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PROCÈS ET VENGEANCE DES TEMPLIERS

Nous sommes au commencement du xiv* siècle : rOrdre moitié religieux, moitié militaire, établi en Orient vers 1118 par Hugues des Payens, a prodigieusement prospéré. Les Templiers possèdent en Europe près de dix mille seigneuries, et leur opulence, devenue proverbiale, centralise dans leurs mains une puissance presque illimitée.

D'autre part, quoiqu'ils affectent de s'incliner avec respect devant les deux autorités civile et religieuse, on leur prête les projets d'une ambition qui confine à la folie. Héritiers — ils s'en flattent du moins — de cette tradition johanni te * qui constitue la moelle éso-

* A ceux qui douteraient de cette assertion, je demanderai de faire un examen attentif du livre curieux et rare publié en i831 sous ce litre : Levitikon, ou exposé des principes fondamentaux des ehrétienS'Catholiques primitifs, Paris, in-8. Dans cet ouvrage, outre le résumé d'un dogme pseudo-johannite, on trouve une version, dite authentique, de TEvangile selon saint Jean, seul adopté par cette Eglise, et la liste des pontifes johannites depuis le Christ et saint Jean jusqu'à nos jours, en passant par tous les Grands Maîtres du Temple.

Que les pseudo-johannites du xix« siècle soient, comme le prétend Clavel [Histoire pittoresque de la Franc- Maçonnerie, 1884, grand in-8, figures), des mystificateurs qui ont prétendu rallumer une flamme éteinte et faire revivre un culte mort, c'est ce que je ne veux point débattre *, ce qui me semble certain, d*après l'examen

tèrique du Christianisme, ils accomplissent, dans l'ombre el le silence de leurs Commanderies. des rites étrang'es el secrets... Bref, la voix populaire, qui les iacrimine de sorcellerie, dénonce également leurs mœurs comme infâmes. Cette dernière accusation ne fui jamais établie sur de bien irréfutables preuves ; mais si les apologistes de l'Ordre ont pu revendiquer équitablement, en faveur des Templiers, le bénéfice du doute, jamais, du moins, n'ont-ils pu les réhabiliter au grand jour de la controverse historique, en lavanl leur mémoire de toul soupçon.

Jules Garinet résume ainsi les griefs portés à la charge des Templiers : » On disait qu'à la réception dans l'Ordre, on conduisait le récipiendaire dans une chambre obscure, où il reniait Jésus-Christ en crachant trois fois sur le crucifix ; que celui qui était reçu baisait celui qui le recevait à la bouche, ensuite in fine sptnœ dorsi et in virga viriU; que les Templiers, dans leurs chapitres généraux, adoraient une lêle de bois doré qui avait une longue barbe, des moustaches touffues et pendantes ; à la place des yeux brillaient deux î escarboucles étincelantes comme le feu'. On

consciencieux à", cef ouvrage, c'est que ce culte a existé réellement dans le passé, à l'état ésotérique et latent. On peut consulter encore le Manuel des Cheraliers du Temple. Paris. 1825, in-12.

■ •> ...Chaqucchapiire, dit Henri Martin, eu possédait une image: c'était une tète tiumainc à longue barbe blanche, ayant, en ta place de» yeux, esearbcueles reluisantes comme ta clarté du ciel, avec un crâae humain el unp peau humaine : certaines de ces idoles étaient à trois Faces et montées sur i|ualre pieds; on en avait saisi une au Temple deParis. «{Henri Martin, Histoire de France, LIV, p.*73.)

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les accusait encore de faire vœu de sodomie, et de ne rien se refuser entre eux...

« En Languedoc, trois Commandeurs de l'Ordre, mis k la torture, avouèrent qu'ils avaient assisté à plusieurs chapitres de l'Ordre ; que dans l'un de ces chapitres, tenu à Montpellier, et de nuit, suivant l'usage, on avait exposé une tête; qu'aussitôt le diable était apparu sous la figure d'un chat ; qu'on avait adoré ce chat, qui parlait avec bonté aux uns et aux autres ; qu'ensuite plusieurs démons étaient venus, sous forme de femmes, et que chaque frère avait eu la sienne *. »

Quoi qu'on puisse penser de ces stupéfiantes accusations, qui valurent à tant de braves Chevaliers lesaffi*es du bûcher, il nous est impossible de ne pas noter, en passant, quelle ressemblance, sinon quelle absolue identité, assimile de pareilles scènes (qu'on les veuille réelles ou mensongères) au sabbat des sorciers d'une part, tel que nous l'avons décrit au chapitre n, et de l'autre à ces réunions orgiaques et mystiques tout ensemble, qui furent imputées de tout temps aux sectaires de la gnose dissidente, par les auteurs contemporains qui trait^&ide leurs rites et de leurs mystères.

Le marquis de 8amt-Yves, dans un livre remarquable à tant d'égards, glorifie ce qu'il appelle la Mission des Templiers. En eux, il salue les orthodoxes de l'ésotérisme traditionnel, les mandataires de la paix sociale, les fondateurs et les inspirateurs de ces Etats géné^ vaux — véritable ébauche de synarchie — qui furent,

* Histoire de la Magie en France, pp. 78-79.

au long de notre histoire, l'organe intrépide et modérai des revendications populaires, et comme une grande voix, ferme et respectueuse, sortie des entrailles mêmes delà nation.

