le plus impénétrable de son cœur. Venu dans l'espoir de beaucoup rire, le vieil athée se sentit remué jusqu*aux larmes : Loudun fut son chemin de Damas, il se confessa et promit de s'amender. Bref, le diable le convertit à Dieu, et si bien, qu'après une rude pénitence, ce gentilhomme, qui faisait profession de ne croire à rien, coula le reste de ses jours dans les pratiques de l'ascétisme le plus exalté :
Incidit in Scyllam, capiens vitare Charybdim.
Cependant les possédées, si clairvoyantes avec le sieur de Kériolet, s'obstinaient à dénoncer, dans la personne du curé de Saint-Pierre, le magicien coupable de leur avoir jeté un sort...
Sur ces entrefaites, Laubardemont, Thomme à tout faire du Cardinal, était de séjour à Loudun, pour surveiller la démolition du château, trop propre à servir de refuge aux protestants dans les temps de trouble. . . Il prit soin d'informer Richelieu de tous ces événements anormaux, et même fit une fugue à Paris afin de décider son maître à sévir; puis bientôt il reparut, muni de pouvoirs discrétionnaires et d'un mandat impératif pour l'arrestation et la mise en jugement d'Urbain Grandier. Le procès s'instruisit lentement; Laubardemont avait requis l'assistance de quelques juges des baillages voisins, soigneusement triés pour l'aider en sa besogne ; la sentence qu'il prononcerait était décrétée d'avance souveraine et sans appel.
Le malheureux curé de Saint-Pierre était perdu d'avance. — Tout d'abord, il s'était déclaré fort étourdiment, avec sa franchise habitueUe, du parti de ceux qui s'opposaient de toutes leurs forces au démantèlement du château. Dès longtemps suspect d'entretenir des intelligences avec les chefs politiques du parti huguenot, il avait en outre — lors de démêlés fort graves avec son évêque — invoqué directement la justice du roi, comme si le cardinal-ministre n'eût pas été tout dans l'État. Ce dernier s'était senti d'autant plus froissé que le roi, flatté peut-être qu'on s'adressât à lui, avait cru devoir faire droit à la requête.
Presque en même temps el de son côlé, le cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux, acquîUant Urbain, rendait en sa faveur un décret de réhabilitation déflnitive. Le curé de Saint-Pierre, quelque peu vain et fanfaron de aa nature, n'avait pas su tenir secrète son intention d'humilier ses ennemis. Simultanément vainqueur devant les autorilés civile et religieuse, il s'était permis à Loudun une insolente rentrée, dans une altitude de triomphateur antique, un rameau de laurier dans la main.
Ce n'est pas tout encore ; car il semble que le pauvre Grandier se soit complu vraiment à entasser imprudence sur imprudence. Prédicateur très admiré, confesseur très couru des dames ', il s'était mis à dos les Ursuhnes, en refusant net et d'un air hautain la direction du couvent qu'on lui avait offerte. Singulier couvent, je l'ai déjà dit ; les mœurs et la façon de vivre n'y étaient pas fort édifiants. Les Ursulines, à force de se monter la tête pour le dédaigneux curé, finirent par l'évoquer en astral el par le voir. C'était, au dire des sœurs, un redoutable magicien : il apparaissait de nuit, portes et fenêtres closes, et déjà la plupart d'entre
< Urlmin Grandier avait une maîtresse dont il était tendrement chéri. C'est pour ceUe jeune fille, aomniée Magdeleine de Brau, qu'il avait écrit son traité contre le célibat des prêtres. — On circonvint Magdeleine: on n'épargna ni promesses ni menaces pour obtenir d'elle quelques révélations. Mais celte courageuse Tille puisa dans son amour la constance nécessaire pour sortir victorieuse de tous ces pièges. Elle se fût laissée écarteler plulôt que de dire un mot qui put compromettre le curé de Saint-Pierre. Il fallut renoncer à tirer d'elle quoi que ce TAU
oUcs s'accusaient sans vergogne de n'avoir plus rien à lui refuser. C'est ainsi que l'hallucination, combinée avec la rancune, les induisit à charger ce pauvre Urbain d'une accusation de sorcellerie, si redoutable au xvir siècle.
Inextricable situation ! Laubardemont seul aurait pu sauver le curé de Saint-Pierre ; mais ce commissaire, d'humeur féline et d'abord cauteleux, n'était pas homme à laisser échapper sa proie .
En vain Grandier, estimant la procédure arbitraire, intorjela-t-il appel devant le Parlement : un arrêt du Conseil d' l'état déclara nul son pourvoi. En vain des citoyens honnotes et courageux adressèrent-ils à Louis XIII dos requêtes et des protestations, paraphées des noms les plus honorables et des plus considérés de la ville. En vain dénonçait-on le fanatisme maladif des Ursulines, le scandale des exorcismes et la partialité des magistrats chargés de l'enquête : Laubardemont réduisit au silence le parti de Grandier et terrorisa toute la ville par la promulgation d'une série d'ordonnances, telles en vérité qu'on n'en avait jamais vu de pareilles.
Cependant l'accusé, dans sa geôle, se voyait en butte aux dernières vexations : il n'avait point de lit. Nous lisons dans une lettre à sa mère qu'il en réclame un, car ^t le corps ne repose (dit-il), Vesprit succombe ; il prie qu'on lui fasse parvenir en outre une Bible et un Saint-Thomas, pour sa coyisolation.
