Chapitre II
Ie tous temps, il s'est rencontré des hommes superstitieux et méchants, curieux des mystères pour les profaner, jaloux de la Science pour en faire abus, ambitieux du pouvoir pour régner dans le désordre et par le crime.
La Magie est apparue à ces pervers comme un triple instrument de tyrannie, de jouissance et d'intimidation — et ce rêve impie d'un despotisme sans frein ni contrôle, étayé sur le monopole des connaissances interdites au vulgaire, les a séduits, trompés et perdus. Car la Science est de droit divin : qui convoite ses trésors dans un espoir de prévarication impunie, s'égare dans le souterrain qui mène au secret caveau; il s'enfonce dans les profondeurs s'il croit remonter, et la clarté lointaine qu'il prend pour la lampe du seuil n'est que le reflet anticipé du bûcher d'expiation.
Cependant, la Nature, respectueuse du libre arbitre,
a doué rhomme de moyens d'action dans Piniquîté comme dans la vertu ; l'agent occulte obéit à toute volonté, sainte ou perverse, et si l'égoïste est inapte à la conquête du Vrai, du moins il peut le Mal.
Dans quelles circonstances le qualificatif de sorcier lui est-il applicable? La question paraît délicate. En effet, les êtres supérieurs qui font servir la science à des œuvres de ténèbres ne sont pas à proprement parler des sorciers, encore qu'ils accomplissent des rites maudits.
Les bateleurs non plus ne sont pas forcément des sorciers, quoique bien des bateleurs soient sorciers, ou si l'on préfère, quoique bien des sorciers soient bateleurs.
Expliquons-nous. — On s'accorde assez communément pour voir dans les sorciers d'audacieux charlatans : je me garde bien de dire qu'on a toujours tort. L'histoire est là pour attester leur dégradation morale ; elle les fait voir trempés dans la lie des crimes, et de tels hommes ne peuvent être que des hypocrites. En mainte occurrence, à force de mystifier autrui, n'ontils pas fini par se mystifier eux-mêmes ? Je le veux bien.
Il messiérait pourtant de généraliser cette hypothèse. S'il y a des sorciers plus ou moins charlatans, il est sûr que nul d'entre eux n'est un sceptique absolu. Leur déchéance intellectuelle et morale — les incitant à croire ce qui est absurde à lexclusion des choses qu'avoue la raison — nous fournit la clef de cette anomalie.
LB 80RGIBR iSi
Parlons-nous du classique sorcier? du ténébreux adepte de la magie noire ? Celui-là croit éperdument à sa propre puissance. Il n'a pas tort, car elle est réelle ; mais il n'en soupçonne pas plus la cause médiate qu'il n'en discerne l'agent médiateur.
Parlons-nous des médiums et autres sorciers contemporains?— Elle est sujette à des intermittences, cette Force qu'ils prétendent diriger et qui les mène, décliainer à leur gré et qui les enchaîne à la fatalité de son propre mouvement : en sorte qu'ils se trouvent réduits au rôle d'escamoteurs, dès qu'elle vient à leur manquer.
C'est ainsi qu'on a pu prendre sur le vif des plus grossières supercheries tel médium d'une incontestable puissance, et qui, la veille, avait réussi — dans des conditions de contrôle scientifique et même d'écrasante évidence — des phénomènes plus surprenants cent fois Mais hier, le médiateur assistait le médium; il lui manque aujourd'hui : et comme l'orgueil ou la cupidité domine le pauvre expérimentateur, il préfère tricher (dût-on le surprendre en flagrant délit!) plutôt que de s'avouer en fait l'humble esclave des puissances occultes dont il s'est targué d'être le haut et puissant seigneur.
Que cet exemple, pris chez les sorciers du jour — galantins de l'Occultisme et ténors du Mystère *,
( Je ne vise ici que certains médiums douteux et charlatanesques ; mais il faut avouer que les médiums consciencieux sont Texception. Encore, parmi ces derniers, faut-il tenir compte de la fraude inconsciente, fréquemment observée chez eux, coinme nous le montre
fonambiiles d*ime inrisible corde, polichinelles en habit noir et dont la ficeUe ne se voit pas — que cet exemple ne nons déloorne pas du sorcier légendaire, immonde et redouté paria du moyen âge et de la Renaissance : fanatique et borné, craintif comme tous les suspects, téméraire comme tous les poltrons traqués.
EIntre les modernes magiciens, ces hâbleurs obligés des séances pubUques, et les fauteurs de sortilège d'antan, U est un point de rapport et un point de dissemblance. Marionnettes également inconscientes d'un Agent qu'Us prétendent asservi, tous deux ont inébranlablement foi aux essences spirituelles ; mais si le médium, convaincu de l'existence des dèsmcarnés, s'obstine à nier Satan, le sorcier, en revanche, croit de toutes les forces de son être à la puissance du Prince des Ténèbres et à la terrible réalité de ses faveurs.
Que dis-je ?... Envisagé dans son cadre normal (la vie ambiante des xvi* et x vu* siècles) , nous le voyons minuter un pacte dans toutes les formes.
Ce n'est nullement un objet de mystification ou d'intimidation pour les badauds, que ce pacte avec l'Esprit; c'est un contrat rédigé par le sorcier avec un soin minutieux et une conviction sans égale, au péril de ses jours : la découverte de cette seule pièce suffit à motiver sa mort sur le bûcher, à la suite des plus épouvantables tourments.
M. Donald Mac-Nab, dans ses travaux si remarquables sur les phénomènes du spiritisme.
Nous aurons à revenir sur les pactes, an si]get des procès de sorcellerie; n'anticipons pas. Réservant d'ailleurs pour le livre II — autant qu'il nous est possible — tout ce qui ressemble à une explication scientifique, nous allons jeter encore un bref coup d'œil sur le personnage du sorcier vulgaire, ce Juif errant du crime occulte ^ souvent poursuivi de tanière en tanière et fugitif d'exil en exil ; glissant comme une ombre dans les lieux solitaires, en marmottant d'im^ comprëbensibles paroles, et l'œil mobile, égaré, dar* dant partout des regards stupides de rancune ou chargés d'efiroi
Mais il n'est pas toujours menacé. Protégé des grands parfois, la tradition nous le montre aussi la tête haute, se pavanant dans l'odieux et grotesque appareil de sa nullité prétentieuse : c'est même à ces derniers caractères qu'il nous sera plus facile de le reconnaître et de le dénoncer sous tous ses déguisements. Car il est Prêtée et varie selon les époques et les milieux ; ma*is la gynffe satafiiqite reste indélébile sur son front.