S'il en est ainsi, les États généraux de Tours [mai 1308) se montrèrent parricides en reniant le Temple, et en abandonnant les Templiers à la fureur de leurs bourreaux. Du reste, avec sa loyauté coutumière, M. de Saint-Yves proclame lui-même ce fait irrécusable, qui sera pour les superficiels une des pierres d'achoppement de son hypothèse : « L'unanimité des Trois Ordres tendit à Philippe le Bel le ter et le feu..., » lit-on à la page 216 de la France vivie ' ftome I).

Cela n'importe guère. Il n'est pas sans exemple de voir le fils suivre les traditions du père, après l'avoir condamné; l'ouvrier revivre dans son œuvre, après être mort par elle. Et sans aUer si loin, saint Pierre, qui renia trois fois son maître Jésus-Christ, n'en fut pas moins le premier chef de l'Église chrétienne. Aussi n'est-ce point de pareils arguments que nous opposerons à l'illustre apôtre des Missions.

Si noble que soit la thèse qu'il soutient, nous voudrions, pour qu'elle fût acceptable, la voir fondée en histoire sur quelque fait avéré. Sans aborder la discussion sur ce terrain, nous allons dire pourquoi, sur celui de la métaphysique pure, cette thèse nous paraît au moins hasardeuse.

Les Chevaliers étaient dépositaires d'une doctrine

sociale et religieuse. C'est historiquement certain. Reste à savoir de laquelle.

Que le Temple possédât la tradition orthodoxe, voilà qui n'est guère soutenable. Cet Ordre fameux reste dogmatiquement entaché de manichéisme. Mignard notamment a rapproché des preuves accablantes à l'appui de cette opinion. Les figures emblématiques sculptées en relief sur le coffret de pierre d'Essarois, pièce à conviction * (entre mille) qu'il détaille avec une compétence et une sagacité parfaites, ne sont de nature à laisser aucun doute. Le caractère de mysticisme obscène qui est le propre de ces symboles dyarchistes semble même d'une précision assez typique, pour servir de trait d'union, dans l'espèce, entre les deux grands griefs stipulés contre les Templiers : la goëtie manichéenne et le vice impur.

Ne retenons que le manichéisme à la charge des Templiers. C'est plus qu'il n'en faut pour réfuter l'attribution qui leur est faite d'une doctrine traditionnelle de syncrèse tri-unitaire, mathé tique, ou (comme rappelle excellemment M. de Saint- Yves) d'une tradition synarchique.

L'antagonisme primordial, absolu, de deux principes incompatibles, telle est l'essence du dogme manichéen ; elle exclut le Ternaire synarchique et la Monade dont émane ce Ternaire.

* Suite de la monographie du coffret du duc de Blaca8,ou Preuves du Manichéisme dans V Ordre du Tempte, par Mignard. — Paris, 4853, grand iQ-4, figures.

Le manichéisme est la négalion radicale du principe de retour à l'Unité. Allez édifier une synthèse sur une pareille base ! Projet chimérique : aulant vouloir restaurer Babel

Les Templiers, nous l'avons dit, ne passaient pas pour de simples hérétiques.

A part l'imputation de manichéisme — exclusive, selon nous, de rallribution que leur fait généreusement M. de Sainl-Yves de sa propre doctrine, — on incriminait encore les chevaliers de magie noire et de sodomie.

C'étaient crimes capitaux dans la jurisprudence du moyen âge. Si graves d'ailleurs qu'ils semblassent aux juges du xiv* siècle, ils ne furent qu'un trompel'œil invoqué, une excuse au coup d'Élal de 1307, Il faut bien le dire. Quelle excellente occasion pour le roi de France et pour le pape, sa créature, d'abolir d'un coupla puissance de ces superbes défenseurs du trône et de l'aulel, mille fois plus dangereux que les pires ennemis, et quel prétexte tout naturel de se partager leurs prodigieuses dépouilles !

De longue main déjà, le successeur de Pierre et l'héritier de Hugues Gapet avaient préparé ce coup de Maître '; on n'attendait que l'heure propice pour agir de concert

' Ce fui grâce i la proleelion de Philippe le Bel, que Itertrand de Golb, archevêque de Boidcnux en t:iOO, parvint l'an l30Sau trône pantiflcBl, sous le nom de Clément V. Pour acheter la complaisance du monarque, te Tulur pape avait dû souscrire par sur-

Cette heure enfin sonna. Plusieurs dénonciations formelles y celles entre autres de deux Templiers apostats, permettaient de sévir à Timproviste et d'envelopper tous les Chevaliers dans un même réseau. Le filet fut jeté dans la nuit du 12 au 13 novembre 1307, où tous les gouverneurs et officiers du roi reçurent, sous pli scellé, Tordre fatal.