C'est seulement le 14 avril 1634, que s'opère la première confrontation de Grandier avec les religieuses qui le chargent sans merci depuis tant de mois : tandis
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qu'au moyen d'exorcismes incessants, tantôt publics, tantôt à huis clos, telle fois de toutes ensemble, telle autre fois de chacune en particulier, on a pris soin d'exaspérer leur mal et de raidir leur obstination farouche, par la répétition journalière des mêmes exercices de calomnies fantastiques, de dévotieuses imprécations. Les exorcistes Barré et Mignon avaient été longtemps les principaux régulateurs de ces petits scandales quotidiens, puis ce fut le tour des capucins Lac tance et Tranquille.
On mit sous les yeux du curé de Saint-Pierre différents pactes et charmes, composés de sang caillé, de débris d'ongles, de cendres et d'autres matières inconnues. Enfin, pour comble d'ironie, on le força .de prendre l'étole et le goupillon, pour exorciser luimême les religieuses possédées . Jeanne de Belciel et ses compagnes en profitèrent pour l'éclabousser des plus grossières injures, — et comme il s'avisait de les interroger en grec, afin de prendre le diable en défaut, le Malin répondit par la bouche de la Supérieure: Ah! que tu es fin! tu sçais bien que c est une des conditions du pacte faict entre toi et nous, de 7ie respondre point en grec. Toutes ces soi-disant révélations d'outre-monde étaient réputées paroles d'évangile, en dépit des plus étranges intermittences dans l'état lucide des sujets, car il était admis que le Diable n^ peut résister à Vauthoritè de V Eglise.
Détail amusant, trait de vaudeville dans ce lugubre drame : Laubardemont faisait profession d'admettre les yeux fermés, sur la foi des exorcistes, l'infaillible
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véracité des diables contraints selon les rites. Or, il advint que Tun d'eux déclara net, par la bouche d'une religieuse dûment exorcisée, que le sieur deLaubardemont en toit cocu. — Celui-ci, sans défiance et qui n'avait point coutume de relire les procès-verbaux, signa gravement au bas de la page, en ajoutant de sa main : Ce que l'atteste estre t^iYiy. Cette pièce burlesque, mais parfaitement authentique, où le magistrat se porte garant de la disgrâce du mari, figurait au dossier de l'affaire (voir le ms., n** 7618 du Fonds français).
Coupons court à tous ces détails. Il suffira d'ajouter que les exorcistes obtinrent un tel succès de fourire, que Laubardemont dut encore fulminer une ordonnance plus incroyable que les précédentes : menaçant de graves poursuites ^ quiconque se mêlerait de blâmer ou de tourner en ridicule les religieuses et les bons pères Ainsi toutes les précautions étaient bien prises, pour que les uns et les autres pussent être odieux ou ridicules en paix.
Mais un incident survint, que nul n'avait prévu : un vent de repentir souffla tout à coup sur les énergumènes; on vit la Supérieure des Ursulines et deux autres religieuses se jeter, dans un moment lucide, aux genoux de l'inculpé, puis aux pieds des commissaires, avouant qu'elles s'étaient damnées à mentir et clamant bien haut l'innocence de Grandier ! — On les
^ « Dix mille Hures d'amende et autre plus grande somme et
punition corporelle, si le cas y échoit... »
(Texte même de TOrdonnance.)
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* "Al
it taire; on fitpassei'^ remords qui avait dicté leur
^marche pour une nouvelle ruse de TEsprit impur, raciaux d'arracher un magicien au bûcher qui le lamait déjà.
LfC pauvre prêtre s'entendit condanmer à mort ; il it brûlé vif le jour de l'arrêt (18 août 1634). On ne lui avait épargné ni les humiliations, ni les ttrages, ni les raffinements successifs des tortures laire et extraordinaire, pour en extorquer un 'en... Tout fut inutile : il mourut, sublime de dou- ^ur et de résignation, mais inébranlable. SûÊ le bûcher même, on assure que Lactance lui idit à baiser un crucifix de métal rougi au feu. Ldt voleur imprévue de la brûlure lui ferait, pensait-on^ jeter la tête en arrière : ainsi le peuple, trop pressé le croire innocent, ne pourrait plus douter qu'il lourût dans Timpénitence, au vif retrait de ses lèvres, (imulant un refus.
A Tissue de ce piège infâme, Grandier fut encore ictlme d'une plus infâme perfidie. On lui avait pro- ÎBiis de l'étrangler sitôt que le bois prendrait feu : mais les exorcistes avaient fait des nœuds à la corde, et
^malgré tous les efforts du bourreau *, Grandier tomba Hvant dans le cœur du brasier. On put l'entendre
core s écrier dans les flammes : — « Mon Dieu I
ieu ! Pardonne à mes ennemis ! »
* Le bourreau se vit contraint de reculer, au moment où il y faidt ses efforts; car, sans attendre le signal, le père Lactance avait ns le feu de ses propres mains, et la flamme montait.
En ce moment précis, un voWe pigeons vint toui noyer sur la tête du martyr. Les hallebardiers s'épu sèrent en vains moulinets pour leur faire prendre I fuite : Grandier mort, la troupe, d'un vol rapide, s perdit dans les nuages. On conçoit quel parti les calom niateurs du pauvre homme surent tirer de cet incideo inattendu : ils crièrent qu'une bande de démons accou rait recevoir Tâme du magicien. D'autres se persuadèrent par contre qu'à défaut des hommes, ces colombeétaient venues témoigner de la parfaite innocence d'ufttelle victime !
