Chapitre IV
(niDur ISO) Maleficos nonpatieris vivere *.
{Exode, xxH, 18.)
E laconique verset de Moïse, qui prescrit de ne pas sou^ynr que la sorcière vive (textuel I) sert d'épigraphe au fanatique ouvrage du conseiller Pierre de Lancre et tous les jurisconsultes
* Tableau de U Inconstance, sur le titre. — Lancre traduit mal nStt^^D par Malejlcos ; c'est un féminin singulier qui veut dire la Sorcière.
On lit encore, au xx° chapitre du Lèvitique^ t 27 : « Si un homme ou une femme a un Esprit d'Aôb, ou de divination (Idoni), qu'ils soient punis de mort : ils seront lapidés et leur sang retombera sur leurs têtes. »
• Et au Deutéronome, chapitre xviii, t 10-12 : '< Qu'on ne trouve pas près de toi quelqu'un faisant passer par le feu son fils ou sa fille, ni devinant des divinations, ni consultant le Temps ou Nahàshy ni un sorcier ;
« Ni un enchanteur, ni quelqu'un consultant Aôb ou Idoni, non plus qu'un Nécromancien ;
« Car en abomination à lod-hévê est tout homme faisant cela... »
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qui ont traité du crime de magie ne manquent jamais de rinvoquer à l'appui de leur thèse sanglante, comme le précepte divin dont les lois et les ordonnances les plus barbares portées contre le Sorcier par les divers législateurs ne seraient que l'adaptation juridique et en quelque sorte l'écho légal, propagé d'âge en âge.
Les coutumes de férocité stupide intronisées au moyen âge sont loin de disparaître avec lui : une recrudescence de fanatisme signale tout le xvi* siècle et la première moitié du xvii*.
Le bûcher semblait alors aux plus modérés une expiation non seulement très juste, mais encore à peine suffisante, d'un tel forfait ; puisque, selon Bodin (l'une des autorités en la matière), le sortilège se décompose en quinze crimes détestables', dont le moindre, à son gré, mérite la mort exquise et à petits cris *.
Vers cette époque, deux voix s'élevèrent seules pour protester contre la rigueur excessive dont on avait coutume : celles du médecin Jean Wier ou Wierus et du pasteur protestant Balthazar Bekker.
Wierus, dans son traité de Lainiis ^ et surtout dans son grand ouvrage des Ilhmons et impostures du Diable '*, soutient que le sorcier est, non pas un criminel qu'il faille brûler, mais un malade qu'il faut guérir. Proposition d'autant plus rare et plus inattendue, que Wier ne conteste ni le pouvoir des démons ni
* Voir notre chapitre m, page 175.
^ Démonomanie des Sorciers^ pages 217-220. 3 Basileœ, 1577, in-4.
* Genève. 1579, in-8.
là réalité de la sorcellerie. Ce fut une clameur universelle d'indignation contre ce généreux penseur : plaider la folie des sorciers, n'était-ce point se déclarer pour eux?... Puis, il était Télève et l'ami de Gomeliu» Agrippa, l'auteur de\^ Philosophie occulte: autre prétexte pour le mettre en suspicion. Bref, on insinua qu'il plaidait pro domo etpatria, et que lui-même était un suppôt de l'Enfer.
Bodin publia sur-le-champ, à la suite de sa Démonomaniey une Réfutation des opinions de lean Vvier\ qui débute en ces termes : « Sur la fin de cest'œuure, et sur le poinct de la mettre soubs la presse, l'Imprimeur auquel l'en auois donné la charge m'enuoya vn nouveau liure de Lamiis de leaa Vvier, médecin, où il soustient les sorciers... Qui m'a donné occasion de luy respondre, non par haine : maia premièrement pour l'honeur de Dieu, contre lequel il s'est armé. En second lieu, pour leuer l'opinion de quelques iuges, ausquels cest homme-là se vante d'auoir faict changer d'opinion, se glorifiant d'auoir gaigné ce poinct par ses liures, qu'on eslargissoit maintenant les sorciers à pur et à plain^, appellant bourreaux les iuges qui les font mourir: ce qui m'a fort estonné, car il faut bien que telle opinion soit d'vn homme très -ignorant ou tres-meschant. Or lean Vvier monstre
* Paris, 1587, in-4.
^ La justice criminelle de ces temps était ainsi sujette à d'étranges> întermitlenoes; mais c'est au contraire vers cette époque et surtout au commencement du xvii* siècle, qu'on a peut-ôtre brillé le plusde sorciers.
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par ses liures qu'il n'est pas ignorant, et mesmes qu'il est médecin, et néâtmoins il enseigne en ses liures mille sorcelleries dânables... que ie n'ai pu lire sans horreur. * » — Plus loin, il faut voir de quel air superbe Bodin le renvoie, humble médicastre incapable de haute théologie, à « Vhypostase des vrines » /
Le pauvre Wierus prêchait dans le désert ! — Près d'un siècle plus tard, dans son Monde enchanté^^ Balthazar Bekker reprit et accentua, au nom de Jésus- Christ et de la charité, la thèse que Wierus avait soutenue au nom de la physiologie et de la médecine : il n'eut pas plus de succès. On l'accusa de nier l'existence du Diable ; l'aflFaire fit scandale. . A l'index de ses coreligionnaires eux-mêmes, il se vit déposé de ses fonctions de ministre par ses collègues hollandais réunis en synode.
En niant ap7'iori]e personnage du sorcier, iBekker allait trop loin : il eut mieux fait de s'en tenir à l'opinion de Wierus. Que les adeptes de la goëtie soient des fous, je Taccorde en beaucoup de cas ; mais d'abord ce sont des fous malfaisants. L'on connaît le mot terrible d'un président de cour d'assises : « Si la monomanie est une maladie, il faut, lorsqu'elle
porte à des crimes capitaux, la guérir en place de grève, »
Beaucoup estimeront le remède un peu radical...
< Pages 238-239.
2 Ouvrage hollandais traduit en langue française (Amsterdam, i694,4 vol. in-i2).
I^ JUSTICE DES HOMMMS i4l
Je pense, pour ma part, que la justice humaine oe peut ni ne doit poursuivre qui que ce soit sous Tinculpation de sortilège * ; mais le procès du Maréchal de Retz nous fournira tout à Theure un exemple des .crimes épouvantables auxquels le sortilège sert parfois de couverture ; ces crimes-là, sans nul doute, il est du devoir de la justice humaine de les rechercher et d'en atteindre les auteurs.
Pour juger avec équité le cruel moyen âge et les tribunaux implacables qui lui survécurent de plusieurs siècles, il faut savoir jusqu'où s'est pu répandre la néfaste influence de ceux qu'ils traquèrent sous le nom de sorciers. Se rendre un compte exact des pratiques familières aux nécromans, percer à jour les ténèbres de la Magie noire ; faire la part de la légende ei celle de rhisloire, la part de l'imagination et celle de la réalité ; apprécier sainement, et la scélératesse et la sottise de ces exploiteurs de la crédulité publique, souvent dupes d'eux-mêmes tous les premiers; la portée de leurs armes, le caractère tantôt illusoire et tantôt efficace de leurs manœuvres : c'est chose plus ardue qu'on ne se figure.
Le discernement, la pénétration, les connaissances spéciales qu'il y faut apporter en font une tâche délicate... Et sans justifier la torture, toujours atroce et condamnable, de rares érudits sont seuls à pouvoir
* Co, n'est pas que je conteste dans certains cas la responsabilité des sorciers, ni surtout le caractère criminel des maléfices; mais je récuse, en matière de magie pure, la compétence du magistrat.
Comprendre et s'avouer que les fauteurs de sortilège méritaient pour la plupart, sinon le bûcher, du moins réchafaud.
Ne sied-il pas d'ailleurs d'alléguer, à la décharge des juges sans merci, la panique des populations complices et l'obscurantisme d'une aussi lamentable époque? Cette double circonstance atténuante influera sur l'arrêt de l'impartiale histoire, quand, toutes les pièces du suprême procès définitivement réunies et classées, Conseillers et Procureurs viendront, à leur tour, comparaître à la barre de la postérité.