Or Satan ne pouvait être, nous croyons l'avoir dit, que le prototype du néant et de la vanité haineuse, il
* Ce serait une naïveté insigne que de croire la Perversité, la Ruse et la Puissance incompatibles avec Tlgnorance et la Bêtise.
Des bergers ignares et crétins sont souvent de redoutables jetta" tores; chez eux Tinstinct supplée à TinteUigence avortée. Ils disposent de fluides grossiers, accumulés à haute tension — et la terreur crédule des masses soumet à leur ascendant des êtres infiniment supérieurs à eux-mêmes, mais subjugués par la crainte et la superstition
s'ensuit que le cachet de sa domination, l'empreinte de sa présence, sa signature morale, en un mot, offrent nécessairement toutes les marques dislinclives du nonêtre, de la misère et de l'en vie.
Ce triple critérium est infaillible. Le lecteur luimême pourra s*en convaincre au chapitre vi : consacré tout entier à la description du sorcier dans son moderne avatar (si différent par la forme de ce qu'il apparaissait jadis), ce chapitre n'étonnera personne; et placé face à face avec les familiers de Béelzebuth, en blouse ou en habit noir, nul, grâce au signalement ci-dessus, n'hésitera sans doute à les reconnaître.
Il est de fait qu'en tous climats comme à tous les âges, le mal se manifeste sous des aspects peu variables : aberration de l'esprit, perversion de l'âme, souillures du corps — ce sont mêmes folies, mêmes passions, mêmes vices et, comme le dit quelque part Eliphas Lévi, « l'Esprit de ténèbres n'est guère inventif ».
Les magiciens noirs se retrouvent donc tout au long de l'histoire des peuples et l'on serait bien empêché de dire une époque ou un pays qu'ait épargné ce genre de peste.
Interrogez les annales de l'antiquité : pas un écrivain qui ne témoigne de leur existence et delà terreur qui gagnait les hommes à leur approche. Les Pères de l'Église proclament à l'envi que les premiers siècles de l'ère chrétienne en furent infestés.
Si l'on se reporte aux chroniques du moyen âge.
LB SORGIBR 125
on les voit pulluler sur la face de l'Europe, avec refiâroyable fécondité propre aux races maudites.
Ils sont les larves de ce long crépuscule... Gommé les libellules de nos étangs, nées de la vapeur d eau sous rinfluence d'un rayon de soleil ; eux semblent naître de l'épaississement des ténèbres sur la vapeur An sang versé.
Mais ce ne sont pas de simples fantômes, hélas I car la grande aurore de la Renaissance ne les dissipe point. Ils ne sont que d'une trop formidable réalité. LfOin qu'il diminue, leur nombre croît de jour en jour : le zèle féroce du magistrat ne le dispute qu'à la ruse perverse du criminel et, toujours capitaux, les procès de sorcellerie ne laissent chômer ni juge, ni procureur, ni bourreaux.
Ceci nous conduit jusqu'en plein xviii* siècle I
A cette heure même, que la torture est abolie et que les nécromans ne risquent guèi'e de démêlés avec la justice, si ce n'est quelque anodine poursuite pour escroquerie ou vagabondage, l'on commettrait une grave erreur à soutenir la disparition de leur postérité funeste.
Etre hybride, presque uniformément malicieux et sot, le sorcier ne témoigne que par exception d'une intelligence à demi-sombrée déjà dans le fanatisme. Ingénieux par instinct aux travestissements les plus inouïs, il a changé d'aspect, de mœurs et de langage. Sous la blouse du paysan, sous la redingote du médecin, ailleurs encore nous le retrouvons, presque
1^26 LE TfiMPLB DE 8ATAJi
aussi répandn et j^ajoulerai plus dangereux peut-être ^.^
dans ses modalités nouvelles hélas ! aussi sous la
robe du prêtre. C'est affiiire de statistique ; à toute époque, du reste, il en fut ainsi, (^omme les médecins fournissent à Topiophagie et à ses équivalents le contingent le plus sérieux : de môme et pour des motifs analogues, l'armée de Satan s'est toujours recrutée de préférence dans le sacerdoce. Ce rapprochement ne laisse pas que d'être piquant et la vérification facile de part et d'autre.
Je le répète : jamais sorciers ne furent plus hardis et plus malfaisants qu'à cette époque qui les nie.
Il y a peut-être quelque courage à rompre de visière aux préjugés les plus honoy^ahlement reçus : . mais ce que j'avance, je le soutiendrai par des exemples ; je le démontrerai par des faits ; enfin je l'expliquerai par la mise au jour d'une doctrine singulière et méconnue, médiatrice delà libre raison et des institutions populaires, conciliatrice de la science la plus méfiante et des plus augustes traditions.
Le sorcier, ai-je dit, est de tous les temps, de toutes les latitudes.
Pour remontera la plus lointaine des civilisations — si vaguement estompée dans les brumes du passé, que tous les documents réunis sur elle par les chercheurs tiendraient en une demi-page — nous savons pourtant que les Atlantes, dont un cataclysme sans exemple dans rhistoire engloutit le continent plus de neuf
LE SORCIBH 127
mille ans avant notre ère \ avaient leurs devins et leurs sorciers.
L'Inde a toujours connu les sorciers; mais, à l'origine, ils dissimulaient leur malice et déguisaient leurs pratiques sans nom, que n'eussent point tolérées les sages successeurs du grand théocrate Rama. Ils ne commencèrent à se montrer dans la péninsule qu'à rheure où, sourdement travaillé par la fermentation du schisme imminent, l'Etat social penchait insensiblement vers son déclin.
Pour les modernes Hindous, ils sont descendus jusqu'aux derniers échelons des croyances superstitieuses : l'enchanteur est à la fois, chez eux, oracle, magnétiseur, exorciste, saltimbanque et mendiant. Ce sont surtout les Fakirs et même certains prêtres de bas étage [Pourofûtas], puis les ascètes et les moines quêteurs : tous rivalisent de momeries et perpètrent des phénomènes d'ailleurs surprenants, à grand renfort de /aentrar/is ^ et d'invocations aux Pitris *. On peut lire dans les intéressants ouvrages de Louis Jacolliot — le Spiritis7nc dans l'Inde en particulier et les Fils de Dieu — des détails aussi complets qu'imprévus sur ces sortes d'espèces. L'admiration, la vénération des campagnes leur est universellement acquise. Les brahmcs pandits ^ et les initiés de
* Voir Platon (Dialogue de Timée).
^ Conjurations.
' Esprits désincarnés, âmes des ancêtres.