Ce qui parut de brochures et de mémoires pour ^ contre Grandier est chose à peine croyable; ces h' tailles d'opinions passionnèrent longtemps les esprî* Je donne ici quelques strophes qui forment l'Epilog^ d'un livre excellent, publié en Hollande, par un sie^ Aubin (Saint-Aubin, suivant d'autres), et qui jouit é France d'une vogue surprenante pour l'époque : VEp toire des Diables de Loudun (Amsterdam, 1693, pe in-i2) *. Ces vers, d'une trempe et d'une netteté pe communes, semblent écrits d'hier :
L'Enfer a révélé que par d*horriblcs trames Je fis pacte avec lui pour débaucher les femmes.
* Le succès de cet ouvrage, dû, comme on sait, à une plume pr lestante, enragea les partisans de la possession et des exorcisme L*un d'eux lui opposa une réfutation merveilleusement inepte, so ce titre : Examen critique de V Histoire des Diables de Loudu par Tabbé de la Meynardaie. Liège, 1749, in-12.
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De ce dernier délit' fonoDoe ne se plaint : Et dans IMiOuste Ami qui me livre au suplice, Le Démon qui m'accuse est auleur et complice, Et reçu pour témola du crime qu'il a feint.
L'Anglais, pour se venger, fit brûler la Pucelle. De pareilles fureurs m*ont fait brûler comme elle. Même crime nous fut imputé faussement.
Paris la canonize, et Londres la déteste : Dans Loudun l'un me croit Enchanteur manifeste, L'autre m'absout, un tiers suspend sonjugement
Je fus, comme Hercule, insensé pour les femmes. Je suis mort comme lui consumé dans les fl&mes. Mais son trépas le fit placer au rang des Dieux. Du mien on a voilé si bien les injustices, Qu*on ne sait si des feux funestes, ou propices, . ITont noirci pour TEnfer, on purgé pour les Gieux.
En vain dans les tourmens a relui ma constance, (Test un magique effet. Je meurs sans repenlance. Mes discours ne sont point du stile dos Sermons : Baisant le Crucifix, je lui crache à la joué; Levant les yeux au Ciel, je fais aux Saints la moue : Quand j'invoque mon Dieu, j'appelle les Démons.
D'autres, moins prévenus, disent, malgré renvie, Qu'on peut louer ma mort sans aprouver ma vie; Qu*ètre bien résigné marque espérance et foi ; Que pardonner, soufrir, sans plainte, sans murmure. C'est charité parfaite, et que Pâme s'épure. Quoi qu'on ait vécu mal, à mourir comme moi.
Le ciel parut venger la mémoire du pauvre prêtre, en frappant tous ses bourreaux. Laubardemont, tout Je premier, foudroyé dans ses affections de famille, tomba dans la disgrâce du cardinal; les Pères Lactance et Tranquille moururent presque aussitôt dans les accès d'une frénésie qu'on mil sur le compte du Diable. Le Père Surin, autre exorciste, devint fou. Quant au chirurgien Mannoury, qui fut si cruel à
lOO us mnjE &K s;âTAX
regard da paarra iscolpê. W spectre de sa TÎctime ne le quitta plus. le karcebnt sans répit jusqu'à la tombe«
Vii>ain Grandier arait eu de$ prêdéeesseiurs : il ne fut pa$ le dernier mis à mort sur la déncMiciation dVnergumènes. se prétendant toutes plus ou moins déshonorées par un homme ^« de sa rie, n'^arait eu 1 Oivasion de les roir et de leur parier. La tradition le voulait ainsi : les possédés se piquèrent toujours de la suivre servilement*
Sans doute« la Possession i ou^ comme Fappelle le D' Calmeil» rHystero-démonopathie) est une maladie des plus mystérieuses^ féconde en manifestations stn* pédantes et dont bi Faculté de médecine éprouverait quelque embarras à rendre compte, diaprés les lois actuellement admises de ses doctes professeurs ; mais qu'induire de là? — Que certains mystères demeurent impénétrables, quand même la science officielle intervient pour les éclaicir.
Les exorcistes n*entendent pas de cette oreille et voici de quel style ils ont coutume de vaticiner :
Le Diable est Fautetir de tous les phénomènes qui ne s'expliquent point par les lois connues de la Nature. — Dûment exorcisé, le Diable est contraint à dire vrai; son témoignage doit fait^ foi devant la justice.
Ces deux formules, combinées avec art, ont été la condamnation sans appel de bien des innocents. Heu-
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reusementy si le Diable marque encore des velléités de témoigner en justice, la justice n'a plus souci des témoignages du Diable. Nul ne se plaint aujourd'hui de ce petit changement...
Je me trompe , ami lecteur ; il faut bien t'en faire laveu.
Toute une école contemporaine, dont je veux te toucher un mot, semble regretter l'ère des exorcismes journaliers et des procès de sorcellerie. — Mais avant de te faire faire la connaissance du marquis Eudes de Mirville et de son ami, le chevalier Gougenot des Mousseaux, souffre qu'on te présente un moderne hiérophante, qui fut, vers 1820, plus curieux encore de voir se rallumer les bûchers*. C'est l'auteur de quatorze cents pages in-8 sur les FarfadeW% ouvrage orné de figures et d'un portrait au bas duquel Fauteur
* En effet, son plus doux espoir est d'amener, par ses révélations, les souverains à faire revivre les anciens décrets contre les adeptes de la magie. Il entrecoupe constamment de pareilles menaces les invectives qu'il fulmine contre ses persécuteurs : — « Quel fruit recueillerez-vous de vos infâmes procédés? La certitude d'être un jour resserrés dans les cachots de la sainte Inquisition, si sagement instituée pour punir les esprits, les sorciers, les magiciens et môme tous ceux qui douteraient un instant du pouvoir du Dieu suprême.