Le supplice de bien des innocents est à déplorer sans doute et la roue de l'aveugle Fortune en a broyé plus d'uni... — Affolement des accusés, stupidité des témoins, insuffisance de l'instruction criminelle, trop souvent sommaire, et commise à des mains incapables ou prévenues : tout conspirait, pour rendre illusoires les sécurités que tout équitable législateur prend toujours soin de multiplier, autour de l'inculpé sans armes. Que de fois celui-ci, traité prématurément en coupable, tomba victime de la férocité individuelle d'un Procureur, ou de l'incurie collective de magistrats convaincus d'avance 1
D'ailleurs, en matière de sorcellerie, la coutumière procédure n'imposait plus aux juges instructeurs son frein salutaire, n'assurait plus au prévenu la garantie de sa bienfaisante routine : c'était crnme d'exception ! Les pouvoirs des magistrats devenaient discrétionnaires, et souvent leur juridiction était-elle déclarée d'avance souveraine et sans appel. Ce fut ainsi en 1609.
quand le roi Henri IV délégua MM. d'Espagnet, Président au Parlement de Bordeaux, et de Lancre, conseiller, » pour la recherche des sorciers au pays de Labourt et autres circôuolsins. . . El ce, pour leur faire el parfaire le procez souuerainemël, non obslàt oppositions et appelations quelcôques' ". Ce fut ainsi en 1634, lorsque le roi Louis XIU. impatient de servir les rancunes du Cardinal, donna pleins pouvoirs au sieur de Laubardemont pour aller, à Loudun, terrasser l'indomplabie curé de Saint-Pierre, Urbain Grandîer.
D'autre part, tels criminalisles démonoraanes s'ëtaîent avisés de formuler dans leurs écrits le Code du fanatisme-. Chose inouïe! ces incroyables réglemenlations étaient acceptées des baillis, des parlements, des tribunaux ecclésiastiques ou mixtes comme ayantforce de loi
C'était la victoire des préjugés en délire sur la justice et le bon sens; c'était l'apothéose de l'arbitraire, foulant aux pieds le droit.
Excitée à tort ou à raison sur les plus faibles indices, la réprobation publique marquait du doigt les
' Pierre de Lancre, Inconstance, etc.. (AduertisseraeatJ.
' Je fais surtout allusion au livre de Boguet (déjà cilé) dont les édîlioDs se multiplièrent d'uae sorte si prodigieuse pour l'époque : Discours exécrable ries Sorciers, arec six aduis en faict de Sorcellerie, et une instruction pour on luge en semblable matière : par Henry Boguet, Dolanois, Grand luge en la terre de Saiot-Oyan de loux, dicte de Sainl-CIaude au comté de Bourgongae, n'estant ce que l'auttieur a cy-devant mis en lumière sur le m£me suiect, qu'uQ eschanlilloo de ce qui est trailté en ce Mure (3' édition). A Lyon, chez Pierre Rigaud, IfllO, fort vol. in-8.
Cette édition de 1610 est la seule complète de ce livre qui fll longtemps autorité.
suspects, — et ceux-là pouvaient se dire Youés, par avance, à la fatalité du bâcher.
Tout ce triste état de choses paraît imputable au
temps bien plus qu'aux hommes Quoi qu'il en f&t
de ces misères, et combien que des épiB«4e pur froment aient pu tomber sous la faucille âveb Tivraie, n'anathématisons pas à la légère ces juges du temps passé : ils crurent de leur devoir de cautériser au fer rouge une lèpre partout prospère et renaissante ; à leur mission, ces chirurgiens terribles n'ont pas failli; — et la conclusion de cet ouvrage sera, je pense, non point sans doute leur justification, mais à coup sûr leur honorable excuse.
La vérité nous oblige à reconnaître que la sorcellerie fut proscrite en tous temps par les législateurs des nations ei partout punie avec la dernière rigueur. Notons-en les principaux exemples.
Le Vendidad-Sadé * défend, sous les peines les plus sévères, la pratique de Fincantation et des charmes. Ce livre sacré en attribue Tinvention aux Yatous, les ennemis duZoroastre.Si Ton en croit François Lenormant, les sacerdotes accadiens enseignaient déjà, vers une époque bien antérieure à ce théocrate, Fart de conjurer l'envoûtement et de le faire retomber, par une sorte de choc en retour, sur la tête de la sorcière coupable de l'avoir lancé : « Qu'elle meure, et que moi je vivel... » telle était la formule du renvoi ^.
< Vendidad-Sadé, I, pp. 52-56.
^ La Magie chez les Chaldéens^ Paris, 1874, in-8, pp. 55-56.
Le papyrus Harris, un manuscrit très ancien, découvert à Thèbes en 1855, fournit les plus précieux renseignements sur la magie pratique en Egypte. Le traducteur de cette pièce importante', M. Chabas, a déchiffré ce qui reste d'un autre manuscrit de la même provenance, également tracé en hiérogrammes secrets; il s'agit du procès et de la condamnation à mort, sous Ramsès III, d'un intendant de troupeaux, peut-être d'un simple berger égyptien... Parmi les sortilèges relevés à la charge de ce hai (de ce pervers) , il est fait mention d'une main paralysée au moyen des hommes de Menh '^, ainsi que d'autres » abominations grandes ». L'arrêt, conçu en termes vagues, porte : qii'il meure lui-même, selon l'oi'dre de Pharaon^ selon ce qui est écrit datis les lignes de la langue divine.
Nous n'avons que faire de rappeler les trois textes formels de Moïse transcrits en tête de ce chapitre.
Personne n'a davantage oublié ce trait caractéristique du Livre des liois : Saiil chez la Pylhonisse d'Endor^. Tourmenté de prophétiques terreurs, que sa conscience, tout endurcie qu'elle fût, ne savait étouffer en elle, le roi se fait conduire, sous un déguisement, chez une femme renommée dans le peuple pour les divinations qu'elle exerçait, à la faveur des spectres Aôbôth; il lui prescrit d'évoquer l'ombre du nabi Samuel. La magicienne fait quelque difficulté d'obéir,
' Publiée par lui, en 1 'Toi de cire.
Pubhee par lui, en 1860.
Tout porle à croire qu'il s'agit d'un onvoùlement par une ligure
I, wviii, t " à ?l.
objectant la loi de mort renouvelée contre les devins par Saiil lui-même. Celui-ci la rassure et la décide enfin ; mais à peine Tapparition se dessine-t-elle aux yeux de la Pythonisse, qu'elle pousse un grand cri : « Ah ! pourquoi m'avez-voits trompée ! tàr tous êtes SaûL.. — Ne craignez rien^ reprend le roi, mais quaveZ'Vous vu? — J'ai vu la terre s'entr'ouvrir et un dieu monter des profondeurs... C'est la figure d^un vieillard, drapé d'un manteau. » Reconnaissant le saint nabi, Saûl se prosterne jusqu'à terre; mais, chose bien digne de notre attention, avant de prédire au roi rejeté de lod-hévê sa défaite et sa mort, Samuel lui reproche amèrement d'avoir troublé son repos d'outre-tombe, et surtout de l'avoir contraint à repasser la porte sombre que tout mortel ne doit franchir qu'une fois.
Si nous passons en Grèce, nous y trouvons édictée une loi contre les enchanteurs : « Elle porte que tous ceux qui, par charmes, paroles, ligature, image de cire, ou autre maléfice, enchantent ou charment quelqu'un, ou qui s'en servent pour faire mourir les hommes ou le bétail, soient punis de mort *. »
Platon ^ rapporte cette loi. Démosthènes en cite l'application : Lemnia, sorcière, mise à mort sur la dénonciation d'une servante. Pausanias ^ fait mention d'une chambre de justice, spécialement établie
^ Traité de la Police, de M. de Lamarre, tome I, titre VIL ^ Platon, De Legibus, livre IL 3 Pausanias, In Elia , livre V.
par la République d'Athènes, pour réprimer le crime de sorcellerie, et mettre fin à toutes superstitions dangereuses et funestes au culle des dieux nationaux.
A Rome, la Loi des douze Tables ' frappe aussi de mort tout citoyen coupable d'avoir nui, par des charmes ou des incantations, soit aux personnes, soit aux bestiaux, soit aux récoltes. Ce vieux texte juridique stigmatise même le sorcier en le déclarant abominable : Sacer esto! — L'on sait que les Romains n'abusaient pas de cette imprécation, qui était chez eux, comme l'observe très bien Lamarre, une marque de la plus haute indignation.
Pierre de Lancre' rappelle l'exécution de 170 sorcières à Rome, sous le Consulat de Claudius Marcellus et de Valerius Flaccus : elles avaient maléficié diverses personnes, en graissant les portes avec des onguents enchantés.