Dès le matin, les Templiers sont arrêtés par toute la France et leurs biens mis sous séquestre. — A Paris, cent quarante chevaliers sont dans les fers ; on procède contre eux avec une rigueur insolite. Jamais la question ne fut plus cruellement infligée. Le R. F. Imbert, inquisiteur de la foi, dirige les interrogatoires, assisté de commissaires nommés par le roi. A leur tête figure Guillaume de Nogaret, homme colérique et dont le fanatisme touche au délire.

En province, l'inquisiteur subdélègue des commissaires ecclésiastiques, et les interrogatoires commencent.

De toutes les procédures intentées à ces malheureux, il ne nous reste que huit relations authentiques: celles de Caen (où 13 Templiers sont dans les fers) ; — de Pont de TArche (10 Templiers) ; de Cahors

ment à six conditions formelles, dont la dernière, tenue secrète, le liait à poursuivre la destruction des Templiers et jusqu'à rabolition de rOrdre.

C*est dire que les protestations de Clément V, si molles, si évidemment faites pour la forme et pour i*édificatioQ de la galerie, ne furent de sa part qu*unc comédie odieuse. On le vit bien à Tempressement qu'il mit ensuite à tout ratifier après on semblant d'enquête, à Poitiers.

LA JOSnCB DBS H0UHK8

(7 Templiers) ; — de Garcassonne (6 Templiers) ; — de Beaucaire (45 Templiersl ; — de Troyes (5 Templiers) ; — de Bayeux (5 Templiers) ; et enfin de Bigorre(ll Templiers).

A Gaen, l'on promet aux accusés grâce entière; néanmoins les rétractaires souffrent la torture.

Tandis que l'affaire s'instruit dans ses états, Philippe le Bel invite les autres potentats de l'Europe à l'imiler dans ses rigueurs,

L'Allemagne ne se hâte point de répondre à son appel ; mais la Sicile, l'Italie, la Castille. l'Angleterre, l'Aragon suivent l'exemple de la France ' . En Flandres on déploie une rigueur moindre. A Chypre, la puissance de l'Ordre rend la tâche des persécuteurs ardue et délicate : Araaury, régent du royaume pour le jeune Hugues IV, se voit forcé de surseoir à la répression, devant l'altitude menaçante des Chevaliers fortifiés dansNimove.

Le procès traîne partout en longueur, dans des alternatives d'aveux et de rétractations : les greffiers ont altéré plusieurs dépositions, d'oii de longs débals sans issue.

' .Nous ne parlons, pour l'inslant. que de l'arreslalioii et des procédures : car, en plusieurs points, celles-ci aboutirent à un acquittcmenL dps Chevaliers, comme à navennc, à MaycDce, à Salamanque (1310), Quoi qu'il en fut d'ailleurs de ces sentences individuelles, l'Ordre, aboli pu- le Concile de 13ft, ne subsista nulle part, du moins ouvertement et sous son vrai nom. Eu Portugal, VOrdre du Christ s'éleva sur ses débris.

En Aragon, les Templiers avaient 11 ère ment organisé larésislanco à main armée, non sans succès...

Cependant, sous la pression du roi de France qui lui rappelle ses engagements, le pape lance bulle sur bulle pour accélérer la marche des choses ; il en fulmine coup sur coup jusqu'à sept (1308). De nouvelles procédures confiées aux évêques ne donnent point de résultats meilleurs. On réunit des conciles provinciaux...

Mais il est impossible de préciser tous ces détails.

Bref, le pape Clément V rend, en 1310, une dernière bulle, pour ordonner le jugement définitif des Templiers. Un petit nombre a nié ; d'autres ont avoué ; plusieurs, comme je Tai dit, ont rétracté leurs aveux. Les conciles de Sens et de Reims font des accusés quatre catégories : les uns (classes 1, 2, 3), repentants et réconciliés à l'Église, en sont quittes pour une pénitence ecclésiastique ou pour la prison perpétuelle ; on livre les autres (4* classe), déclarés relaps, au bras séculier, et les exécutions commencent.

Le 10 mai 1311, en face de l'abbaye Saint-Antoine, on brûle tout vif un premier condamné, dans l'espoir d'intimider les autres qui s'étaient rétractés et de les réduire à la lettre de leurs premiers aveux. Mais ils sont inébranlables.

Huit jours après, cinquante-quatre de ceux-là montent sur des bûchers construits sur le même emplacement. Cette exécution, ralentie à plaisir, pour que la mort vienne plus lente et plus atroce, fait éclater la constance et la haute bravoure de ces martyrs, qui prennent le ciel à témoin qu'ils meurent innocents. Les jours d'après, on brûle encore en deux fois quinze Templiers, qui refusent de se dire coupables.

LA JUSnCE DBS HOUUBS

En Provence el au Piémont, s'étaieiil succédées plusieurs exécutions pareilles.

Cependant le grand maître, Jacques de Molay, languissait encore dans les fers avec ses grands prieurs ; il ne monte sur l'échafaud que le 18 mars 1313 ', en compagnie du Prince-Daupliin qui l'a suivi dans la rétraclation solennelle de ses premiers aveux. Tous deux sont brûlés à très petit feu, dans l'île située entre les jardins du roi et les Augustins, au lieu précis oil se dresse aujourd'hui la statue équestre de Henri IV, sur le terre-plein du Pont-Neuf. Le lendemain le Chevalier Aumont et sept Templiers, déguisés en ma(,mts, recueillent pieusement les cendres du bftcher. L'Ordre des Francs-MaçOTis a pris naissance...