• J'espère un Jour lire les noms de tous ceux qui s'attachent à me persécuter, sur les listes sanglantes de ce redoutable Tribunal (tome I, page 143) ! »
Il va jusqu'à émettre ce vœu charitable: « Grand Dieu... faites croître sur la terre assez de bois, pour pouvoir élever en tous lieux des bûchers assez grands et assez spacieux, pour contenir et pulvériser toute la race farfadéenne (tome III, p. 197)! »
^ Les Farfadets, ou tous les démons ne sont pas de l'autre monde... Paris, l'auteur, 1821, 3 vol. in-8.
décline, de la meilleure grâce, ses noms, titres et qualités : « Alexis -Vincent -Charles Berbiguier de Terre-Neuve-du-Thym, natif de Garpentras, habitant Avignon, momentanément domicilié à Paris... » Nous voilà renseigné.
C'est un possédé véritable, qui ne voit partout que démons (qu'il nomme des Farfadets) et sorciers (qu'il appelle des physiciens) . Il se plaint amèrement d'une société infemalicO'diaboUqtie {sic)j dont il démasque à la face du ciel les principaux affidés — des docteurs, des étudiants, des avocats, des pharmaciens... Les incessantes persécutions que lui font subir ces misérables empoisonnent son existence ; il croit s'en venger en dénonçant leurs noms.
Simple fou, dira-t-on. Pourquoi grossir ce chapitre (déjà trop massif), à faire mention d'un pareil être? — Le célèbre abbé de Villars pourrait répondre : — « Dieu m'a fait la grâce de reconnoître que les fols ne sont au monde que pour donner des leçons de sagesse*. »
Et puis Berbiguier n'est point un fou comme les autres; sa folie a cela de particulier qu'elle se fonde sur la perception — absolument indirecte et faussée, j'en conviens — d'un monde très réel que les gens sensés ne soupçonnent pas, et que mon livre ne leur fera conl naître, d'ailleurs, que s'ils se résignent à devenir des Ifous eux-mêmes : je veux dire des êtres susceptibles de
* Le comte de Gabalis ou entretiens sur les sciences secrètes* Londres, i742, 2 vol. in-12 (tome I, Nouveaux entretiens, [)age 2).
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notions et de perceptions, auxquelles restent fermés là plupart de leurs semblables.
Berbiguier est certainement la victime d'une nuée de larves ; mais il attribue ces vexations à des sorciers métamorphosés en monstres de toute sorte et de toute ^T^mdeur. L'examen de ses gravures est des plus curieux à ce point de vue ; ceux dont les yeux ne sont pas faits pour l'astral peuvent du moins étudier en ce miroir la nature protéenne des larves, aptes à revêtir, avec une inconcevable souplesse, les formes les plus paradoxales et plus variées ; il suffit que le pauvre possédé j que leur présence horripile, ait Tappréhension ou l'obsession de quelque hideuse figure, et les larves de se modeler aussitôt en conséquence : c'est une hallucination qui prend corps ; c'est une pensée qui s'objecnive et s'informe dans la substance plastique ambiante, ainsi que je le détaille en l'expliquant, dans la Clef de la Magie noire.
a Lorsque vous entendez, dit noire homme, le bruit que font de gros oiseaux qui battent des ailes, c'est du farfadérisme pur ; il en est de même lorsque vous entendez marcher des monstres d'une grosseur prodigieuse ou d'une forme afireuse, mais que vous ne voyez pas non plus ; lorsque, dans les appartements les mieux clos, vous entendez un vent épouvantable, qui effraye les personnes qui se croient à l'abri... Alors, il faut s'armer d'un grand courage, se munir d'une arme quelconque, ou tranchante, ou pointue, s'il y a moyen, agir sans cesse de droite à gauche, conune si vous espadonniez, et vous entendrez peut-
êlre couler le sang de celui ou de ceux que vous aurez eu le bonheur de blesser (Berbiguier, tome III, pages 83-84). »
La variété de formes où se multiplient les larves est parfaitement décrite en ces lignes ; mais ce qui est le plus étonnant, c'est que ce maniaque sans lettres ^ étranger de toute évidence aux théories scientifiques de la Kabbale, ait eu l'intuition précise des véritables armes propres à dissoudre ces êtres factices et fugaces : len pointes d'acier, les lames tranchantes — et aussi {Les Farfadets, tome II, pages 27-63) des fumigations particulières!... Du reste, n'insistons pas : nous retrouverons plus loin Berbiguier et tout son arsenal d'armes offensives et défensives (ch. v, pp. 354-357).
Je ne le cite ici qu'à titre de démonologue moderne et c'est comme tel que je veux fournir encore un échantillon de son style.
Tous ceux qui croient au Diable et à l'Enfer sont caractéristiques sous ce rapport. La bizarrerie du langage ne le cède en rien chez eux à la bizarrerie des idées : la forme est digne du fond.