* Savants.
LE TBBiPLB DB SATAN
la Haute Doctrine : Dwidjas * et Yoghis ^ véritabli Tchêlas et Shabérons ^ sont presque seuls sur la péiM suie, tout à fait exempts de cette lèpre morale; nous sortons de la caste sacerdotale, à peine qxieh Rajahs et Télite des Xchatrya^ * font-ils exceptioil|
Chez les anciens Hébreux, la Magie noire se boi à révocation des spectres de la lumière négatif Aôbôth, n'i3'i«, si sévèrement proscrite par Moî Les raffinements de la sorcellerie ne s'introduisent Israël que relativement tard.
— Tfj
* Deux fois Dés.
* Unis en Dieu.
' Shabérons, moines bouddhistes des couvents thibétains;
Tchêlas, disciples de la Science occulte. On en compte assez dans rinde proprement dite.
* Rajahs, princes hindous ; — Xchatryas, nobles de la guerrière.
^ Recommandons à ce propos un livre très ancien et fort connu, dont les documents, cueillis au jour le jour dans TIi furent groupés et mis en lumière par un voyageur du xvn* sU missionnaire protestant, Abraham Rogerids, « qui a faict sa dence Tespace de dix années sur les costes du Choromandel, et païs circonuoisins » : La porte ouuerte pour paruenir à la noissance du Paganisme caché, traduit en français par Th. Grue (Amsterdam, Jean Schipper, 1670, i vol. in-4, frontispice gravures très curieuses). Le lecteur y trouvera de précieux d< ments, souvenirs peut-être un peu mêlés de mirage, mais doués la rare et pénétrante saveur qui est propre aux impressions viei absolument sincères et naïves. On sent ce livre écrit d'après enquêtes journalières d'un observateur neuf, ignorant des pi losophies orientales, comme tous ceux de son temps, mais scrupi leux à raconter les choses vues, sans prétention au bel esprit, et qui vaut peut-être mieux encore, sans parti pris d'école. Il y est traité fort au long des superstitions de l'Inde et des maléfii qui s'y exercent.
Mais les Finnois et les Accadiens se révèlent moins novices aux opérations criminelles, et François Lenor- .mant nous signale sur* la nécromancie d'Accad mille détails caractéristiques : on peut voir, dans les nombreux monuments qu'il commente, le théurge très nettement distingué du sorcier, que Ton flétrit du nom ^Jiomme méchant. Les maléfices s'appellent l'cewrr^; les incantations, la 'parole ; les philtres, la chose mor^ telle K
Nous ne mentionnerons que pour mémoire l'existence des magiciens du Mal, dans les autres contrées de l'Orient. Ce n'est point qu'ils soient rares ou que leur influence y soit nulle ; mais à part Geylan, où le Sçîvaïsme dégénéré en sorcellerie (c'est le cas de tous les cultes morts) fait une rude guerre au Bouddhisme triomphant comme religion, les sorciers orientaux manquent de caractéristiques ; ils semblent tous façonnés sur le même patron.
Il est d'ailleurs un malentendu qu'on ne saurait éclaircir d'une plume trop précise, une confusion coutumière à tous les historiens des mœurs orientales et que les narrateurs de voyages — missionnaires ou explorateurs officiels — semblent prendre à tâche de perpétuer. Sur ce point délicat, ils amoncellent à l'envi de compendieuses ténèbres. Qu'il s'agisse de
^ On ne faisait guère alors de difTérence entre le philtre et le poison.
Voir La Magie chez les Chaldéens (4874), La Dioination chez les Chaldéens (1875). 2 vol. in-8, Maisonneuve, éditeur.
récits contemporains ou de documents sur Tépoque la plus reculée, historien ou narrateur parle volontiers de magie ; mais il désigne d'un même substantif et enveloppe d'une même épithète le théurge initié des sanctuaires et le nécromant de bas étage dont Tart, prostitué à des œuvres criminelles et sombres, ne répugne pas non plus aux procédés du plus vidgaire escamotage.
Or, la Magie Noire a pour premiers caractères d*être furtive et antisacerdotale ^ et les rites les plus suspects ne sauraient justifier l'appellation de sorcellerie, lorsqu'ils sont célébrés au grand jour, par les prêtres d'une religion quelconque, devant les fidèles assemblés.
On peut trouver pourtant des circonstances atténuantes à la méprise des ethnographes . — Ces écrivains ne remontent guère au-delà des temps dits historiques, alors que les multiples débris de l'antique synthèse religieuse se morcelant de plus en plus, le Polythéisme incompris de ses sectateurs et de ses prêtres même, dérobait à leurs propres yeux le tabernacle catholique de l'Unité. Il est incontestable qu'alors — surtout à l'entour des autels consacrés à des dieux d'ordre analytique et particulier — le culte public consistait en mille cérémonies dont le caractère peut, à bon droit, paraître ténébreux. Les sacrifices humains, pour prendre un exemple significatif, étaient presque universellement consacrés e' légitimés par un symbolisme sacerdotal, déjà matérialisé de longue date, et que des prêtres dépravés oi
m' 80RGIRR 131
yénauz se chargeaient de maintenir toujours au niveau de leurs passions et de leurs convoitises — en un mot de leurs intérêts, grands^ on petits.
Dès longtemps disloquée par le schisme, Thérésie et les dissensions politiques, la confédération théocratique du Bélier avait cessé d'être; à peine quelques contrées fragmentaires de ce vaste empire religieux restaient fidèles à renseignement intégral, comme au culte traditionnel. — Elles s'opposaient encore, pétrifiées dans leur immuable orthodoxie, à la marée montante d'iniquités et de corruption, soulevée à flots toujours plus menaçants autour d'elle. Mais partout ailleurs, de récentes autocraties, assez discordantes ^pour s'être attribué chacune des lois, des mœurs et des rites nouveaux^ s'accordaient du moins pour introduire dans leurs usages publics, et revêtir de la sanction religieuse, le principe abominable du sang humain répandu par l'homme, en faveur de la divinité.
Réellement mais obscurément révélateur d'une décadence profonde dans TEsotérisme (en vain monopolisé par les sanctuaires schismatiques), ce rite impur et sacrilège manifestait le Grand Arcane désormais incompris dans un de ses plus sublimes corollaires: l'ineffable identité du Grand Adam et du Verbe diviriy ou, si Ton veut, la Synthèse hominale en Dieu, de qui THomme Universel * est la première extériora-
^ Nous envisageons ici, bien entendu, VHomme universel comoie n'étant autre que le Règne hominale conçu dans son principe d*universalité transcendante.