.Sous Auguste, on recherche e.tactemenl tous les livres de magie qui pouvaient se trouver à Rome : ils sont aussitôt brûlés, au nombre de 2,000, par ordre exprès de l'Empereur. Tibère et Néron confirment, par de nouveaux édits, la vigueur des anciennes lois. Ce dernier bannit même d'Italie tous les philosophes, sous prétexte qu'ils se livrent en secret à l'art de la divination : ce qui n'empêche pas ce prince, animé d'un z^le aussi louable, d'évoquer les mânes de sa mère Agrippine.
* Leg. duodeeim tabular..., art. iiô, 6S, 69, etc. ' L'Inconstance, etc., page 138.
Les princes chrétiens répriment, bien entendu, avec la dernière sévérité, la pratique des sciences maudites, confondant sous cette appellation la plus haute Magie et la Goëliela plus abjecte, — contre lesquelles le Concile d*Ancyre lance en bloc ses anathèmes(314)*
Constantin promulgue, en 319, une loi dirigée contre les Aruspices ; mais deux ans plus tard, une autre loi
rétracte en partie la première Une recrudescence
de sévérité sévit sous Constance, qui ordonne (357) que tout enchanteur ait la tête tranchée.
Après la tentative de restauration polythéiste de Julien le Sage (dit TApostat), la Magie se trouve généralement confondue avec le Paganisme lui-même, dans les édits des empereurs chrétiens qui lui succèdent : Jovien, Valentinien, Valons, Honorius, Théodose, Arcade et Léon.
Quant aux barbares qui s'établissent en Gaule vers cette époque, leurs princes ne déploient pas une sévérité moindre. Bien avant la conversion de Glovis au Christianisme (496), la loi salique mentionne et punit le crime de sortilège. Chilpéric III date de 742 un édit contre les Sorders, et Charlemagne, en 772, fonde la Sainte- Vehme, pour les exterminer en Allemagne.
Plusieurs rois de France pourvoient, par des ordonnances successives, à ce que cette engeance soit traquée et décimée selon la rigueur des lois. Nous allons clore cette énumération déjà fastidieuse et pourtant très incomplète, en signalant les ordonnances de Charles VIII (1490\ de la Prévôté de Paris (1493),
de Charles IX aux Etats d'OrléaDs (1560), de Henri III aux Elats de Blois (1579) ; les lettres-patentes de Louis XIII, en date du 20 janvier 1628. enfin l'édit déjà moins barbare de Louis XIV en date de juillet 1^2, que le Parlement de Paris enregristreie 31 août de la même année '.
Pour ce qui est des bulles fulminées par les papes contre les sorciers, des décisions de Conciles, mandements épiscopaux et autres documents émanés de l'autorité religieuse, mon cadre me défend d'y toucher, même encourant. — Aborder le récit des compétitions entre les Pouvoirs ecclésiastique et civil, les conflits entre les Tribunaux des deux ordres, et la création des Cours mixtes, etc., ce serait engager mon lecteur dans un inextricable dédale, où je courrais grand risque de m'égarer avec lui, à moins qu'il n'eûtle cruel bon sens de me fausser compagnie: ce dont je le crois bien capable, car sa patience est à bout (j'imagine), après l'énuniération sèche et mono-
* Il y a deuT ordonnances connexes; toutes deui se trouvent reproduiles in extenso vers la fin de l'ouvrage de DauKy • Traité sur la Magie, te Sortilège, les Posseasiong, Obsessions et Maléfices... A Paris, chei Pierre Praull, 1733. in-ia.
Ce sont : 1° Un Ëdit du Hoif pour la punition des différent crimes que/ont decina, magiciens, sorciers, empoisonneurs, etc... (Devins bannis du Royaume, sacrilèges et empoisonneurs punis de mort...)
2* Une Déclaration du Roy rendue contre les Bohèmes et ceux qui leur donnent retraite.., (Galères k perpétuité pour les Bohémiens ; les Bohémiennes rasées, et en cas de récidive, fustigées et bannies).
tone à travers lequelle il a ea la coartoîsie de me suivre tout à Theure.
Je dirai seulement, d'une manière générale, en ce qui regarde la France, qu'un acte du Parlement, décrété en 1281, à la requête de TEvêque de Paris, réservait exclusivement au clergé la connaissance des crimes qui nous occupent * ; mais vers le xv* siècle, la jurisprudence enfin se fixa et le juge lai en fut de nouveau saisi.
Je signalerai encore l'inqualifiable bulle d'Innocent VIII (1484) qui prescrit aux magistrats de ne pas souffrir que le sorcier (souvent idiot et fort incapable de défendre sa vie) se fasse représenter par un avocat, ou même par un défenseur bénévole. — Dans l'immense majorité des cas, les juges les plus féroces et les moins scrupuleux n'ont tenu aucun compte de cette prohibition ; mais elle n'en reste pas moins typique et révélatrice de l'esprit sacerdotal au moyen âge.
Au demeurant, il en fut de cette défense comme il en sera toujours des prescriptions excessives et propres à révolter la conscience publique : on les viole ouvertement et surtout chacun s'empresse de les faire tomber en désuétude.
En veut-on d'autres exemples ? — Le Rituel Romain rappelle aux malades que, par les décrets du Concile
* Pour plus amples détails, voyez Gôrres [LaMysiique, déjà citée, tome V, page 358).
de Latran el par les brefs de plusieurs papes, il est interdit à tout médecin,sou8le8 peines les plus graves, de visiter plus de trois fois ses clients, sans avoir exigé la preuve qu'ils se sont confessés et qu'ils ont reçu l'absolution de leurs fautes '. Quand pareille défense a-t-elle été respectée?... Je ne sache pas qu'on en ail tenu compte, même au temps du plus exécrable fanatisme.
Troisième exemple : ce qu'on reproche si aigrement à Rome d'avoir prescrit en des siècles barbares, le Gouvernement de Louis-Philippe n'a pas eu honte de le reproduire en 1832, après l'émeute du cloître Saint-Merry. Non, je me trompe : il a osé bien pire. M. Gisquet, préfet de Police, a lancé une circulaire, enjoignant à tous les médecins de dénoncer aux conseils de guerre les blessés auxquels ils auraient donné
leurs soins! Pour l'honneur du corps médical
français, ce malencontreux fonctionnaire s'est vu désobéi sur toute la ligne : pas une dénonciation n'a été déposée. Celte circulaire avait soulevé une telle nausée dans l'opinion, que le roi Louis-Philippe (soit contagion ou pudeur) crut devoir témoigner lui aussi qu'il en avait eu le cœur levé.
Mais revenons aux mœurs juridiques des derniers siècles en matière de sorcellerie. Des derniers siècles,
' Voici le Icxle e\&c[ du Bitdel : « An si opus fuerit, tam iaflrnio quam ejus familiaribus vel propjnquis la memoriam revocet, quod Latranensis CoDcilli, ac plurlum Summorum Pontiflcutn decrctis ettvetur aub graoibus pcenia, ne medici ultra iertiam eicem sgrotos Disitent, nisi priun eertoeonst el eonfessionia saeramenlo rite expiaioa fuisse. »
jjOi (Ctiapitre DE ViSlTATIONE ET CURA INFIRMOIIUM.)
(Iison8-nou8, car, si atroce qu'ait été le moyen âge^ jamais les exécutions capitales, assaisonnées de cruautés sans nom, ne s'étaient multipliées dans rhiHtoire comme sous les derniers Valois et les premiers Hourbons.
Les juristes, nous l'avons dit, avaient classé les faits qui nous occupent parmi les crimes d'exception; or, nous allons voir ce qu'ils entendaient par là : ces crimcm sont « plus graues et qui tendent plus direcnient au dômage public et affligent la Republique (rvno façon merueilleuse et toute particulière, comme lo (Time de laise Maiesté Theresie la sorcellerie la trahizon la coniuration la falci-
fl(*ation de la monnoye le brigandage , lesquels
criinoH sont communément apellez exceptez, parce qu'ils sont véritablement exceptez de la commune et ordinaire disposition de la loy, en sorte que dans les poursuites et punitions qui se font de tels crimes, l'on n'oHl pas obligé aux communes et ordinaires procediinîs que le droit ordonne pour les autres ^ »
(i*c8t ainsi qu'en matière de Magie la majorité des jurisconsultes tombent d'accord que la rumeur publique, désignant un individu, légitime son arrestation cl sa mise à la torture (Bogtiet).