Ecoutez cette diatribe contre les chats : « Puisse ce chapitre... dégoûter les dames de Paris de l'amour qu'elles portent à ces animai4x farfadets ; je n'éprouve jamais de plus grandes douleurs que lorsque
* Toute la partie d'érudition (quelle érudition!) est en effet compilée; quant au style, MM. Pascal Brunet, avocat, et François- Vincent Raspail ont dû, tout en respectant avec soin sa précieuse saveur, faire disparaître du manuscrit les fautes d*orthographe et de grammaire qui remaillaient.
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je vois une jolie bouche s'appliquer sur le museau d'une bête qui est de la race des tigres. Ma douleur n'est pas moins grande, quand j'entends ime jolie femme appeler son mari mon chat; il me semble qu'en lui disant mon chatj elle l'invite à se faire recevoir farfadet!
« Je ne serai jamais le chat de la femme vertueuse que je dois épouser. Une des clauses de mon contrat de mariage défendra à celle qui associera sa destinée à la mienne de me donner d'autres titres que cetuc qui flattent les honnêtes gens. J'aime bien mieux qu'on me dise mon ami, que de m'entendre appeler par des noms que repoussent Pamour et la nature (tome II, pages 307-308) ! »
Le fléau des farfadets (c'est le nom qu'il se donne lui-même) croit apporter au monde la révélation d'une science nouvelle, en même temps que le moyen de réduire désormais l'Enfer à l'impuissance : « Je ne suis pas toujours de l'avis des savants ; souvent, quand je m£ les comparée, ils ne sont à mes yeux que des sots (tome I, p. 324). » Avec une telle opinion de luimême, Berbiguier ne désespère pas de prendre rang parmi les Pères de l'Eglise : « Je suis au comble de la joie, lorsque mes pensées sont partagées par un apôtre de la foi chrétienne ; c'est pour cela que je me
fais un devoir de ne pas manquer un sermon
Mon livre sera plein de matériaux que les prédicateurs pourront consulter, lorsque, dans le silence du cabinet, ils composeront leurs discours. Ils m'ont fourni matière à mes dissertations ; je me flatte de
la leur 7*endre avec usure... Quelle jouissance nouvelle pour moi, lorsque j'irai au sermon et que je m entendrai citer par le prédicateur^ comme on cite saint Jean, saint Marc, saint Mathieu ou saint Paul!... (tome III, pages 63-64, passim). »
Joseph Prudhomme visionnaire : voilà Berbiguier. Les hôtes de TEnfer lui apparaissent sous une forme éminemment traditionnelle, classique et poncive.
Mais soixante-dix ans ont coulé depuis la publication des Farfadets . Soyons modernes ; après Satanrococo^ nous allons voir Satan fiii-de-siècle.
A une époque où ce prince des ténèbres voit nier son empire par les spirites les plus déterminés — car ceuxlà même, pour qui les apparitions de fantômes sont chose toute simple et familière, s'esclaffent au seul nom du Malin ! — la prudence deConrart semble avoir gagné jusqu'aux plus endiablés parangons du diabolisme. Prompts à reléguer dans l'histoire des âges révolus les faits litigieux de sorcellerie, ces docteurs avouent volontiers que les temps sont changés, et que le Démon témoigne quelque répugnance à se produire désormais en personne^ devant un public irrévérencieux et bien capable de lui rire au nez, s'il le montrait.
Il ne faudrait pas croire cette répugnance invincible. Eliphas nous raconte * l'aventure d'un ouvrier de Paris que le démon Astaroth visita, sous la figure
* La Clef des grands Mystères, Paris, Baillère, 1861, in-8 (pages 167-176).
d'un pourceau gigantesque, à tête de bœuf. C'était vers le début du second empire.
Mais, respectueux de la tenue correcte et des usages qui sont de rigueur aujourd'hui, Satan se montre parfois moins indécemment archaïque : il sacrifie même aux bienséances, jusqu'à refréner son goût bien connu des travestissements légendaires.
Nous ne saurions clore plus agréablement ce chapitre, qu'en rapportant la véridique aventure qui fut certifiée au chevalier Gougenot des Mousseaux, par un évêque de ses amis. C'est sur l'autorisation expresse de la pénitente et à la honte des apôtres du scepticisme, que le prélat invite M. des Mousseaux à publier la confession d'une pauvre fille, séduite et outrageusement déçue par un diable en habit noir.
Le récit que nous allons transcrire (en l'abrégeant un peu) occupe les pages 376-384 du livre intitulé : les Hauts phénomènes de la Magie (Paris, grand in-8, 1864). Le nom du chevalier des Mousseaux, auteur de cet ouvrage et de plusieurs autres semblables *, fit quelque bruit il y a trente ans — et l'autorité religieuse accorda la plus solennelle sanction aux théories ardemment défendues par lui et par son maître le marquis de Mirville'^
* Autres ouvrages de M. des Mousseaux, publiés chez Plou (grand in-8) : Mœurs et Pratiques des Démons (2* édition), 1865; — Médiateurs et moyens de la Magie, 1863; — Magie au xix« siècle, 1864.