132 LE TEBiPLE DR SATAN
tion, le premier développement d'ordre purement intelligible.
Donc, si nous entrons en plein Cycle d'Assoûr^ à
cette époque maudite dont le Taureau du Zodiaque redevient l'emblème antisocial après avoir été, tant de siècles auparavant, l'hiéroglyphe astronomique du Cycle de Bharat *, nous trouvons le sacrifice humain sacerdotalement intronisé sous tous les climats.
De l'Inde, où Khali et Shîva revendiquent encore aujourd'hui leur tribut sanglant, jusqu'aux divers États phéniciens, où les entrailles des Rutrem monstrueux et des gigantesques Moloch engloutissaient à date fixe des fournées de victimes humaines; jusqu'en Geltide où les druidesses de Thor et de Teutad aceifrr mulaient sur le dolmen mystique des hécatombes de héros; — et chez les peuples gréco-latins: depuis Hellas immolant Iphigénie et payant en redevance annuelle à la bestialité Cretoise, la fleur des éphèbes et des vierges d'Athènes; jusqu'à la Rome césarienne, faisant tomber sous le couteau sacré les prisonniers gaulois, ce ne sont que des ruisseaux de sang humain sur les autels des nations.
Israël ne se dérobe point à cette coutume d'iniquité et, comme le note malicieusement Tauteur de la Science des Esprits^ j « le Dieu des Juifs avait soif du sang des rois, et Josué lui offrait des hécatombes
* Ouverture du Cycle de Bharat: 107 siècles à dater du nôtre, selon les révélations de rinfaillible chronologie brahmanique, a Par Eliphas Lévi, 1 vol. in-8, Paris, 1865.
LE BonaBR 133
d^monarques vaincus. Jephté sacrifiait sa fille et rael coupait eu morceaux le roi Agag sur la pierre . Lcrée de OalgaL.. (page 218). Moloch ne différait de Jéhovah que par défaut d'orthodoxie, et le Dieu de Jephté avait des inyètères semblables à ceux de Bélus (page 222} ». — Nom igouteronsi sans avoir le mauvais goût d'y trop insister, que les autodafé de la Sainte Inquisition romaine n'étaient pas sans offiir quelques traits de ressemblance avec l'idole des Gar^ thaginois, dont les entrailles d'airain rougi avaient toujours faim de chair et soif de sang.
: Mais, pour en revenir aux anciens cultes, gardons- ;|iDus de détailler ici des pratiques scu^erdotaJes par essence, donc aucunement suspectes de sorcellerie. On a pu remarquer d'ailleurs, au chapitre précédent [le Diable), Tesquisse de ces sombres divinités; car si Thomme qui, du consentement des peuples égarés, sacrifie son semblable sur Tautel d'ime idole, est un prêtre et non pas un sorcier, — il faut voir en revanche dans ces idoles, en l'honneur desquelles tout ce sang était religieusement versé, de véritables incarnations du spectre vague et terrible qu'on est convenu d'appeler Satan.
L'on aurait tort, au demeurant, de croire qu'en ces siècles où les religions de plein jour avaient des rites si voisins de la nécromancie, les nécromans chômassent davantage. Entre le sanctuaire aux candélabres d'or et la cave voûtée aux cierges noirs, l'an-
134 LB TEMPLE DE SATilN
tagonisme est constant ; hiérophantes et sorciers mettaient toujours de l'hostilité dans le mutuel accomplissement d'œuvres souvent fraternelles.
En Grèce, les Goëtes tiennent boutique de drogues enchantées. Tel philtre inspire l'amour, tel autre procure la mort ; tant il est vrai qu'un rapport mystérieux lie étroitement ces deux divinités farouches, médiatrices souveraines Tune et l'autre entre le Relatif et l'Absolu, le fini et l'infini — entre l'homme et Dieu!... Mille superstitions, d'origine asiatique et nommément phrygienne, se sont acclimatées sous le beau ciel d'Hellas. Les Ophiogènes de THellespont semblent avoir hérité de quelque Orphée infernal et appris à son école l'art de charmer les bêtes les plus répugnantes et les plus redoutées : crapauds et vipères, aspics et tards.
La poésie elle-même subit la contagion: Erato se fait sorcière. Channe ne vient- il pas de Carmen; — Incanter^ de Cantus?... Or l'incantation des femmes de Thessalie, habiles à mêler, en l'honneur de la triple Hécate, les sucs perfides et les paroles empoisonnées, est devenue légendaire :
Nérastes végétaux au port majestueux,
Vos graines ont germé par une nuit maudite,
Sous Poeil d'un astre fauve, hostile et monstrueux.
Vos noms même, suspects au Sage qui médite, Furent bannis du Verbe, en ces temps anciens Où savoir vos vertus était chose interdite.
Des Sagas de Colchide et des Egyptiens Déterraient, sous l'horreur de la Lune sanglante, Votre racine, chère aux seuls magiciens.
Qui» mariant la aèfe acarbe iTane plante Atee la ijm|^ morte extraite des os UancSt Sous incantation modolée à Toix lente»
Distillaiant, ^ers oiinoft, ces philtres accablants, Par qooi la chaslell des Yierges de la Grèce Tombait, livrant à nn le trésor de leurs flancs *...
Chacun sait les légendes de l'Ionie : quelles métamorphoses merveilleuses s'accomplissaient à la voix 4es magiciennes, et comment leurs poèmes — pour emprunter le langage de M. Rollinat — fantdmaii^ raient la Nature entière. Lies lampes mystiques s'allumaient aux coins des triangles, dans les lieux de sépul* ture ; alors sortaient des tombeaux de pâles légions 4e spectres, revêtant un corps d'emprunt pour semer répouvante. Les Vampires (aujourd'hui Broucolor -ques) s'aUaient tapir dans les alcôves, pour sucer, minuit sonnant, le sang et la force des humains — san^ Ruinent et rohur. . . Enfin, ce serait une erreur de penser qu'au moyen âge revient Tinvention du Loup-garou. La Lycanthropie était alors aussi commune et peutêtre plus redoutée qu'au xv* siècle de notre ère.
La Nécromancie, comme ses sœurs la Lycan^ thropie et VErraticité vampirique^ se rattache au culte de la sanglante Hécate. Une ancienne tradition hellénique veut que les spectres, pour apparaître, empruntent une enveloppe fluîdique — ou corps phosphorescent— à la substance même des rayons lunaires. Citons, à ce propos, un texte entier de conjuration
* Rosa Mystiea, par Stanislas do Guaita. Paris, Letnerre, 1885, in-13, page 101.