Dès septembre 1311, le Concile de Vienne, où l'on vit siéger plus de trois cents prélats, avait aboli l'Ordre du Temple : les biens immenses de la communauté, passant aux Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem récemment établis à Rhodes, ne devaient profiter que d'une sorte indirecte - à l'inique héritier de Hugues

' Nombre d'auteurs, notamment Henri Martin {Hiaiolre de France, tome IV, page 303], lîouillel, dans aoii Dictionnaire d'Histoire et de Géographie, et Collîn de Plancy, dans son /Jic- ^(onnaiW /n/èrna/, donnent une date diiïérente: JH njars 1314. — Nous allons voir que les traditions maçonniques disent de mânie.

Cette apparente contradiction n'a d'autre cause que le remaniement apporté au Calendrier ^ousCtiarles i\, par l'édit de Roussîllon (1.164). L'année qui ne commençait qu'à Pâques remonta jusqu'au ("Janvier. Le supplice du J.icquus Molay un trouva donc à la dale do i;il3 ou de 1314 selon le système qu'on adoptait: l'ancien ou le nouveau. 's de mutation, impiMs. amendes et redevances du toute na-

ture, — conflscatïoa à peine déguisée.

288 LE TEMPLE DE SATAJï

Gapet. Plus ouvertement heureux, les monarques

espagnols réussirent à se faire attribuer tous les biens

que les Templiers possédaient dans leurs Etats.

Quelque réserve que nous ayons apportée dans la qualification des crimes qui furent imputés à ceux-ci, nous ne pouvons éluder une dernière question, qui touche de trop près à l'objet de ce livre : les Templiers étaient'ils des sorciers ?

Il s'agit de bien s'entendre sur les mots Le lecteur nous pardonnera-t-il d'ouvrir une parenthèse ?

C'est une règle de prudence, de se méfier toujours des catégories trop tranchées et des étiquettes trop exclusives...

Un occultiste de nos jours a condensé, dans une double et excellente formule, la définition distinctive des hiérophantes de la Lumière et de la Nuit : — « Le magicien dispose d'une force qu'il connaît; le

sorcier s'efforce d'abuser de ce qu'il ignore Le

Diable (s'il est permis dans un livre de science d'employer ce mot décrié et vulgaire), le Dinble se donne au magicien et le sorcier se donne au Diable *. »

Voilà qui s'appelle pris sur le vif. Il est supérieurement crayonné là, le Janus de l'occultisme, dans l'antithèse de sa double nature: de ces deux faces, l'une sourit, empreinte d'une autorité sereine et douce ; l'autre grimace, flétrie des stigmates jumeaux de l'impuissance finale et de l'envie. Tout semble indiqué

* Eliphas Lévi, Dogme, page H 7.

dans chacan par «fl*it de rçjcais*iC«ir : oe qu'il ^^/, ce qu'il saiij ce qu'il ne^tt-l^ ce qn'L î#r«i. ce qu'il <i««e.

Mais, si jadicieuse^ quc^ lef renilie supposer, ces sortes de formuler aiisc-lT]*!^ rç-sient entachées d'an vice redhibitoire : les meSieures d'^intrt elles, énonçant Vumtersel qui est la rê^>e. noa s-eulement négligent, mais démentent le pari^nis^er qui est l'exception.

C'est là recueil où se vieimeiit heurter tous les généralisateurs^ entêtés de sentences laconiques : pour avoir navigué dans leurs eaux. Eliphas Lévi n'a pas pu éviter le récif où U»us finissent par chavirer.

Celui qui s'est donné au Diahle. objectera-t-on à Eliphas, peut se ressaisir, — ne fût-ce qu'une minute. Le Diahle, esclave d'un mortel, peut aussi reprendre un instant ses droits et dominer pour une fois son dominateur de tous les jours. Cela s'est vu.

N'en déplaise aux infaillibles colleurs d'étiquettes indélébiles : dussent se récrier les intraitables décerneurs de qualifications définitives: rien n'est absolument détestable ou parfait, en ce monde relatif et sublunaire. — Le Sa^^^e. tout comme un autre, peut pécher par erreur ou par malice', et s'il a mérité le nom de Sage, c'est que chez lui le mal est l'exception. — Ainsi du mi'^chant : un sentiment généreux peut fleurir parfois au cn^ur du plus criminel, et si Ton a raison de dire cet homme mauvais, c'est que les bonnes pensées sont chez lui Texception.

Précisons: le sorcier qui, d'aventure, ayant acquis

* Lo plus «aini, dit l'Ecrilure, pèche sept fois le jour.

rintelligence d'une loi, l'applique au bien, fait œuvre de mage. — De même que le mage, coupable, fût-ce une fois, de prostituer la science au mal, fait évidemment œuvre de sorcier.

Voilà qui détruit ces catégories si commodes , ces magistrales divisions si chères à vos cervelles à tiroir, innombrables Joseph Prud'homme de la psychologie et de la morale I...