Que les privilèges en raison de l'âge, du sexe et du rang doivent tomber [Delrio).
< AiluiH aux Criminaliates sur les abus qui se glissent dans les Procès de Sorcellerie, elc... à Lyon, chez Claude Prost, 1640, in-8, très rare (pa^ 7).
Que le fils est admis à déposer contre son père, la lille contre sa mère ' [Bodin). Un seul témoin suffit {Bo(/Het).
Qu'en aucun cas, il ne faut épargner la torture » qui est escellente avec vne ieune fille, vu ieune enfant, ou vne femme délicate, ou quelque mignarl », [Bodin.)
11 faut raser l'inculpé par tout le corps, homme ou femme, afin de voir s'il ne cache point un charme de taciturnlté, « etîam in partihus secret! orih us, si feminre, sint à feminis, si viri à viris. » {Delrio).
(< On peut passer à condemnation ès-crimes atroces et secrets sur des indices, conîectures et présomptions. i> [Boffuel). — Il Le sortilège est en ellet vn crime plus grief qu'empoisonement, >i (Bodin.)
S'il y a des preuves, ou de graves présomptions ou que l'accusé avoue dans les tourments, très rarement on lui tranche la tète ; presque partout la peine est le bûcher. Quelquefois on l'enterre tout vif. S'il témoigne une grande repentance, il peut obtenir <i d'estre estranglé et billoigné auant d'cstre ards » : ce qu'on promit au pauvre Grandîer, mais on ne lui tint pas parole ; le lecteur se souvient qu'il fut jeté vivant dans les flammes ' .
Si les preuves manquent tout à fait, on appliquera la
< On trouve dans Bodin celte phrase abomiDable : « Et quât aux filles, ai elles ont uccii.'é leurs mères anparauâl qu'elles fussent preuenues, elles inerilél pardon. 11 suffira de verges si elles sont en bas aage et penilètes (Bodin, Demonomanie, page 293).
' Voir noire chapitre i, page 97. — On peul consulter aussi Urbain Grandîer et les Possédéen de Loudun, par le D'^ Gabriel
£ué [Paris, Baschet, 1880, in-4, lig.).
Légué (Paris, Bas
254 LE TEllPLB DB SATAN
peine du banissement, « sans iamais acquitter à pur et à plain ». [Bogitet.)
L'on recommande fort de placer dans les églises des tronc», où les sorciers seront dénoncés par billets anonymes [Badin).
Pour obtenir l'aveu des suspects, il hni leur persuader que, leurs complices les ayant dénoncés, on sait à quoi s'en tenir sur leurs crimes. Par là, le juge pourra voir si l'accusé se déconcerte [Bodin).
Tout ce qu'on vient de lire est singulièrement odieux, n'est-ce pas? Eh bien, c'est peu de chose et voici qui passe tout !
Il est permis et « de bon dol [sic) » de convaincre le sorcier qus Vaveu lui sera très utile pour le rachat de sa vie : entendant par làj la vie étemelle^ celle à coup sûr qui lui doit être la plus précieuse et qu'il peut toujours mériter par sa repentance et sa sincérité devant les juges, sa constance dans la torture ! [le jésuite Delrio) .
Autre chose : on peut promettre au sorcier, s'il avoue, de le nourrir de viande et le soûler de vin jusqu'à la fin de ses jours, et même s'engager à lui faire bâtir une maison. On en est quitte pour formuler à part soi une petite restriction mentale, entendant par la maison une cage de bois où il sera brûlé vif, et par le reste de ses jours ceuo) qui s^écouleront jusqu'à son supplice. Une teUe ruse est licite et de bon dol (le même Delrio) .
Item : on autorisera l'avocat du sorcier à s'entretenir avec son client librement et seul à seul ; mais un
greffier, caché dans un recoin de la pièce, devra prendre des notes, à cette fin d'accabler le pauvre diable, surpris en flagrant délit d'aveu [Delrio. — Bodin).
Mais assez de ces réglementations iniques.
Il nous resterait à détailler les diiférentes tortures enusage, à l'effet de hâter la « confession •> du coupable, mais nous renonçons à mener celte tâche à bien, du moins par nous-même; nous demandons merci : le cœur nous défaut, à la fin! Brodequin, fouet, estrapade, collier, chevalet, question^ de l'eau, question du feu, etc., etc. — Nous citons au lieu de décrire, bien assuré qu'on nous saura gré de cette réserve : en nous faisant grâce à nous-même, n'épargnons-nous pas nos lecteurs -?
' La Question ,'... N'y a-t-il pas dans ce seul mot, pris pour sy- DOnyme de torture préalable, l'euphéniisoie imprévu d'une ironie vraiment sauvage?... La Question... appel au libre aveu!...
' 1) importe pourtant de fournir une rapide indication des tortures le plus en usage. Le \i' Begnard a résumé les délajis essentiels en quelques lignes précises el sommaires. Nous avons pu ménager la sensibilité du public, en omettant ces descriptions dans le corps du discours, puisque nous nous proposions de transcrire en note ce curieux extrait du D' Kegnard :
ir La torture la plus ordinaire dans les procès de sorcellerie étaîl la question du brodequin. La jambe de l'accusé était placée entre deux scies, ou bien entre deux planches serrées avec des cordes, el entre la jambe el les planches on enronçait des coins à coups de maillet. La janil>B serrée unissait par éclater, au point, dil un vieil auteur, qu'on en voyait issyr la mouèlle.
« Puis venait Ventrapade. On suspendait le prévenu par les mains k une corde attachée au plafond, et ou lui attachait des poids aux pieds. On le laissait ainsi jusqu'à ce qu'il poussât des liurle-
8'il se trouvait parmi ceux-ci quelque consciencieux à outrance, qui poussât le courage de l'esprit jusqu'à vouloir tout approfondir par le menu, ou quelque pervers qui se délectât aux détails de ces peintures d*un autre âge, nous les renverrions aux démonographes et aux historiens deTInquisition. G*estlà qu'ils trouveraient Ténumération parfaite et méthodique de tous les genres de tortures K Nous leur signalerions.
ments de douleur. Alors le juge lui ordonnait d*avouer; s'il refusait, Texécuteur le fustigeait violemment avec des verges, et les soubresauts que la douleur imprimait à son corps doublaient encore ses tourments. Si la confession ne venait pas, Texécuteur enlevait la sorcière avec une poulie jusqu*au plafond et la laissait retomber tout d*un coup sur le pavé de la salle. Et cela recommençait jusqu'aux aveux.
« Si l'estrapade était impuissante, on avait le chevalet C'était une poutre de bois triangulaire à angle supérieur aigu, sur laquelle on mettait à cheval la prévenue. Puis on lui suspendait aux pieds une série de poids. L'arôte de bois entrait lentement mais sûrement dans les chairs, et à chaque refus d'avouer, l'exécuteur ajoutait un poids. (Marie Carlier, âgée de treize ans, fut mise au chevalet en 1647 et y resta pendant plusieurs heures, et il fallut ajouter trois fois des poids pour la faire confesser. Elle fut brûlée vive. A cause de son jeune âge, et pour ne pas apitoyer la foule, on décida que l'exécution aurait lieu dès l'aube.)
« On avait encore la ressource du collier. On nommait ainsi un cercle de fer garni de clous à l'intérieur. Il était attaché à un poteau, et l'on y mettait le cou de l'accusée. Les pointes étaient calculées pour entrer à peine dans les chairs. Mais on rôtissait avec des brasiers ardents les jambes de la prévenue, et la douleur faisait qu'en remuant elle s'enfonçait elle-même les pointes de fer dans la gorge. » (D»" Paul Regnard, Sorcellerie, magnétisme, morphiniame, délire des grandeurs, — Paris, Pion et Nourrit, 1887, grand in-8, pp. 32-35.)