136 LE TBBiPLB DB SATilN
évocatoire, rapportée d'Origène [Philosophumena^ page 72) et qu'on peut traduire ainsi :
« VienSy 6 triple Bombo, Déesse infernale, et terrestre, et céleste; déesse des chemins et des carrefours! Ennemie noctambule de la lumière et qui cependant nou^ apportes la lumière, amie et campagne de la Nuit!... Ert^ante parmi les ombres et les sépulcres, tu te plais aicœ longs abois des chiens et à la vapeur du sa7ig répandu. Tu désires le sang, et apportes auo) mortels répouvante... 0 Gorgo! Mormo! Lune multiforme, favorise dHun rayon propice ua sacyHfice offert en ton honneur ! »
• Pour ce qui est du sacrifice en lui-même, demandez à Théocrite de quelles crapuleuses cérémonies les sagas étaient coutumières : le Sabbat lui-même, l'immonde Sabbat du moyen âge n'atteint pas à ce niveau d'horreurs.
Horace est à Rome l'écho de Théocrite, et de Grèce en Italie les rites varient peu ; le peintre latin soulève également le dégoût par l'intensité de ses peintures. Mais, pour que la nausée s'éteigne dans un éclat de rire, il faut lire Lucien : de quelles lanières il cingle cette hideuse canaille, ingénieux à faire trébucher l'horrible dans l'ornière du ridicule 1 (Lucien, le Faux Prophète).
. C'est surtout sur le déclin de la grande République, alors que les compétitions sanglantes de la dictature .laissaient présager le prochain établissement des Césars, que les sorciers de tout acabit prirent pied à Rome et dans les provinces. Les cliquetis d'armes de
LB 80RGIRR 137
la guerre civile sonnaient le glas de la liberté, Thenre' de la licence était venue. On vit édore toute une génération spontanée des larves du faux Occultisme. Jeteurs de sorts, diseurs de bonne aventure, Phrygiens faisant négoce clandestin de philtres, de charmes et d'amulettes ; faux astrologues, soi-disant Ghaldéens qu'on jugeait versés dans le tréfonds de toutes les connaissances secrètes et prohibées : la lie des peuples avait envahi la. grande cité en fermentation. A défaut de science et de moralité, ces charlatans, qui ne manquaient pas d'audace, faisaient une rude concurrence aux augures, flamines et autres aruspices ; le peuple penchait aux momeries, déjà désenchanté de la religion des ancêtres — et les vainqueurs policéç du monde accueillaient avec faveur les plus dégradantes superstitions des barbares vaincus.
Mais la vogue allait de préférence aux devins, aux astrologues: on vit des citoyens acquérir à prix d'or et consulter dans le plus grand mystère quelques recueils d'énigmes, qu'ils s'obstinaient à regarder comme d'authentiques et inappréciables copies de ces fameux rouleaux que la sybille de Gumes avait brûlés, dit la légende, en présence de Tarquin et de son attitude dédaigneuse.
La Magie devient empoisonneuse à Rome avec Locuste, comme en Golchide et en Thessalie, avec Médée. La mort de Britannicus, scrupuleusement relatée par Tacite jusqu'en ses moindres détails, atteste la connaissance et l'emploi, sous le règne de
Néron, de toxiques dont nous ne possédons plus la formule. Le fait du jeune prince foudroyé dès que la coupe eut touché ses lèvres, fit songer la plupart des scholiastes à V Acide pncssiqtie, le seul* des poisons connus à cette heure, dont l'action sur Torganisme soit assez immédiate pour expliquer la très précise version des contemporains.
Mais cette hjrpothèse nous apparaît elle-même dénuée de fondement. — L'on se souvient que l'empereur, par une perfidie vraiment exquise et bien propre à détourner le soupçon, voulut qu'un esclave goûtât le premier au breuvage qu'il destinait à sa victime. Mais Britannicus se récria^ tant la boisson lui parut brûlante et, sans défiance, y versa de l'eau froide. Chose prévue: seule, l'eau froide était empoisonnée... C'est ainsi la que mort se glissa — furtivement, si l'on peut dire — dans la coupe de l'hôte impérial.
Or, l'acide cyanhydrique (ou prussique) est aussi volatil que l'éther. Mêlé à un liquide presque en ébullition, il se fût aussitôt dégagé en torrents d'acres vapeurs ; et non seulement Britannicus eût chancelé, suffoqué du coup, sans avoir pu lever la coupe à hauteur de ses lèvres ; mais l'asphyxie aurait encore terrassé l'échanson lui-même, et peut-être les voisins immédiats du prince. En tout cas, une subtile et pénétrante odeur d'amande amère, envahissant toute la salle,
* Toutes les substances susceptibles à la rigueur d^avoir produit une mort aussi rapide, — Nicotine, Conicine, Azotite d' Amyle — sont également volatiles, les deux dernières s^^tout, et douées toutes trois d'une odeur aussi forte que révélatrice.
eût révélé sur-le-champ, en incommodant les convives, la nature du liquide versé. Qu'on se reporte aux récits de Tacite, de Suétone; rien de pareil n'eut lieu.
Qu'en conclure? Est-ce à dire que Locuste possédât le secret de toxiques inconnus à la science de nos jours ?. . . Ou le breuvage qu'elle sut préparer était-il plus ou moins qu'un poison, dans la moderne acception du vocable?
L'école théurgique des néo-platoniciens, fondée à Alexandrie, appartient par tout un côté à l'histoire de la Haute Magie. Elle verse néanmoins dans certaines pratiques plus que suspectes, et c'est sans injustice qu'on lui a reproché souvent, malgré sa science, des tendances entachées d'une évidente superstition.
Ce même grief s'applique plus équitablement encore aux diverses écoles de gnose, même les moins excentriques ; nées dès le berceau du christianisme , ces sectes, sous prétexte d'une protestation de Vesprit contre la lettre morte, réalisèrent V Antéchrist * dans
< Spiritus qui aolvit Christam,., nous connaissons déjà cette défînition profonde de l'Antéchrist : c'est l'esprit de sectarisme, d'intolérance, de division...
Il est bien entendu qu'il ne saurait être question ici des gnostiques orthodoxes: saint Irénée, saint Denis TAréopagite, saint Clément d'Alexandrie, Synésius, etc.