C'est assurément très fâcheux. Mais les quelques principes ci-dessus vont trouver leur justification dans un exemple peu connu, dont nul ne contestera sans doute la portée capitale et décisive.

Au cours d'un chapitre intitulé la Justice des^ Hommes, cet exemple est doublement à sa place; car ^ après avoir vu à l'œuvre les tribunaux du fanatisme ,^ accumulant des hécatombes de sorciers du plus bas étage, pêle-mêle avec d'innocentes victimes, nous allons voir des initiés de haut grade se scinder en deux sectes hostiles : lugubre épilogue à la tragédie templière! L'une de ces sectes, diaboliquement et criminellement avide d'une exclusive souveraineté, va proscrire l'autre, et, prostituant aux œuvres les plus basses la science effective et les pouvoirs augustes de la Haute Magie, faire œuvre de so7^ciers, dans le sens le plus strict du mot, et surtout le plus terrible.

Nous frémissions tout à l'heure au résumé rapide du procès des Templiers, au tableau de leur inexpiable supplice. Etaient-ce là des sorciers ? — Je vous laisse juges. Oyez.

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Riches et puissants, par-Klessus tout ambitieux, revêtus de pouvoirs surprenants et redoutables, que conférait à plusieurs d'entre eux une initiation partielle et relative aux arcanes d'une science souvent contestée, tournée parfois en ridicule, mais toujours proscrite des sacerdoces et des gouvernements absolus, les Templiers pouvaient évidemment, dans Tordre religieux, comme dans l'ordre politique et social, déterminer des bouleversements subits et imprévus, de nature à changer la face de l'Europe et même du monde... Voilà ce que soupçonnèrent vaguement le pape et le roi de France.

A ne prendre garde qu'à la logique toute superficielle des événements interrogés dans leur apparente signification, Clément V ne devait voir dans les Chevaliers du Temple que vaillants défenseurs du Catholicisme et zélés soutiens du trône pontifical; — Philippe le Bel, que sujets pleins de loyalisme et de ferveur à la cause dynastique. Mais une singulière intuition, éveillée au cœur de ces deux potentats, y protestait contre ces apparences.

Pris d'une belle peur, le monarque et le pontife (ce dernier antérieurement même à son élection) résolurent la destruction totale de TOrdre, et poursuivirent ce résultat 'per fas et nefas, au mépris de toutes les voix de la conscience et de l'humanité. Ils furent tour à tour perfides et violents, hypocrites et sans pitié.

Idolâtrie ou sorcellerie ! que leur importait vraiment?... Ce qu'ils s'acharnèrent à ensevelir sous la cendre des bûchers de 1311 à 1313, ce fut la possibi-

lité d'une révolution politique, et le plan, indécis encore, d'une réforme sociale et religieuse.

Mais ils avaient compté sans les lois de répercussion et d'équilibre. Ils ignoraient qu'on ne noie pas une idée, même en germe, dans le sang de ceux qui s'en sont faits les apôtres et les légataires.

Cette prudence féroce autant qu'illusoire, et Tinfàme guet-apens qui en fut la résultante les perdirent tous deux aussitôt — et qui plus est, suscitèrent dans le futur, à près de cinq siècles d'intervalle, un choc en retour dont la terre tremble encore; une tardive commotion qui provoqua d'emblée l'écroulement le plus subit et le plus colossal qu'ait enregistré l'histoire des hommes : Dix-sept cent quatre-vingt-treize fut une réplique foudroyante à l'inique arrêt de Treize cent douze !

Clément V et Philippe furent clairvoyants sans doute, lorsqu'ils sentirent quelle vivante menace se dressait devant eux dans la personne des Templiers, et cela en dépit de toutes les protestations imaginables de fidélité et d'amour : mais bien aveugles furent-ils dans leur opiniâtre barbarie, s'ils se purent flatter de l'espoir qu*un autodafé, si complet et si prompt qu'on réussît à l'accomplir, réduirait à néant les Templiers, leur puissance et le Verbe qu'ils portaient en eux.

Ajournés à comparaître devant Dieu — le pape dans les quarante jours et le roi dans l'année — l'Histoire nous les montre tous deux lugubrement fidèles au rendez-vous...

Des deux Chevaliers apostats, dénonciateurs de

rOrdre, le premier, impliqué, Ton ne sait trop comment, dans un obscur procès, fut pendu par arrêt de Justice; on trouva Tautre baigné dans son sang...

Tels compagnons de captivité du Grand Maître, ces deux Chevaliers pusillanimes qui, lors du supplice de celui-ci, avaient déshonoré le Temple, en persistant dans leurs aveux, ne moururent pas moins misérablement...

Une immense société secrète s'était constituée clandestinement sur les débris de l'Ordre.