< Au moment de mettre sous presse, nous avons connaissance du livre récent de M. Jules Baissac ; Les grands jours de la Sorcellerie (Paris, 1890, grand in-8 de plus de 700 pages). Quoique loin de souscrire à toutes les conclusions de l'auteur, nous ne sau-
en particulier, le Livre V des Conlrovet'ses magiques de Delrio ', que ce bon Piro a presque exclusivemeni consacré à la torture. Nous leur indiquerions enfin les remarquables leçons du professeur Reguard, rapprochées en un beau volume sous ce litre : SorceUerie, magnétisme, morphinisme, délire des grandeurs -, L'auteur, qui nous a tout l'air d'un délicat, d'un chercheur et d'un bibliophile, a reproduit un grand nombre de vieux bois el de cuivres tr^s curieux, extraits des ouvrages, d'ailleurs assez rares el presque inconnus, de Guaccius{im%), de Gilbert de Vos (1625) et à'Abraham Palingh (1659). Plusieurs de ces gravures représentent des supplices variés.
M. Regnard a eu l'heureuse idée de faire revivre quelques vers étonnants, oubhés de longue date et qu'il nous permettra de ciler après lui ^. L'auteur est v.c fameux juge lorrain. Nicolps Rcmi (ou Remigius), qui prétendait que, sur trois personnes prises au hasard dans la rue, il y avait au moins deux sorciers. On se souvient qu'il se vengea de l'incrédulité relative que lui témoignaient ses contemporains, en se dénonçant lui-même, el mourut conleni, hrftlé vif sur ses aveux loul spontanés ! Le poème qu'il écrivit, avant de s'ac-
rions méconualtre le haut méritr de cette étuile e somnie d'érudition dont nllo lémoignc. M. Baissac traite à fond la question des tortures gI nous ne pouvons mieux Tnire que d'y renvoyer les curieux. Voir spécialement les pages U0-16T.
< Traduit et condensé par André du Cbesne, 1611, petit in-8.
* C'est l'ouvrage auquel nous avons emprunté ta note de la page précédente.
> Mous restituerons seulement l'orlliographe de l'époque.
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ledesnuûfrez drt4le Elle tamoit les jeox ci Plvfesgeila àsof da
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La Sordere alors, deposaat la costraucte :
« H^as ! si'écrîa-i'-eUe en sa vîne doolear,
« VoOàdeUmsaeaBainraboiBÎBableairtiiev!
« n se tient sur ce Bor, placé dans ceste &Ble;
« Poar ne couper la toîx, il seise Fespottiiante.
« Des pattes d*fn homard ses maias ont le contoor ;
« Dans la fjuite fl s^anaiice et reotre tour à tour.
« Parefl ao limaçon qoi rencontre Tne borne.
« Ah ! Toicy qu'il recnlle, aoec sa doobie corne ! »
De la société sages modérateurs.
De tous crimes commis inflexibles Tengears, loges, ne craignez poioct de tous monstrer seneres Dans Tos arrêts portez pour punir la sorcière
Sur ce faict, prononcez du bûcher le supplice : Tous les siècles loueront ces actes de iuslice !...
La rime ri est pas riche et le style en est vieux.., ^ mais ce morceau donne Tenvie de connaître le reste-
Il semble que nous ayons suffisamment compilé^ pour qu'on nous veuille octroyer la dispense de nomenclatures nouvelles.
Ce n'est pas en quelques lignes qu'on peut retracer les exploits des démonologues, presque tous doublés d'un juge et d'un législateur. Mais il y aurait un beau livre à taire, lerrible et captivant ! Ces suppôts d'un fanatisme légal ont tous leurs traits distinctifs : chacun d'eux signa son œuvre d'une estampille qui lui est propre ; — et l'on retrouverait aisément ce cachet psychologique, à l'examen des diverses hécatombes dont ils ensanglantèrent à la ronde le territoire de leurs juridictions respectives.
Nicolas Reraigius est un mystique de la férocité ; les neuf cents sorcières qu'il brûle dans la Lorraine en un court laps de temps n'en témoignent pas seules : quatorze femmes inculpées se suicident, pour ne point passer par ses mains, et il s'en vante dans la préface de son livre, dédié au cardinal de Lorraine (1596).
L'Evèque de Genève, grand seigneur des plus hautains, n'est pas moins expéditif, une quinzaine de lustres auparavant : c'est en trois mois qu'il brnie ses cinq cents sociers.
Grillandus, inquisiteur à Arezzo, (1520) avoue mille sept cent soixante-dix victimes : inflexible et solennel, sans colère et sans pitié ' , c'eit un sacer-
< Un Irait de GrillanduB, ronté par Uictielet : « Va jeuue homme traversant la campagne à la première heure de l'aube et suivaal un ruisseau s'enlend appeler d'une voix très douce, mais craintive et tremblante. Et il voit là un objet de pilié, une blanclie ligure de femme à peu près nue, sauf un petit caleçon. Honteuse, Trissonuale, elle était blottis dans les ronces. Il reconnall une voisine; elle le prie de la tirer de là. " Qu'y Faisiez-vousî — Je cherchais mon 4ne. " 11 n'en croit rien, et alors elle fond en larmes Le
doce qu'il exerce ; et nul autre Docteur, sauf peut-être le jésuite Delrio, n'est plus systématique et plus casuiste.
Sprenger, tout à l'inverse, est compatissant et bon ; c'est par charité qu'il grille ses quelque mille justiciables (1485); il veut les sauver de l'enfer, d'abord; puis, attendri par les plaies et les misères du peuple, communément attribuées aux adeptes de la Magie noire, il veut faire cesser cet état de choses, en exterminant jusqu'au dernier magicien.
Pierre de Lancre, conseiller au Parlement de Bordeaux, homme de naturel bienveillant et de mœurs faciles — amoureux des jolies sorcières quand il ne les brûle pas — Pierre de Lancre avoue, avec une désinvolture incroyable, en avoir condamné six cents, dans l'espace de trois mois, au pays de Labourt (1609). Suivant certains historiens, c'est un millier qu'il fallait dire.
A la même époque, le plus férocement slupide de tous, Henry Boguet, juge à Saint-Claude, en fait monter six cents sur les bûchers bourguignons (vers 1602).
L'auteur^de la Républiqu£y éloquent avocat, écrivain d'ailleurs libéral et fort en avance sur son siècle, Jean
Diable Ta menée au Sabbat; en la ramenant, il a entendu une cloche et l'a laissée tomber. Elle tâcha d'assurer sa discrétion... Malheureusement le sot ne put tenir sa langue... Elle fut brûlée. Grillandus en parle avec complaisance, et dit (le sensuel boucher) : « Elle était belle et assez grasse, pulchra et satis pinguis, » (La Soreiére^ page 445.)
Bodin s'esquisse lui-même d'un irait de plume : il érael le vœu de voir réunis les centaines de mille sorciers qui infestent le monde, pour pouvoir, lui Bodin, les griller en un seul tas.
Quant aux autodafé de l'Inquisition romaine, nous n'y insisterons pas dans ce chapitre; les bonnes âmes trouveraient peut-être impie d'assimiler à la justice des hommes l'exécution de ce qu'elles croieni être la justice de Dieu. D'autre part, en nous voyant réclamer le bénéfice de cette catégorie nominale, d'autres bonnes âmes pourraient bien nous juger ironique — et nous voilà voguant à la dérive, de Gharybde en Scyila ! . . .
Nul ne peut contenter tout le monde et son pèt'e, dit la fable. Nous sera-i-il permis du moins de nous tirer de là par l'emploi d'un moyen terme? Ce sera de borner notre plume à l'indication des sources, où chacun sera libre ou non de remonter. L'Histoire de rinquisitton et son origine ', d'une part, et de l'autre la Relation de l'Inquisition de Goa " nous ont toujours paru ne rien laisser à désirer sous ce rapport. L'on pourra consulter encore avec fruit le grand ouvrage de Llorrente, secrétaire général de l'Inquisition, {'Histoire de l'Inquisition d'Espagne ^ .' l'on ne saurait rien écrire de plus judicieux et de plus pondéré, sur une question aussi brûlante.
' Cologne, à la Sphère, chez l'ierre Marleau. 1693. pelilii I Paris, 1688, m-12, Ggures.
> Paris, 1817, 4 vol. iD-8.
idli LE TEMPLB DE SATAN
Un des procès de Magie les plus considérables dont aient retenti les échos de lliistoire, est assarément celui des Templiers. Il viendrait, par ordre de date, en tête des deux ou trois autres que nous allons relater; mais nous croyons avoir d'excellentes raisons pour le mettre en réserve. Nous y viendrons en dernier lieu.