Quant à certains gnostiques dissidents, tels que Marcion et Va- Icntin, nous les blâmons comme sectaires, se mettant d'eux-mêmes en dehors de l'unité ; mais nous ne saurions méconnaître la Science de ces ésotériciens, f^\ rayonne encore, bien que mêlée d'erreurs, sous le voile malheureusemenl éclectique et par conséquent bâtard
140 LB TBBiPLB DB^ SATAN
l'Eglise, en y déterminant le schisme. Ce point de vue capital une fois mis de côté, il n'est guère déniable encore que plusieurs de ces commimautés dissidentes s'adonnèrent presque aussitôt aux plus noires pratiques de la Goëtie.
Simon le Magicien (l'homme au sac à prestiges, mais aussi, comme la plupart de ceux que nous allons citer, Simon, le terrible manipulateur des forces astrales), poursuit dans l'apothéose d'Hélène, sa concubine (incarnation de Séléné ou de la Lune), la réhabilitation de l'abrutissement et de la débauche.
Le nègre Montanus fait de son corps d'eunuque un véritable trépied, où, sybilles de l'hystérie. Maximille et PrisciUe, ses ColombeSj balbutiant dés mots sans suite, se tordent en proie à toutes les frénésies d'un irréalisable amour.
Marcion (le plus coupable peut-être, à coup sûr le plus savant) fonde la secte des Ophites. Non content de porter une main mauvaise, une main sciemment sacrilège, sur l'un des inviolables voiles kabbalistiques, il matérialise encore la plus formidable et la plus occulte des manifestations de la magie cérëmonielle, jusqu'à synthétiser — au ca,s présent, c'est confondre — les notions secrètes de VAgathodémon et du Cacodèmon sous la forme dès lors équivoque d'un ser-
de leur symbolisme. — On peut eu dire autant de Manès lui-même : tout en combattant de toutes nos forces sa doctrine (surtout erronée en somme dans la mauvaise acception qui devait fatalement eo être faite), nous saluons volontiers en lui un beau génie dévoyé.
LB 80RGIKR 141
pent ; enfin (abominable parodie I) il fait de Vifk sacré rinstrument ^ysique dés plus détestables mystères I • • •
Ailleurs, le diacre Marcos, ordonnant prophétesses et prêtresses du Christ des jeunes filles du même coup déflorées et consacrées par lui, les fait monter à Tautel toutes nues et palpitantes au souffle de sa bouche : car c'est d'un souffle impur qu'il a su allumer en elles les flammes — souvent jumelles, hélas ! — du vatidnium magnétique et de dévergondage absolu.
Tous ont prostitué la Sainte Magie au Mal, quelquesuns avec une puissance de perversité consciente, véritablement infernale... Et ce sont là autant d'exemples pris au hasard, et qui suffiront à faire entrevoir les abîmes de honte et de folie, où l'exaltation d'un mysticisme presque toujours ascétique au débuts fait rouler des natures ardentes et généreuses, nées pour le combat de la vie : on a voulu nier la Chair, ou mieux la spiritiuiliser en la matant sous la compression de l'Esprit; mais c'est TEsprit qui descend de son extase pour venir polluer la Chair ! . . .
Ah! quelles révélations nous aurons à faire, au chapitre vi, sur im grand nombre de faits similaires, dont Tauthenticité ne saurait être mise en doute I Nous offrirons au lecteur une gerbe de turpitudes contemporaines, issues d'un mysticisme fou d'orgueil et de délire ; car où l'orgueil sème dans la déraison, c'est toujours Satan qui récolte dans la honte.
C'est alors que le mot célèbre de Pascal nous reviendra en mémoire : — « L'homme n'est ni ange, ni bête, et qui veut faire l'ange, fait la bête. »
Noos Tavons dit ailleurs * : toutes les hérésies des premiers siècles sont empreintes d'un yemis de la plus noire goetie ; tous les hérésiarques sont des sorciers. En voici la raison profonde : protestataires de VEspritj contre la Lettre formulée par l'Eglise enseignante, ils veulent se faire les mages du dogme primitif, révélé dans son ésotérisme, bien ou mal compris par eux. Mais ils oublient qu'en provoquant un schisme, ils ont agi en anarchistes, et que leur œuvre se trouve, de ce fait, viciée dans son principe et stérilisée dans son germe.
Quand on se propose de guérir un malade, il ne faut point amputer d*abord, sous prétexte de le préserver de la contagion, le seul membre que la maladie n'ait pas encore atteint : car le corps malade, même privé d'un membre, peut guérir, se cicatriser et vivre ; tandis que le membre sain séparé du corps se décompose et meurt. — De même, si l'on aspire à réformer l'Eglise, il faut avant toutes choses rester dans l'Eglise ; c'est Elle l'entité vivante et le principe même de l'Unité.
Voilà ce que ne purent comprendre les protestants de la première heure. Leur ambition fut de se faire les pontifes d'un culte rénové : le mauvais lot leur échut seul, de grossir le nombre des sectes maudites ^.
Tandis que les luttes de l'Arianisme ensanglantaient
^ Au Seuil du Mystère, 2- éd., p. 44.
^ Sans examiner l*œuvre el la doctrine de ces sectaires, on peut les dire marqués a priori d'au moins un des caractères où l'on reconnaît les sorciers : ils portent tous Testampille antisacerdolale.
LV 80RGIKR 143
l'Europe, le Manichéisme — réédition chrétienne du dogme antagoniste des Perses, tel que la vision moins nette du second Zoroastre l'avait défiguré — affirmait (comme nous Tavons exposé dans le précédent chapitre) Tëgalité d'origine et de puissance des deux principes : le Bien et le Mal, le Verbe divin et le Verbe diabolique, le Christ et rAntechrist ^
Méconnaître le caractère relatif et transitoire du Mal, c'était élever au Mauvais Principe divinisé un temple et un autel de ténèbres — véritable point de ralliement pour tous les adorateurs du démon. C'était recruter d'avance et jusque dans les âges futurs, tous les faux mystiques et tous les sorciers.
Nous n'en finirions pas, à poursuivre cette hérésie trompeuse et fugitive dans toutes ses modalités : l'essence de ses mystères se révélera d'elle-même, quand nous étudierons les rites et les cérémonies du Sabbat. Nous n'hésitons pas à maintenir cette allégation, pour injurieuse et paradoxale qu'elle puisse paraître. Albigeois, Cathares, Vaudois, trembleurs des Cévennes et sorciers du pays de Labourt, sont autant de sectes manichéennes à peine déguisées; et le procès des Templiere manichéens ^ éclairera pour nous d'un jour nouveau le caractère infernal et dualistique de cette monstrueuse hérésie.
Nous ne saurions traquer non plus la personnalité
* Pour plus de détail, voir au chapitre i les pages 58 à 64.