Désormais, la vengeance préparait dans Tombre les mines et les contre mines dont Texplosion nous terrifiera, quatre cent cinquante ans plus tard : dans Tattente de cette épouvantable et tardive riposte, elle décimait, Tun après l'autre, tous les assassins de Jacques Molay. « En brisant Tépée des Templiers, on en avait fait des poignards, et leurs truelles proscrites ne maçonnaient plus que des tombeaux K »

La ruine du Temple décidée de part et d'autre, le pape et le roi n'avaient pas perdu de temps pour l'accomplir. Jamais rexéculion d'un plan plus vaste n'avait été menée et parfaite avec plus d'ensemble et de promptitude. En moins de six ans, l'épouvantable Moloch à deux têtes, l'une couronnée de honte, l'autre mitrée d'infamie, avait dévoré l'Ordre antique du Temple en ses entrailles d'airain rougi... — Il ne devait mettre que moitié de ce temps, le Moloch révolutionnaire, né de la cendre des Chevaliers du Temple,

* Eliphas Lévi, Histoire de la Magie, page 280.

il ne devait mettre que trois ans à dévorer Tancien monde 1

Mais les géants ont une croissance lente... Il va falloir à celui-là quatre siècles d'enfance pour atteindre à l'âge de la force et de la puberté.

Le sablier s'est vidé petit à petit; la coupe s'est

emplie goutte à goutte : ime larme encore , eUe va

déborder.

Alors ce sera le déluge !

Les quatre siècles sont révolus. — Maintenant, il est adulte, le géant collectif des sanglantes revendications, et sorti de sa caverne, il va commencer son travail au grand jour.

Sous quel mode et sous quel aspect ? — Nous Talions voir. Il se montre au soleil, mais couvert d'un masque.

Il portera cinquante ans encore le nom à'IUuminisme, avant d'arborer soudain celui de Révolution française!... ^.

En effet, dès la seconde moitié du xvui* siècle, les sociétés secrètes se multiplient d'une manière surprenante ; elles bourdonnent de tous côtés : c'est comme une multitude d'essaims qu'on verrait sortir de terre, vibrant au soleil dans l'effervescence d'un labeur inaccoutumé.

L'heure sinistre a sonné — le midi du châtiment — et les abeilles industrieuses de la vengeance préparent leur aiguillon pour le grand combat. Déjà le siècle a goûté de leur miel capiteux, dont l'arôme monte au cer-

Teau, poison subtil qui rend aveugle et fait délirer

Ecoutez un moment encore et ce que vous avez pris pour un bourdonnement d'insectes, c'est le grondement d'un orage lointain, mais qui se rapproche; c'est la confuse et croissante rumeur de millions de voix humaines, criant Vengeance et Liberté !

L'Allemagne paraît surtout la pépinière des Illuminés, le point de ralliement des sectes.

De puissants seigneurs, avides de révélations d'outretombe, comblent de bienfaits quelques mystiques de bonne foi qui leur disent : — mon fils ! et surtout de nombreux charlatans qui les bernent et les exploitent.

Puis de mvstérieuses sociétés se forment et se re- -crutent de toutes parts : Weisshaupt^ professeur à l'Université d'Ingolstadt, fonde ses Arèopagites; la curiosité publique s'en mêle et la vogue leur est acquise pour un temps.

Swedenborg dogmatise en Suède ; Schrceppfer «voijue à Leipzig ; Yung-Stillhig vaticine d'un autre côté. D'Echartshausen enseigne à Munich les plus hautes spéculations de la magie numérale de Pythagore; Lavater, le théosophe zurichois, fait le voyage de Copenhague, pour participer aux mystères de V Ecole du Nord, 11 ne s'agit de rien moins que des « manifestations pAys/^'i^^.s delà Cause active et intelr ligente » (le Verbe !). Par intervalles, comme pour se faire la main, les théurgistes danois évoquent saint Jean, Moïse, Elie, sans relater de moindres personnages de l'un et de l'autre Testament. Enfin, les « adeptes » abondent, et ce serait folie de prétendre

à les énumérer au complet. De tous ces Illuminés, il en est peu de bons (exceptons D'Eckarlshausen), beaucoup de médiocres (citons Yung-Stilling, Swedenborg et Lavater), et plus encore de détestables (tels que Schrœppfer, Weisshaupt et tutti qiuinti) . Il s'en faut que les meilleurs semblent eux-mêmes exempts de tares ou de ridicules.

Cette Ecole de Thèm^gie , où Ton accomplit de si séduisantes merveilles, compte un peu partout ses analogues. Chose inouïe : une lettre du baron de Liebistorf à Claude de Saint-Martin (en date de décembre 1793) nous apprend qu'une Cour du Nord, autre que celle de Copenhague*, gouverne dès longtemps d'après des inspirations spi rites. Son cabinet des ministres ne fait pas un pas (textuel), sans consulter les fantômes !

Le lecteur curieux d'un dénombrement systématique des sociétés secrètes, en Allemagne et ailleurs, se reportera aux nombreux ouvrages parus depuis cent ans pour les dénoncer ou les défendre ; il pourra s'instruire ainsi an pour et du contre. Qu'il prenne garde, néanmoins, de se prononcer sur des pièces insuffisantes, dans un procès aussi exceptionnel que complexe, et dont il ne saurait se porter juge qu'en première instance : car l'heure n'a pas encore sonné du verdict dé-

^ Il s'agit sans doute de celle de Prusse,ainsi que le porte à croire une lettre de Saint-Martin au même LiebistorF, en date du 6 mars 1793. On y lit cette phrase : « Je sais que l'Allemagne est remplie de CCS iniliations, je sais que le Cabinet de Berlin ne se conduit et ne conduit son roi que par là. »

finitif que Timpartiale histoire rendra quelque jour, dans le silence tardif et solennel de toutes les passions apaisées.