Laissant de côté la figure archangélique de Jeanne d'Arc et sa fulgurante épopée, dont la condusion semble aussi honteuse pour le roi d'Angleterre (qui voulut opiniâtrement cette lâcheté) que pour le roi de France (qui ne risqua point, dans le but de la prévenir, sa couronne et sa vie) ; — toutes les phases de ce procès ont été ressassées et sont connues dans les plus infimes détails ; — il est temps de nous souvenir que nous avons promis d'esquisser le profil du fameux Maréchal de Bretagne, dont la légende s'est emparée pour en faire Barbe-bleue.
Ce magnifique et déplorable Gilles de Laval, seigneur de Retz (ou de Raiz), qui tenait par le sang à la noble famille des Montmorency, compta, vers la première moitié du xv* siècle, parmi les plus intrépides guerriers et surtout parmi les plus opulents seigneurs qui fussent alors. Sa barbe de jais avait des reflets cyaniques d'aile de corbeau, d'où le surnom de Barbebleue, et son œil oblique, des éclairs de férocité contenue et de luxure équivoque.
L'insolence de son faste était tellement en disproportion avec sa fortune, pourtant colossale pour l'époque,
qu'il dévora en quelques anuées, dit Garinel ' « deui cent mille écus d'or et plus de trente mille livres de rentes, qui en valent au moins trois cent mille aujourd'hui ^ ».
E se livrait aux ostentations d'un luxe dévotieux : habillés comme des prélats, ses chapelains tout chamarrés d'or se mettaient chaque jour en quête de nouveaux enfants de choeur, sous prétexte de pourvoir la chapelle magnifique du château de TifFauges, que lui avait apporté en dot sa femme, Catherine de Thouars.
On mêlait habilement les menaces aux promesses, pour obtenir des parents pauvres l'abandon de ces jeunes garçons, que le Maréchal voulait proléger et lancer dans le monde. D'autres enfants se recrutaient d'une façon plus mystérieuse. Michelet nous apprend qu' «' une vieille femme, nommée la Me/fraie, parcourait la campagne, les landes. Elle approchait des petits enfants qui gardaient les bétes ou qui mendiaient; elle les flattait et les caressait, mais toujours en se (enant le visage à moitié caché d'une étamine noire; elle les attirait jusqu'au château du sire de Retz, et on ne les revoyait plus... La hardiesse croissant, on en vint à ceux des villes ^. »
Cependant les habitudes du châtelain devenaient de
' Hisloire de la Magie en France depuis le eommeneement de la Monarchie jHnqu'à nos jours. Paris, Foulon et C', 18)8, in-S, frontispice.
* I^s auteurs ne 8onl pas d'acconJ r » On évaluait ses revenus à un million de uo3 jours », dil Ctirialian dans son Hixtnire de la Magie (page 396).
* Hicbelet, Histoire de France, tome VI, page 335.
plus en plus étranges. Gilles de Laval ne faisait plus un pas sans traîner après lui deux hôtes de sinistre figure : Tun, prêtre apostat du diocèse de Saint-Malo, et l'autre, aventurier florentin du nom de Prélati. Depuis l'arrivée de ces deux hommes au château, il n'était point de jour qu'un des enfants de chœur ne vînt à disparaitre *. Marquait-on quelque velléité d'apprendre ce qu'il était devenu? Sur ce chapitre-là, le seigneur de Retz ne badinait guère ; il n'admettait pas /"ju'on s'informât. Il avait sévèrement interdit toute •question indiscrète et même toute curiosité, dont il considérait l'expression comme une injure personnelle.
La terreur finit enfin par se répandre aux environs. Longtemps contenue, montant à cette heure comme les flots de la mer, la voix publique désignait le Maréchal comme un assassin et comme un sorcier.
Un matin de Tannée 1440, le château se trouva investi par les ordres de Jean V, duc de Bretagne; le Maréchal se vit arrêté au milieu de son faste et de sa puissance — et le monde attentif s'épeura, aux révélations du plus scandaleux procès que relatent les annales de la chrétienté.
Ruiné jusqu'à la corde et criblé de dettes par surcroît, le seigneur de Retz se vautrait, en désespoir de cause, dans les abominations de la plus noire Goëtie. Les charlatans auxquels il s'était confié l'avaient un
< Tel maître tel valet : le seigneur de Relz était bien servi. —Un médecin du Poitou, nommé Corillon ; Sillié, homme d^affaires du Maréchal ; Ponton, Tun de ses pages ; enfin son chambellan, du nom de Henriot, furent ses autres complices.
instant bercé de rêves chimériques : l'un devait lui composer des montagnes d'or par les procédés de l'alchimie ; l'autre se flattait de lui obtenir, par le secours de Satan, la possession des minières inépuisables, où fleurit la rose solaire sur l'arbre des sephirolh métalliques; el l'accès de cavernes merveilleuses, toutes constellées de pierreries. Mais le prétendu disciple d'Hermès réussissait surtout à dissiper le peu d'or que les usuriers avaient encore fourni; quant au souverain maître des Puissances de Ténèbres, il avait persuadé le Maréchal que le diable n'octroierait son aide qu'à de terribles conditions ; au prix des sacrifices quotidiennement renouvelés, du sang le plus innocent et le plus pur...
Les enfants ne se retrouvant pas, la justice fit opérer des fouilles. Les souterrains des ditïérents châteaux de Cbamptocé, deMacbecoul el de Tiffauges vomii-ent au grand jour de l'enquête plus de deux cents petits cadavres horriblement mutilés. On en trouva jusque dans les latrines du château de la Suze.
Ce n'est pas tout. Un tribunal mixte, où l'on voit figurer comme clercs l'Evèque de Saint-Brieuc el Jean Blouyn, officiai de Nantes el inquisiteur de France, se réunit sous la présidence du Sénéchal de Rennes, Pierre de l'Hospilal ; le procès prit aussitôt une singulière tournure et donna une confirmation éclatante aux plus injurieux soupçons.
En effet, l'on avait bien remarqué que Gilles de Laval, toujours entouré de ses pages, affectait à l'égard des femmes une inditféreDce dès lors jugée fort suspecte;
266 LE TBllPLB DE SATAN
bref, son austérité scandaleuse s'était vue taxée d'infar mie. Mais de pareils propos se chuchotaient à roreille; Jamais ces bruits n'avaient pris corps : le maréchal était un si grand et si puissant seigneur 1... Or l'enquête établit qu'à Tiffauges tous les vices honteux s'étaient donné rendez- vous, et que le maître de céans savait marier le mieux du monde sa cupidité superstitieuse à la plus féroce des luxures. Le plaisir, qui le fuyait toujours, ne se laissait atteindre qu'à la triple condition de s'exercer, en mode sodomitique, sur d'impubères victimes, palpitantes des derniers spasmes de l'agonie !
Condamné au feu, le 25 octobre 1440, comme assassin, sodomite, hérétique et sorcier, il monta sur le bûcher dans le pré de Magdeleine, près de Nantes, ravi d'avoir obtenu comme une faveur dernière d'être environné jusque dans son supplice de ce luxe royal qui avait été sa vie, et qui s'effondrait avec lui dans la mort.
Eliphas Lévi, qui raconte fort au long ce lamentable procès S fournit, contre son habitude de scrupuleux conteur, des détails dont l'authenticité paraît sujette à caution, mais qui font merveilleusement coïncider l'histoire du seigneur de Retz avec la légende de Barbe-bleue. Que les curieux s'y reportent.
Nous n'avons que faire de retracer toutes les impertinences et toutes les obscénités qui remplissent
< HiMtoire de la Magie, pages 281-290.
les dossiers sans nombre de cette époque ; lant d'autres ont compulsé, depuis la fin du dernier siècle, ce qui restait de typique aux archives des parlements et des baillages !
Nous ne signalerons que pour mémoire l'exposition publique deMaître Guillaume Edeline, prieur deSaint- Germain-en-Laye, que sauva la spontanéité de ses aveux. Il confessa s'être voué au démon, pour obtenir du Grand Séducteur le moyen de satisfaire à toutes les exigences de sa galanterie naturelle, ef par especial pour faire son plaisir d'tne dame ckevaleresse. Il décrivit l'assemblée du Sabbat, où s'élant vu transporter achevai sur un balai, il rendit ses devoirs au Diable, déguisé, pour cette fois-là, en un mouton qu'il luy semblait lors baiser brutalement sous ta queue et par le fondement, en sifftie de gratit reuerence et d'hommage Mitre en tête, il fut conduit sur une place
d'Evreux, où l'inquisiteur l'engagea fort, dans l'intérêt de son âme et » pour l'édification d'vn chascun » , à témoigner publiquement de sou repentir. Il ne se fit pas réitérer ce conseil : lors ledict Maixtre Guillaume Edeline commença d gémir et se condouloir de son mefaict, cryant merci/ à Dieu, au Roy et à la iustice (Chroniques de Monstrelet). Il en fut quitte pour la prison perpétuelle et un régime de pain sec trempé d'eau, comme le plus mince escholier.