* Chapitre iv : La justice des hommes.
fuyante du sorcier sous ces déguisements, à tra) Thistoire du moyen âge et des temps modernes. Ml tracée currente calamo^ une pareille mono^rapl ferait double emploi : en signalant, au chapitre if|| quelques-uns des plus fameux procès, dont rinvari^ issue laisse à toutes les pages de nos annales chré-j tiennes autant de taches de sang, il nous sera loisible! de distinguer à des traits caractéristiques le vrai sorcier du faux.
L'appellation de favuc sorcier ^ dont pourrait s'étonner le lecteur, se justifie d'elle-même, quand on songe que tous les grands hommes, pour peu qu'ils ne se résignassent pas, devant le public, au bonnet d'âne du doctor scholasticiJCSj étaient fatalement accusés de maléfice et d*hérésie I Du même coup, ils risquaient la prison, la torture, le bûcher...
Toute supériorité récalcitrante se voyait timbrée de la fatale étiquette, non seulement au regard des clercs et de leur envieuse médiocratie, mais encore au tribunal do Topinion laïque.
A tous seigneurs, tout honneur : Albert le Grand, Tri thème, Agrippa valent d'être cités en première ligne. — C'étaient des mages ; comment n'en eût-on pas fait des sorciers ?... Saint Thomas d'Aquin luimême, VAnge de r Ecole! ne peut échapper au soupçon de sorcellerie, pas plus que son contemporain, le moine Raymond LuUe de Palma, — le docteur très illuminé.
En humeur d'universelle méfiance, les monomanes de la démonologie n'épargnèrent pas même le trône pon-
LB SOBaER
Ippotsd
nnds
. Il faul croire que les papes Sylvestre II et Gréi VII passaient encore au xvii" siècle pour des s deBéelzebulh, puisquelesavantGabriel Naudé leur innocence, dans l'excellent et courageux ; qu'il publia en 1625 : Apologie pour tous les hommes qui ont esté accusez île magie ' . ncore est-il aigrement repris de son scepticisme par \ le capucin Jacques d'Autun (de son vrai nom, sieur I de Chevannes), l'auteur d'un inepte in-4'', de plus de 1 mille pages, qui a pour titre : X Incrédulité sçauante I et la crédulité ignorante au suiet des magiciens et des \ sorciers".
lUen n'est plus boufl'on que les accusations portées contre tous les génies par les maniaques entêtés de surnaturel - — accusations dont s'indigne l'honnête Naudé. Nous en citerons deux exemples.
Sur Corneille Agrippa .■ — Delrio rapporte » qu'es- I tant à Louuain, comme le diable eut eslranglé l'vn de I ses pensionnaires, il luy commanda d'entrer dedans I son corps et le faire marcher 7 ou 8 tours deuant la I place publique auparauant que de le quitter, afin qu'il I ne fust mis en peine et soupçonné de sa mort quand I tout le peuple l'auroit iugée subite et naturelle. A ■ ■quoy se r'apporte pareillement ce que Paul loue dit ■en ses Eloges, qu'il mourui fort pauure et abandonné Ide tout le monde dans la ville de Lyon, et que touché Ide repentance, il donna congé à vn grand chien noir
' Paris, 16S5, in-8.
■ Lyon, 1674, ia-4.
qui rauoit suiui tout le temps de sa vie, luy ostant vn collier plein d'images et figures magiques, et luy disant tout en cholere, Ahi perdita bestia^ quœ me totum perdidisti ; en suitte de quoy, ledit chien s'alla précipiter dedans la Saône, et ne fust depuis ny veu ny rencontré * . »
Sur Saint Thomas d'Aquin : — Naudése chagrine d'entendre attribuer à ce Père de l'Église le mauvais grimoire de Essentiis Essentiarum, où Ton dit qu'Abel renferma dans une pierre un traité d'astrologie ! Hermès, après le déluge, venant à briser la pierre, en tira ce livre « auquel estoit enseigné l'art de faire des images soubs certaines planètes et constellations : et pour luy, comme il estoit incommodé en ses estudes par le grand bruit des chenaux qui passoient tous les iours deuant sa fenestre pour aller boire, il en fit vne d'vn cheval, suiuant les règles dudit liure, laquelle estant mise en la rue 2. ou 3. pieds dans terre, les Palfreniers furent en après contraincts de chercher un autre chemin, n'estant plus en
* Naudé, Apologie (édition de Paris, Besongne, 1669, pet. in-12, page 30o). N'ayant sous les yeux que celte édition de Paris, 1669, c'est constamment sa pagination que j'indique.
Bodin rapporte la même anecdote, mais avec une variante : — « Le chien noir d'Âgrippa, qu'il appeloit Môsieur, si tost qu*Agrippa fut mort en l'hospital de Grenoble, s'alla ietter en la riuiere douant tout le monde et depuis ne fust iamais veu (Réfutation des opinions de lean Vvier, supplément à la Demonomanie des Sorciers, Paris, 1587, in-4, page 241). » — Ainsi Jove et Bodin sont bien d'accord sur le prodige du suicide de ce pauvre chien; mais ils ne peuvent s'entendre sur la ville où mourut Agrippa: l'un tient pour Lyon, l'autre pour Grenoble... Cela est bien caractéristique!
leur puissance de faire passer aucun cheual par cet endroit ', »
Ces légendes montrent d'abondant quelle rage aéTÎssait alors — véritable épidémie morale — de TOir partout des magiciens.
On en racontait bien d'autres sur Agrippa ; nous n'encombrerons pas ces pages d'un falras pareil. Écoutons plutôt Naudé : après avoir rappelé nombre de particularités à la louange de celui qu'on llélrissait alors du nom lïarchisorcier, notamment « qu'il fut choisi par le cardinal de Sainte-Croix pour l'assisler au Concile... que le Pape luy escriuit vne lettre pour l'exhorter à poursuiure à bien faire, comme il auoit commencé ; que le Cardinal de Lorraine voulut eslre parrain de l'vn de ses fils en France. .. etc.. et finalement qu'il fut amy singulier de quatre cardinaux, cinq Euesques et de tous les bommes doctes de son
temps que Paule loue l'appelle portentosum inge-
nium, que lacques Gohory le met inler clarissiina sui sseculi lumina; que Lud Vvigius le nomme Veneratiduin Dominum Agrippam, Utlerarumque omniu?n miraculu/n et amorem bonomm, etc.. * » ; Gabriel Naudé, qui ne manque pas de logique, « demanderoit volontiers à Delrio... pourquoy le iugeraent du Pape, l'hautorilé de tant de Cardinaux el d'Euesques, la /aueur de deux Empereurs et autant de Uoys, ne
' Apologie, page 330.