2 Les Esprits et leurs manifestations diverses, ^^lT le marquis de Mirville (Paris, 1854-1863, 6 vol. gr. in-8).
tllH LR TBMPLE DE 8ATA3I
iUi fut toiito une levée de boucliers, dans le camp MllMiinoiiliiiii, on faveur des doctrines au moins saniMiMMiM, dont loH bAchers avaient été, du xn* au ^VM' hlnrln Nurtoui, la conclusion très logique et la
i U\ nt'iH'iMiNoniit impitoyablement d*exagératioD HtfMM MtiM niiilit^ro nuHsi grave, si je ne mettais sous l«*M VKIM du Inr tour quelques-unes des appréciations |t(Mi|fillvMn do (oiiH los ayants-droit : Mgr Donnet, i «fntlMMl Mh'lH^vAquo do Bordeaux; Mgr Gésaire, cardlM»il •Mrliovi^qm» do Uosançon; le T. R. P. Ventura lih MiMilirMi H(^n(W*al dos Théatins, consulteur de la rffMHMw<Mlinti doN llitos, examinateur des évéques, hU : Im m, \\ N'oisin, etc., — Ces approbations, IffMlhQ li«i iMolloM, qiiol(|uo8-unes enthousiastes, peuvent M». Iiih MM liMo du livro d*oi\ j'extrais l'histoire qui va "HUm< litiiiMuo olloN sont d'une grande étendue, je h tii » IImiiU i|uo doH brihos:
hi. lUMMNVi. hoNNKT : — « Déjà, Monsieur, dans yn\^i. Ihiii ilo h .t/iii/M' (tu \\\* iiiècle^ vous avez exaliHio; l'i MhiHio luodoruo dans son principe;... vous »:ii ini;/. M|ilHl^«^ l(«>i oaraoUMvs démouiaques. . . AujourillMil. iImmîi Mtiro ouvra),v dos MtkHateurs^YOnsBÎilez (ihirt luiii, \uu)« ouUv» au oœur de votre sujet, et ft lit Iripliî luiuhVo do rhisloirt\ de la religion et delà |»lilli»hH|ihio, \\\\\H fouilloa dans leurs profondeurs les fiiiMloMUMilH do la Ma^io.
" (ltM»lh»uo/i. Mousiour, {\ combattre l'erreur et à èiu^thy («0 sricur »/»• Ai cthUt^ctUhohqu^ rotre zèle et
votre savoir. . . Continuez à défendre la vérité^ à désabuser les peuples^ et Ton pourra vous appliquer les belles paroles de l'Écriture : — Qui erudiunt multos, quasi êtellœ in perpétuas œtemitates (du 26 juillet 1863). »
De l'archevêque de Besançon: — « Je puis
vous assurer que non seulement vos ouvrages sont trèsorthx)doxes, mais encore qu'ils sont très attachants et très complets (du 9 octobre 1863). »
Du GÉNÉRAL DES Théatins : — '< Vous avez
traité votre sujet en maître: votre vaste savoir, votre immense érudition mettent en évidence C incontestable réalité des faits. Votre impitoyable logique en démontre le caractère surnaturel et la nature démoniaque.
« Parfaitement orthodoxe, vous avez su éviter les erreurs deGôrres..,
« Un vieux proverbe de votre nation dit : noblesse oblige, et personne mieux que vous, Monsieur, ne met en pratique cet axiome. Par votre dernier ouvrage, vous venez de conquérir des lettres de noblesse dans V Eglise, qui vous imposent de nouvelles obligations.
c( Ne vous arrêtez pas eii si beau chemin. Dieu bénira vos efforts, et la vénération et la y^econnaissance des âmes vraiment catholiques honoreront un jour votre mémoire et votre tombeau (1863). »
Du R. P. Voisin : — «... Partout vous êtes à la hauteur de votre sujet Partout vous vous présentez en philosophe sagace et d'une parfaite orthodoxie... Je vous félicite de votre bel et bon livre,
œuvre utile non seulement aiuc séculiers, mais encore à bon nombre d'ecclésiastiques y et non seulement aux gens simples, mais encore aux savants. Continuez votre rôle de champion chrétien et d'apologiste orthodoxe (3 novembre 1864). >»
Après ces citations qui étaient utiles, on en conviendra tout à rheure, j'en arrive aux aveux de la pénitente. Gomme ci-dessus, je transcris d'une plume fidèle, mais en élaguant ce qui n'est point essentiel ni typique :
« Par une soirée d'été — c'était le 17 juillet 1844 — notre jeune fille et seize autres amies se trouvent réunies toutes ensemble dans une même maison ; deux hommes seulement figurent au milieu de ces étourdies. On s'est promis de mener vie joyeuse et bruyante : — Si votes le voulez, dit un de ces messieurs ^f en ferai venir UN qui s'y connaît en plaisirs j [sic). — Oui, oui, nous le voulons ! Que va-t-il faire? On se regarde. Les portes sont fermées, bien fermées, les fenêtres closes; l'orateur ouvre un livre qu'il appelle le Grand Albert et marmotte quelques paroles... On s'attend, on s'apprête à rire. Mais tout à coup y ô surprise! apparaît , comme apparaîtrait U7i fantôme y un très beau mo7isieur [sic).,. — Oui, oui, je promets de vous amuser soigneusement, dit à cette joyeuse couvée de folles le nouveau venu, celui qui, d'invisible, vient de devenir visible : Il faut pourtant que nous tombions d'accord; j'y vais mettre une condition facile, n'est-ce pas?
LB DIABLB iii
« Oavrant donc un livre et présentant à chacune d'elles une feuille de papier blanc, l'inconnu dicte ces paroles auxquelles il leur demande de souscrire : — Je renonce à mon nom (cinq d'entre elles s'appelaient Marie), je renonce à la foi^ au cielj à t enfer ; je me donne à toi pour toujours. Et toutes successive^ ment sont mises en demeure de signer cette formule avec lew* sang...