Pour nous, notre but est de faire voir la fille du Temple proscrit, cette Maçonnerie occulte, se déguisant, insaisissable et multiforme, derrière les mille sectes d'Illuminés qu'elle a su grouper autour d'elle, et préparant dans Tombre, — per fas et nefas, elle aussi

— la réplique vengeresse et souveraine aux bulles de Clément V, comme aux ordonnances de Philippe le Bel.

Nous avons sous les yeux l'édition originale d'un livre paru en 1789, sous ce titre : Essai sur la secte des Illuminés (S. L. in-8). Le marquis de Luchet, auteur anonyme de ce libelle prophétique, décrit tout au loilg les œuvres des Illuminés, les travaux de leurs cercles, les épreuves et les serments de leurs adeptes; il dévoile les Nocturnales de Berlin^ énumère les différentes sectes mystiques dont nous avons touché un mot, depuis YOrdre des Chevaliers de V Apocalypse^ fondé vers 1690 par Gabrino^ cet aventurier qui avait pris le titre de Prince du Septénaire (pp. 129-130), jusqu'à rOrdre des Chevaliers et Frères initiés de VAsie et la secte de Saint-Joachim qui en dérive. Mais, après avoir intitulé deux de ses chapitres : — Que la secte des Illuminés doit nécessairement détruire le royaume ou elle sera protégée (pp. 80-94) ;

— Que les rois sont les plus intéressés à détruire la nouvelle secte (pp. 95-107), M. de Luchet n'a garde

de méconnaître le nœud central de tant de fils, ramifiés par toute l'Europe : — « Je ne balancerai pas, dit-il, à présenter pour remède une grande réforme de la Maçonnerie. » (P. 163.)

Puis, prévoyant le bouleversement de l'ancien monde avec une lucidité qui paraîtrait apocryphe, si son livre, publié en 1789, n'avait été signalé par la critique lors même de son apparition , il précise les travaux des loges et les aspirations des affidés dans le style déclamatoire de l'époque : « Tous se croient appelés à faire une Révolution, tous la préparent... La Terre souffre ; un nouveau fléau la tourmente , la Nature gémit, la Société se décompose. . . Ainsi finira elle-même la secte des Illuminés. Que de maux préviendroit celui qui l'étoufferoit au berceau, et justifieroit un moment de violence par les lois que lui impose le

\ passé! » (pp. 137-138, pa^sim).

^ C'est bien un partisan du vieux monde qui s'efiare ainsi, n'est-ce pas, lecteur?... Sent-il assez nettement le sol se dérober sous lui ?

Hélas 1 quand on évoque en un miroir rétrospectif toutes les horreurs d'une révolution juste et généreuse dans son principe ; lorsqu'on calcule ce qu'a coûté de sang et de larmes à la France et au monde la vengeance des Templiers, a-t-on bien le droit de reprocher au marquis de Luchet ses terreurs sybillines — et peut-on du moins lui refuser ce témoignage, que debout sur l'Atlandide près de s'engloutir, il a su prévoir et prédire la marée montante des flots qui devaient la submerger ?

« 0 mes concitoyens, s'écrie-t-il dans sa préface, croyez que nous ne répandons pas de fausses alarmes ; nous avons écrit avec un assez grand courage et nous sommes loin d'avoir tout dit... (p. rv); il s'agit bien d'égards, de ménagements et de politesses avec des hommes de fer, qui, le poignard à la main, marquent leurs victimes (p. xv). »

Plus loin, après avoir dévoilé le mystère des initiations et transcrit in extenso la formule du serment affreux imposé aux affidés, quelque fût leur rang, il ajoute (p. 156) : « Les mystères se célèbrent aujourd'hui dans des lieux retirés et presque inconnus ; dans vingt ans, ils se célébreront dans les temples. » — Quatre années, à partir de cette prédiction, n'étaient pas révolues, que les amis d'Hébert inauguraient le culte de la déesse Raison sur l'autel métropolitain de Notre-Dame!...

Etrange rencontre ! L'homme dont l'intuition suraiguë a su prévoir tant d'événements prochains, semble encore, aux dernières pages de son livre, entrevoir Napoléon et son despotisme dans les ombres d'un avenir plus éloigné : « 0 loi qui remplis la terre de hauts faits et de grandes vertus, ô Renommée, porte ailleurs ta trompette harmonieuse!... Ne publie jamais qu'un capitaine, encore plus emporté que valeureux, compte pour rien les victimes immolées à son ambition, pourvu que leur sang fasse croître les lauriers *...

' M. de Luchet songe sans doute à Lafayeite, mais qu'importe ? Les plus lucides se trompent souvent d'objet, leur prophétie n'en est pas moins frappante. C'est ici le cas.

Etends un voile épais sur les odieuses intrigues filées par des hommes qui ont conspiré la honte des souverains ; manœuvres indignes qui laissent les services sans récompenses y la vertu sans honneur, le talent sans protection, la vérité sans hommage, la Patrie sans gloire, le Trône sans appui, le génie sans emploi, la Société sans harmonie..., les malheureux sans asile, le sage sans espoir et les Rois mêmes sans sûreté. » (pages 174-175, passim.)