' ?Uudé, Apologie pour les grands hommes, etc., page 20*.
sont des preuues aussi bonnes et légitimes pour d monstrer son innocence... * »
Toutes ces citations n'ont d'autre but que de fai toucher au lecteur, par quelles accusations on essaya alors de ternir, et par quels arguments ou s'efforçi de défendre la mémoire d'un savant tel qu'Henry Co
neille Agrippa Et ces choses se débattaient à
fin du XVII* siècle 1
Un dernier trait, bien propre à révéler l'état d esprits vers cette époque : « Nicolas Remigius, juj criminel en Lorraine, qui fit brûler vives huit cen femmes, voyait de la magie partout : c'était son id( fixe, sa folie. Il voulait prêcher une croisade contre 1 sorciers, dont il voyait l'Europe remplie. Désespé de n'être pas cru sur parole quand il affirmait qi presque tout le monde était coupable de magie, finit par se dénoncer lui-même et fut brûlé sur s propres aveux ^. »
De tels faits peuvent passer pour typiques; lei éloquence répugne à tout commentaire. S'il en fa croire Ferdinand Denis ^, compilateur intelligent i tous les chroniqueurs anciens, on comptait à Pari sous le règne de Charles IX, plus de trente mi sorciers .
Pour être impartial (et même en faisant une lari part à l'exagération des contemporains, motivée par
^ Ibid,, page 296.
* ElipJias Lévi, Rituel de la Haute Magie, page 290. ' Tableau historique et philosophique des Sciences occult Paris, 1842, iQ-a2, page 159.
commune manie de voir parlout des légats de l'enfer), il (aut bien convenir d'une chose : les sorciers pullulaient alors et l'on conçoit l'affolement du populaire; il n'esl pas jusqu'à l'aveuglement des magistrats dont on ne se rende compte en le déplorant. Car — nous ne saurions trop le répéter — la sorcellerio n'est pas an vain mot ; les maléfices, les envoûtements, les sorts ont eu de tous temps et ont encore une réalité formidable... Qu'on ait abusé de l'accusation de magie noire, ce n'esl pas douteux et nous venons d'en produire d'étonnants exemples; mais vraiment est-ce un motif plausible pour affirmer que la sorcellerie n'esljatnais qu'un rêve; les enchanteurs, tous de misérables jongleurs sans puissance ; les maléflciés, toujours de pauvres victimes de leur imagination malade ?
A l'aveugle qui soutiendrait une pareille thèse, la Science moderne — oui, la Science même des Universités — viendrait infliger des démentis quotidiens. Sans invoquer ici l'indéniable réalité de phénomènes occultes dont les docteurs du spiritisme seraient épouvantés (eux qui prétendent ne s'étonner de rien I), je prie le public incrédule de se reporter simplement aux expériences des docteurs Liébeault, Bernheim, Beaunis, Gharcot, Luys et autres coryphées de l'enseignement universitaire.
Je le déclare sans ambages : — Quiconque, ayant pris connaissance des faits scientifiquement enregistrés par ces maîtres de l'hypnotisme, et réfléchi quelque
l sur l'essence de ces phénomènes, nie encore la
2|i|. sur 1 esseni
possibilité du sortilège, celui-là manque à mes yeuj de bon sens ou de bonne foi... C'est ce que j'espèn prouver en temps et lieu ; mais ici pareille discussion serait un hors-d'œuvre.
Je rentre dans mon sujet et me trouve en présence du sorcier, tel que l'ont connu nos pères du xn* aa xviii* siècle. Celui-là est le type moyen, vraiment classique : il me tardait d'en venir à lui.
Michelet, dans son étonnante monographie ^ Ta sacrifié d'un bout à l'autre à la sorcière : « Pour ui sorcier (dit-il), dix mille sorcières. » — Ah 1 c'es un peu exagéré 2. La statistique des condamnation judiciaires dirait autre chose. Là, comme partout, M: chelet brutalise un peu les faits pour les faire entre de force dans sa thèse, toujours préconçue, fort ék quemment plaidée d'ailleurs. Quoi qu'il en soit, 1 parti pris, évident à toutes les pages, nuit beaucou à la vraisemblance, parfois même à l'intérêt des s€ tableaux ; — et s'il a fait, en somme, une œuvre adm rable, c'est que toute peinture, même illusoire, s transfigure au souffle de la poésie sauvage qui est e lui.
Sorcières ou sorciers, qu'importe, au demeurant — La question se pose en ces termes : qu'est-ce qu le sorcier^ mâle ou femelle ?
Jugeons l'arbre à ses fruits.
^ La Sorcière, Paris, Hetzel, 1862, in-12. ^ Que les sorcières fussent en plus grand nombre que les sorcier c'est certain. La proportion seule est inexacte.
LB SORaBR 151
11 serait facile, sans doute, de transcrire les longues et confuses descriptions de Bodin, ou de tout autre démonographe ; mais nous estimons que le meilleur moyen de faire connaître le sorcier, est de le mettre en scène, dans l'exercice de ses tristes fonctions, sur le terrain du sabbat légendaire.
En offrant au lecteur un crayon du sabbat, nous allons permettre à son imagination de faire revivre ces fous dans le cadre fantastique où s'exerça leur folie... Car il importe de le bien noter, tous les incroyables récits dont on va faire en quelque sorte un résumé-synthèse sonl sortis de la bouche mf'me des prévenus poursuivis pour crime de sorcellerie; ils sont pris sur le vif de leurs aveux souvent spontanés et non pas toujours extorqués par la question. Bien plus, ils savaient d'avance, les inculpés, que de tels aveux les vouaient à anc mort inéluclable, les condamnaient, sans rémission possible, au supplice atroce du bûcher'.
{lour
'dus les bois, dit Pylhagore. ne conviennent pas ur sculpter un Mercure ; tous les emplacements non
plus ne sonl pas propres à ce qu'on y fasse revivre ces
assemblées hebdomadaires - de sorciers et de malins
esprits, qu'on a nommées Sabbats.
11 est des sites où la mère-nature semble sourire à
ses enfants et, par le muet langage des choses, leur
' Ils ublenaient quelquefois que le bourreau les étranglât avant de Irs Jeter aux Hamnies.
' Bi-bebdomadaires, suivanl quelques auteurs.
ptrie d'espénaee et de boahev . D est aassi des arides ei ravag». qn B^'îiisfireBt mm cœur de llKMiime q«e le déseociiantaiieaL la lemvr et la folie