« Une série de danses étranges, hasardées, voluptueuses, puis échevelées, puis ignobles et qui se terminent en scènes de débauche, ouvre cette période de bonheur promis. La nuit se passe, et ton voit^ à un moment donné, Timpudent et beau monsieur «'^vanouir^ comme s'évanouirait une ombre. Une semaine et des mois s'écoulent .
« Mais quel était donc ce cynique et prodigieux personnage, entrant et sortant portes closes, apparaissant comme un rayon de soleil, disparaissant comme disparaîtrait un fantôme ? Quel était cet effroyable bon vivant, subitement sorti du néant, que chacune avait vu de si près et si fortement senti?... Il fut ce qu'il fallait être pour les folles qu'il se proposait de capter. Il eut ce jour-là figure de jeune homme, visage de quelque trente ans, habit de coupe élégante, et ni plus ni moins de griffes qu'une femme coquette. On peut le dire en connaissance de cause, car il se mit fort promptement à l'aise, et bientôt rien ne resta \ plus caché de sa personne, pas plus ses pieds que ses \ mains : répétons que chacune de nos jeu7ies et licenn : cieuses imprudentes dut à la grâce plénière du con- j
tact de savoir ce qu'il était. . . Le témoignage de leurs sens ne fut, hélas I que trop complet.
« Mais limitons-nous aux traits qui se rapportent à la jeune fille : elle se trouvait seule et occupée dans sa chambre le 17 juillet 1845, c'est-à-dire le jour anniversaire de cette apparition... Tout à coup, le même être, subitement formé sous ses yeux^ lui apparut et la fit tressaillir de surprise. — Te rappelles-tu le n juillet fini dit-il en Tabordant... Hésiterais-tuf Signe vite y ou je te tue ! — Et chaque année ^ désormais, ainsi surprise, il me fallut renouveler le bail de ma personne.... La chose faite, nous redevenions bons amis : tout dut se passer conjugalement encore et ce fut ainsi chaque fois qu'il apparut. Je le voyais, je le touchais, je lui parlais, et le temps de ses visites était, pour le moins, de trois bonnes heures. Onze ans de suite il est venu Ses visites commençaient, en général, par une conversation de près d'un quart d'heure, puis il s'emparait de ma personne...
« Cependant je l'interrogeais avec liberté : — Comment t'y prends-tu donc, lui demandais-je, pour apparaître et disparaît^^e portes fermées et fenêtres closes? — J'ai des permissions. — Mais, pour un corps, cest inco7icevable ; si tu es diable et, par couséquentj un esprit, comment peux-tu donc être pour nous comme un homme? — Je prends un corps mort et avec cela je fais ce que je veux (sic) !
« — Tu ne moun^as jamais, me disait-il, tant que tu me seras fidèle; tu seras étemelle; je veux dire
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quà la mort j aurai le pouvoir de te faire reprendre la vie.
« Qu'entendait-il par ces paroles ?
« Ce qu'il y a de certain, c'est que, par une merveille de la grâce de Dieu, la vie rentra dans mon âme
à la suite du remords Aujourd'hui, le pacte est
rompu, Dieu merci ! Ce ne fut pas sans peine. C'est à Dieu que j'appartiens; il était temps! Le remords ne déchire plus mon âme, mais mon repentir est profond. . .
« — Êtes-vous bien certaine que toutes vos réponses à ces questions expriment des choses réelles, et non point des illusions? — Oui, parfaitement certaine; aussi certaine que je puisse être de quoi que ce
soit au monde La certitude de m£s anciennes
amies, ajouta-t-elle, est inébranlable et pareille à la mienne.
c< Cette rédaction étant terminée (nous prévient M. des Mousseaux) d'après les 710 tes et sur les réponses que, depuis trois ans^ m'a successivement . transm^ises M^^ X... et à la suite des conversations que j'eus avec lui sur ce point, je la lui soumets ; il la trouve exacte et bonne à publier telle que je la publie *. »
Le chevalier Gougeuot des Mousseaux est un trop piquant historien des mœurs sataniques pour que nous ne cédions pas à la tentation de lui laisser la parole quelques instants encore.