Pareille clémence était rare.
Aussi les démonologues ont-ils mené grand bruit de l'acquittement d'une pauvre fille aux trois quarts idiote, que l'Inquisition voulait faire brûler à Metz
comme sorcière, et qui dut la vie à Téaergique attitude de Corneille Agrippa. Avocat général et Syndic de la ville (raconte Naudé), « il s'opposa directement à la procédure de Nicolas Sauini, pour lors inquisiteur de la foy en ladicte ville, qui vouloit faire punir vne panure femme de village comme sorcière, et fist en sorte qu'elle fut eslargie, et tous les délateurs et témoins condamnez à une grosse amende ^.. »
Faire acquitter une sorcière I Faire condamner les témoins comme diffamateurs ! ! Grand Dieu ! quel scandale dans le monde chrétien !
Aussi les démonologues s'appuient-ils sur ce fait, entre autres, pour faire d'Agrippa « le plus grand sorcier qui fut oncques de son aage^ ».
Le 13 avril 1611, mourut dans les flammes, à Aix en Provence, un homme que les contemporains ne désignent pas sous un titre moins flatteur : C'est le Prince de la Synagogue et le plus grand et insigne magicien qui fust oncques y chef de tous les sorciers d'Europe depuis Constantinople iusqu'en Espagne^ Messire Loys Goffredy (ou Gaufridy), curé de VEglise des Accoulez, à Marseille.
L'arrêt du Parlement porte qu'après avoir fait amende honorable devant l'Église Saint-Sauveur d'Aix, « teste niie et pies nudz, la hart au col, tenant vn flambeau ardent en ses mains, et illec demandé
* Apolog.t page 297.
* Bodin, Dé»m., p. 240.
pardoa à Dieu, au Roy et à la luslice..., en après sera liuré à l'exécuteur... Mené, conduict et tenaillé es tous les lieux et carrefours de ceste ville d'Aix, auec des tenailles ardentes en tous les lieux de son corps, il sera ards et bruslé tout vif... et ses cendres îetées au vent... Et auant estre exécuté, sera mis et appliqué à la questiô, en la plus grieue géhenne qui se pourra excogiter, pour auoir de sa bouche la vérité de ses complices... etc., » (Arrêt cité par dom Calmet, en son Traité des Apparitions^ texte complété et corrigé d'aprèala version que donne Jacques Fontaine, dans son livre des Marques des Sorciers-,
Quelques jours après cette barbare exécution, les exorcistes, dont l'acharnement poursuivit le prêtre des .\ccoules jusque dans la mort, publii^rent une Confession de Messire Louys Gaufridy. Que cette pièce soit de la coraposilîon des Pères Michaëlis et Doraptius, ou que les aveux aient été réellement extorqués à Gaufridy par l'acuité des tourments, c'est ce que nous n'avons point à débattre ici. Nous reproduisons les articles principaux de ce document posthume 3 :
CONFESSION DE MESSIRE LOUYS GAUFRIDY, Prince
' Paris, de liure. 1731, 2 vol. in-12 (tome I, p. U61.
' Lyon, 1811, in-8. pages 40-43.
^ Nous repraduiaons ces aveux n^suoiés tels que les donne Gari' nel, dans les pièces justiflcalives de son Histoire de la Magie en France; seulemenl nous restituons l'orthographe de l'époque. M. Baissac, dans son livre les Grands jours de la sorcellerie. les donne in extenso.
270 LE TBliPLB DE SATAN
des Magiciens, depuis Constantinople iusqu^a Paris. — « Taduoue que le Diable m'est appareu et que i'ay faict vne cedule auec luy. TaduQue que ie lisois le grimoire pour le faire venir. l'adacue que le Diable me promit que par la vertu de mon souffle, i'enâammerois à mon amour toutes les filles et femmes dont i'aurois enuie, pourveu que ce souffle leur arriuast aux narines : et dès lors ie commençay à souffler toutes celles qui me vendent à gré. Faduoue que ie frequentois la maison de M. de la Palud et que i'ay eu enuie de Magdeleine ; mais sa mère la tenoit de si prez, que ce fust cause que ie soufflay sur sa mère, pour qu'elle me Tamenast en ma chambre et qu'elle prist confiance en moy : en sorte que, me
trouuant avec Magdeleine, ie Tay baisée et plus
Faduoue que ie luy donnay un diable nommé Eumodes, pour l'assister, la seruir, et Teschaufier à mon amour ; que ie Tay mariée à Beelzebub qui parust soubs la forme d'vn gentil-homme, et qu'aprez le mariage elle a signé vn pacte. Le Diable dict qu'il feroit tintamarre si ie bruUois ces promesses. l'aduoue que i'ay bruslé le grimoire. l'aduoue que les sorciers, sorcières et magiciens sont marquez auec le petit doigt du Diable et que les parties marquées sont insensibles. l'aduoue que lorsque ie voulois aller au Sabbath, ie me mettois à ma fenestre et que Lucifer m'y transportoit. l'aduoue qu'on adore le Diable, chascun selon son degré; que les masques l'adorent tous couchez à terre ; les sorciers à deux genouz et les Magiciens, comme princes du Sabbath,
LA. JUSTICE DBS B0MHK3 Ï7I
seulement à genouz d'un costé.!'aduoueqae i'ay abusé de Magdeleine, d'une princesse de la Frize,et d'autres filles, ^ur lesquelles i'ay soufflé. l'aduoue que le Diable est vn vray singe de l'Eglise ; qu'on baptise au Sabbath au nom de Beelzebub, de Lucifer et autres ; qu'il y a douze prestres qui y sont qui y disent la messe tour-à-tour et que le Diable sert la messe; que la torche qu'on esleue quand la messe est à la consécration est fort lumineuse et puante. l'aduoue que la cloche de la messe est de corne et que son baston est de bois, pour la sonner. l'aduoue qu'il y a quelques masques qui ont charge d'apporter un chat de leurs bastides, pour luy faire manger la communion, que les autres ne veulent manger. »
Voici, sous mesyeus.un curieux recueildu temps', où il est amplement traité De l'horrible et espouuantable sorcellerie de Lo>/s Goffredy, prestre de Marseille (pages 43 à 86). Jamais on ne saurait imaginer les turpitudes et les sottises dont regorge ce procès. Il est hors de doute que Gaufridy ait été l'amant de la demoiselle de la Palud ; il est également certain qu'il se servit de moyens occultes pour la séduire. C'était d'ailleurs un ecclésiastique publiquement scandaleux, et toute la férocité qui fut déployée contre lui par les juges et les inquisiteurs ne réussit pas à le rendre intéressant.
* Histoires tragiques de noslre lems, par F. de RosseL Paris, leu, in-lS.
Je renonce à décrire les phases de cette affaire inouïe : la possession de Magdeleine, affligée de Beelzebub, Léviathan, Âsmodée, Baalberith et Astharoth; et d'une autre jeune religieuse, nommée Louise Cappeau, et dans le corps de laquelle le Prince de la Synagogv£ a envoyé les démons Verrine^ Grézil et Sonneillon: les exorcismes des Pères Domps et Michaëlis: les sermons très édifiants du diable Verrine, envoyé par Dieu (sic), pour convertir et dénoncer Gaufridy, c'est-à-dire pour le faire brûler en ce bas monde et le sauver dans l'autre : les convulsions des possédées, agrémentées d'ignobles détails, des poses obscènes de tout le corps, tressants spasmodiques entrecoupés de révélations à faire rougir uneLaïs de maison borgne.
Je pense que mon lecteur est suffisamment édifié sur toutes ces scènes, où le burlesque s'effare de coudoyer l'immonde; j'estime sa curiosité rassasiée jusqu'à la nausée : si je me trompe, qu'il se reporte au massif in-8 publié par le Père Michaëlis, sous ce titre : Histoire admirable de la possession et de la conversion d'une penitefite séduite par un magicien, ensemble la Pneumatologie *.