* Hauts phénomènes de la Mafjie, pages 376-384, passim,
Nouvel avatar du Malin. — L'auteur nous décrit à quelles fantaisies de goût douteux le Diable se livre, quand la curiosité rassemble, autour d'un médium en vogue, d'élégantes et (pour cette fois du moins) plus pudibondes filles d'Eve :
« De temps en temps, un souffle indiscret et mystérieux s'engageant sous les jupes des femmes... les gonflait et les ballonnait. Plusieurs dames, appartenant à la société la plus distinguée et parfaitement étrangères de rapports Tune avec l'autre, m'assurèrent avoir éprouvé de la manière la plus sensible ce désagréable effet, qui, plus d'une fois, les fit battre précipitamment en retraite Jusque-là, rien que d'assez
innocent ; mais un jour, entre deux dames de ma fort intime connaissance, et dont la plus jeune, madame la comtesse de ***, est dans un âge de respectable maturité, une troisième était assise, amie de l'une et de l'autre. Tout à coup, et tout isolée que fût celle-ci du médium et de ses compagnes, elle jette un cri de détresse, recule et porte sa main vers la partie inférieure de son buste. Elle est hors d'elle
<( Un autre jour, une dame d'un assez riche embonpoint étant assise à quelques pas du médium, une baleine de son jupon, sur laquelle portait tout le poids de son buste, fut aussi violemment extraite de sa coulisse que le serait une dent de son alvéole. Au même instant, un cri s'échappait de la bouche des autres femmes, qui toictes à la fois^ se sentirent touchées à une même partie du corps. Moitié respect pour la vérité, moitié respect pour elles-mêmes, cette partie fut
par ces dames appelée les genoux. Je ne parle pas au hasard, mais je serais lapidé, si je disais plus ^ »
Décidément, Lucifer est un détestable plaisant ou plutôt un gaillard de très mauvaise compagnie. Mais, croyez-moi, la faute en est à certains médiums qui tolèrent chez leurs lutins familiers d'aussi déplorables façons. Si les frères et les maris m'en croyaient, ne pouvant atteindre les inconvenants espiègles de Tinvisible, ils tireraient — par procuration — les oreilles des médiums coupables d'enrôler dans leur troupe d'aussi fâcheux acteurs et de produire, dans leurs baraques, des scènes d'une pareille indécence.
Tous n'ont pas d'ailleurs de commensaux aussi compromettants : c'est assez heureux pour le métier ; car ce genre de caresses surnaturelles n'étant pas habituellement du goût de ces dames, et moins encore du goût de messieurs leurs époux, les médiums risqueraient d'endosser les torts du Diable et le Spiritisme les torts des médiums : bref, si récréatives qu'elles fussent, les séances désertées leur seraient un avertissement, un peu tardif peut-être, de mieux élever à l'avenir leurs potaches de l'autre monde !...
Le style du chevalier n'est pas moins attachant que les historiettes dont il se porte garant : aussi terminerons-nous en jetant sur le papier les quelques fleurs de rhétorique dont il a parsemé TEpilogue de son récit :
* Hauts phénomènes de la Magie, pages 349-3o0.
u IjOl même et identique versiofi^ sortie de la bouche dn second témoin, atteignit mon oreille à Faide d'un léger ricochet ménagé par une personne amie, et que j'avais tout simplement mise sur la voie, afin de pouvoir élever mes documents ai^^ssus des régions du doute (page 350). »
C'est délicieux, n'est-ce pas ? Voici mieux : un courroux véhément étreinl le chevalier à la gorge ; il songe aux chrétiens assez mauvais catholiques pour douter des prodiges qu'il rapporte et du consensus universel des démonographes :
« Honte cependant (s'écrie- l-il) dans la vigne du père de famille y à ces py^otestants de seconde cuvée y qui osent préférer leurs faibles et vacillantes lumières aux lumières itidéfectibles de l'Eglise, leur pauvre et anile raison ne se rendant à t autorité religieuse que lorsque celle-ci, leur appuyant la pointe de la condamnation sur la gorge, leur crie : Croire ou Cenfer ! Se rendre ou mourir ! »
Textuel. — Ah ! je n'invente rien. C'est en toutes lettres, à la page 133.
Il entrait dans mon plan de faire ressortir le langage des docteurs de la démonologie.
Après le style Vincent Berbiguier, j'ai fait goûter à mon public le style Gougenot des Mousseaux...
Quelle triste figure tu fais, partout et toujours, vieux Satan ! Quand tu n'es pas odieux, tu es grotesque. La fange de sottise où tu te vautres éclabousse jus-
qu'à tes adversaires, et le ridicule intense que tu dégages rejaillit sur tous ceux qui croient en toi, soit pour te maudire, soit pour t'adorer !
Ta science est une dérision : la Sorcellerie (cette magie à rebours, que les ignorants et les envieux ont trop souvent confondue involontairement ou à dessein avec la Sainte Kabbale) ^ la sorcellerie mêle à tout instant, dans sa cyathe impure, la turpitude au fanatisme, le crime à la déraison !
Les ténèbres ne sont pas ; la lumière seule existe...
Tu n'as qu'une excuse, ô Prince des Ténèbres, c'est que tu n'existes pas I... Du moins tu n'es pas un être conscient : négation abstraite de l'Etre Absolu, tu n'as de réalité psychique et volontaire que celle que te prête chacun des pervers en qui tu t'incarnes. — Et dans ces incarnations mêmes, on te reconnaît partout à tes caractères essentiels, qui sont le Non-être, la Misère, l'Impuissance, la Bêtise et TEnvie. . .Dans tes domaines, ô Satan, nous entrons la tête haute.
Manifester Tinanité des ténèbres infernales, c'est rehausser Téclat de la divine splendeur ; démasquer les pratiques immondes et sacrilèges du nécromant, c'est glorifier les œuvres augustes du Mage.
Nous voici derechef, lecteur, au seuil du mystère, mais du mystère d'opprobre et d'erreur, de nuit et d'iniquité.
Ne stationnons pas devant le portique, indigne de notre attention ; mais, pour pénétrer au cœur de ce temple qui n'est qu'un bouge et qu'un repaire, armons-
nous, comme d'un talisman, de la naïve et méprisante devise dont Henry Khunrath a scellé son Ampk^ théâtre de la Sagesse Etemelle :
Phy Diabolo, terqvb qvaterqvb isti phy : atqvb itervm phy in -«tbrnvm !
La Papesse = le Binaire = les Facultés = le Sujet...
le Sorcier,