Toute la première moitié du xvn® siècle est infestée de possession et d'exorcismes, et chaque fois, le bourreau donne l'épilogue, la torche à la main, sur un bûcher ! — Triste époque! Partout l'horizon s'empourpre de reflets sanglants ; on dirait d'une contrée au pillage.
' Paris, Chastellain, i6i3, in-8.
LA. JUSTICE DBS HOMUBS
Mais cette contrée couvre des milliers de lieues; les peuples sont en paix et des lueurs d'incendie attestent que les cours souveraines font « bonne iuslice au nom du Roy M.
Le 8 juillet 1617, comparaît devant le Parlement de Paris l'épouse du fameux Maréchal d'Ancre, la belle Eléonore Galigaï, qu'on décapite et qu'on brûle pour crimes d'envoûtement el de maléfices. Outre ce qu'on trouva dans sa chambre (des amulettes, des livres de caractères magiques el « des rouleaux de velours constellé pour dominer l'esprit des grands "), il fut établi qu'elle avait fait venir de Nancy deux religieux ambroisiens pour célébrer le sacrifice d'un coq noir; sans parler d'autres sortilèges qu'on détailla; il n'en fallait pas tant pour perdre la maréchale... C'est elle qui, pressée de questions par le président Courtin, lui cloua la bouche d'une si fîère réplique. Comme il lui demandait par quel charme elle avait ensorcelé la reine Marie de Médicis, elle eut la hardiesse de répondre : i< Mon sortilège a exté te pouvoir que les âmes fortes auront éternellement sur les âmes foîbles. »
Nous avons rapporté plus haut', au sujet des possessions, le pitoyable procès et le supplice affreux du curé de Saint-Pierre de Loudun, Urbain Grandier, coupable d'avoir déplu au grand cardinal. Eliphas Lévi laisse entrevoir, dans son Rituel, qu'il y avait peut-être dans la colère du ministre autre chose que le ressentiment qu'on lui prête, relativement au libelle
• Chap. 1, pages 88-100.
diffamatoire, imputé à Grandier : « Le cardinal de Richelieu, qui ambitionnait toutes les puissances, chercha toute sa vis, saris pouvoir la trouver, la transmission de la Baguette K Son cabaliste Gaffarel ne put lui donner que Tépée et les talismans : tel fut peut-être le motif secret de sa haine contre Urbain Grandier, qui savait quelque chose des faiblesses du Cardinal. Les entretiens secrets et prolongés de Laubardemont avec le malheureux prêtre, quelques heures avant son dernier supplice, et les paroles d'un ami et d'un confident de ce dernier lorsqu'il allait à la mort : « Monsieur, vous êtes habile homme, ne vous perdez pas, » donnent beaucoup à penser à ce sujet*.
Après les religieuses de la Sainte-Beaume^ et les Urselines de Loudan, c'est le tour des Franciscaines de Louviers.
Le diable est dans le couvent. Les religieuses divaguent, convulsionnent et accusent deux prêtres de les avoir ensorcelléés ; l'un vit encore, c'est Boullé ; l'autre, nommé Picard, est mort en 1642. Les scandales ont pris naissance dès les premiers jours de l'année suivante, 1643.
Ces deux ecclésiastiques sont très certainement coupables de sortilèges ^, au même titre que l'infâme
* 1] s'agit de la Baguette des Mages;
* Eliphas, Rituel^ pages 130-131.
3 Ce fut à la Sainte-Beau me que se flrent les exorcismes, dans l'afTaire de Magdelaine de la Palud.
-• On dirait aujourd'hui : coupable de suggestion dans un but criminel.
David, le plus ancien Directeur du couvent, et le premier, selon toute apparence, qui ait institué un sabbat permanent dans cette communauté religieuse. Mais comme toujours en pareille intrigue, les Encrgumènes chargent sans mesure et sans discernement les auteurs de leur triste état; elles leur attribuent tout ce qui arrive, même ce qu'ils n'ont pu prévoir et combiner. C'est la commune règle et le cas de toutes les possessions que je signale dans ce chapitre ; aussi n'ai-je rappelé que pour mémoire celle des Ursulines de Loudun, qui vaut d'être classée à part. A Loudun, les seuls sorciers sont les exorcistes, auteurs conscients ou non des désordres qui éclatent: Urbain Grandier est innocent'.
11 est visible que Magdelaine Bavent décalque son rôle sur celui de Magdeleine de la Falud"' ; seulement elle s'en tire moins bien, puisque ses aveux et les récits ordurierd dentelle les assaisonne la font enfermer pour toujours dans l'ombre suintante et glaciale de VInpace.
Mais à ce prix, elle est arrivée à ses fins ; l'arrêt dn Parlement de Rouen, daté du 21 août 1047, condamne au feu le vivant et le mort. On viole la sépulture du prêtre Picard, et BouUé, garrotté au même poteau
* Tel n'est pas assurËmeoL le cas de Picard tt de Boullé, non plu> que de Gaufridy, ni surtout du P. Girard. — Aussi toutes ces affaires ont-elles été classées comme procès de sorcellerie, en ce quatrième chapitre; tandis que l'alTaire de Loudun avait été préalablement racontée au premier chapitre, comme un cas de possession pure et simple
' On sait que les hystériques mentent souvent, ou du moins amplilienl et brodetit la vérité de la meilleure Toi du monde.
que le cadavre de son complice, périt dans les mêmes
flammes, après avoir été traîné sur la même daie
Et leurs cendres confondues sont jetées au vent !...
Les possessions se multiplient vers cette époque, et principalement dans les couvents. En France, en Angleterre, dans les Flandres, il n'est bruit que de démoniaques et d'exorcistes. Mais, pour s*émouvoir aux échos d'un grand procès comme ceux de Loudun et de Louviers, il faut en arriver au tiers du xvirf siècle. Dès 1730, le Diable repart sur de nouvaux frais; il fait grand tapage au couvent d'OuUioules, près Toulon, avec les fameuses aventures du jésuite Girard et de la belle Catherine Gadière, sa maîtresse. G'est toujours la réédition des mêmes scandales; mais l'ignoble atteint cette fois aux proportions d'un cauchemar. Le sadisme s'accentue, et malgré soi, l'on pense aux Femmes damnées du poète :
A celles dont la gorge aime les scapulaires, Qui, recelant un fouet sous leurs longs vêtements, Mêlent, dans la nuit sombre et les bois solitaires, L'écume du plaisir aux larmes des tourments *...
Quand Baudelaire écrivit cette strophe, il venait sans doute de relire le volumineux dossier de la Gour d'Aix.
G'est, en effet, devant le Parlement de cette ville que les parents de la Gadière, épouvantés, intentent au Père Girard un procès criminel...
* Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal (Femmes damnées,)
Mais ils s'attaquaient à forte partie: Girard avait de nombreux amis dans le sein même du Parlement ; l'influence de la compagnie s'exerça, souveraine, et les magistrats se divisèrent. Quand on en vinl aux voix, douze d'entre elles condamnaient Girard au bûcher ou au gibet; les douze autres se partageaient entre l'acquittement, des peines disciplinaires et la déclaration d'incompétence. Le jésuite, bénéficiant de l'égalité dans les voix, fut purement et simplement renvoyé au juge d'Église, qui l'acquitta (1731).
Pour Catherine, on la rendit à sa mère.
Ces procès, nous l'/ivons vu, présentaient rarement une aussi clémente issue. D'ailleurs, il faut dire que les juges étaient souvent écœurés, mal disposés par là à se montrer débonnaires. Que de scandales et de scènes répugnantes ! Que de boue remuée, en attendant le sang !
En présence de tels abus, on conçoit presque l'exaspération de Jules Garinet, qui se laisse emporter au fanatisme contraire : « Le seul moyen, dit-il, de nous délivrer tout à fait des possessions et des sorciers, c'est d'envoyer à l'hôpilal les béates hystériques qui
se diront possédées à l'avenir Tant qu'on n'enverra
pas dans les bagnes les exorcistes, la race continuera d'exister. Le remède est violent, je l'avoue ; mais c'est le seul qui convienne. Aux grands maux, les grands
' Garinet, Histoire de la Magie en France, page ï92.
Ce chapitre pourrait se clore ici ; mais nous prions le lecteur de redoubler d'attention, et de rétrograder avec nous de quelques centaines d'années. Nous allons assister à un drame terrible...