Mais indépendamment du grand mouvement théosophique dont l'Allemagne était le centre, nombre de personnages extraordinaires, revêtus de missions secrètes, parcouraient l'Europe entière, dont ils étonnaient les capitales; puis transféraient presque tous à Paris leur magnificence énigmatique et leur suspecte popularité. Le comte de Saint-Germain et Joseph Balsamo (plus tard comte de Gagliostro) valent d*être cités en première ligne. Tous deux, ambassadeurs, suivant Cadet de Gassicourt, ou si Ton veut, missionnaires internationnaux, étaient spécialement chargés d'établir une correspondance efficace entre les divers chapitres : Saint-Germain était l'envoyé de Paris; Gagliostro, celui de Naples *.

Chacun sait la vogue dont jouirent ces personnages, et les enthousiasmes qu'ils eurent l'adresse ou la science de soulever avec la poussière de leurs équipages splendides.

* Tombeau de Jacques Molay, Paris, an V, in-12 (page 34).

LA JUSTICE DES HOMMES 30i

Qa'ils fussent acclamés d'un peuple illettré, naïf admirateur de tous les hommes à prestige — depuis les dentistes panachés en foire, jusqu'aux généraux galonnés à la parade — il n'est rien là qui nous puisse stirprendre ; mais qu'en plein xviii* siècle, le monde sceptique et malicieux dont Voltaire, d'Argens et Diderot faisaient les délices quotidiennes, ait accueilli, choyé, odolé des hommes évidemment supérieurs, mais qui ne marchaient qu'environnés de prodiges équivoques, et dont les manières, si belles et si galantes qu'elles fussent, gardaient comme une arrière-senteur de charlatanisme candide et de singulière audace : voilà ce qui semble inouï I

Rien n'est plus vrai cependant. Saint-Germain, racontant d'une voix mélodieuse et toujours égale ses conversations avec Pythagore, Virgile et Josus-Ghrist, n'était assurément pas pour ddplaire ; et quand ses doigts chargés de bagues, courant sur les touches d'un clavecin, éveillaient comme au cœur do Tinstrumont des accords d'un archaïsmo étrange et poignant: si, à Tinterrogation tacile de quelque belle duchesse, il jetait du ton le plus naturel celte réponse à tout le moins bizarre : « C'est là, Madame, un air que je notai vers Tan 2008 avant Jésus-Christ, dans la ville d'Erech, pour faire ma cour à un jeune princesse de Ghaldée, » chacun s'émerveillait, mais nul n'avait le mauvais goût de mettre en doute la véracité du conteur.

Que dire de ces fameux soupers de Cagliostro, dont les plus illustres seigneurs de la Cour se disputaient

les invitations ; de ces fantastiques soupers, où la voix du Grand C aphte peuplait la salle, à l'instant du dessert, A'âmes visibles aux ailes frissonnantes, et faisait asseoir, à droite et à gauche du duc de Richelieu, Sémiramis et Gléopâtre, ressuscitées dans toute la magie de leur légendaire beauté ?

Enchantement, prestige, nécromancie, que sais-je ! . . . Ahl pardon, j'oubliais que vous saviez, votts^ cher lecteur : suggestion^ n'est-ce pas?... C'est cela même : merci I — Donc, la société la plus sceptique, la plus hautaine et la plus polie du monde était docile aux suggestions des Gagliostro et des Saint-Germain.

Or, tandis qu'enivrée, bercée au charme de ces grands seigneurs de l'Occultisme, la haute société parisienne s'abandonnait en leurs bras, du geste vaincu de la femme qui se donne, Saint-Germain, le premier, organisait en silence les clubs tapageurs du lendemain et fécondait de son or intarrissable la future émeute — propre à ébranler le pouvoir d'un roi par la violence ; d'autre part et ensuite, l'infernale prévoyance du divin Gagliostro ourdissait l'intrigue du collier — propre à ruiner l'honneur et le prestige d'une reine, par le soupçon.

/ Le Grand Gophte n'eut qu'à vouloir, pour s'intro- ; duire dans le monde de la Gour ; il créait à cette époque sa Maçonnerie Egyptienne, dont la petite princesse de Lamballe agréait la maîtrise, par ordre exprès de Marie Antoinette. Pauvre reine! Sa confidente, son intime amie était d'ores et déjà marquée, stigmatisée du signe secret de Gagliostro : L. P. D., — initiales dont

Celui dont la puinaHct fait sortir ât i qui lit plus illuitre que toutes la aiilra. la ri' lieu aride et pourrit: c'est ce gui farrive. lî Toi jour H» Lys da (hinips! Demain, comme ilit ■

seras jeti/ dans le four ce qui oeut dire que

dans la solilu.1t, la mine et l'exil; et dans cet universel et sans exemple. Tu seras humilié au sou écoules. Par la prudence et la erainle du Seigneur, rendre les affaitis slahlit el prospères ; iniiii Ta pi cjusè Ta ruine et iioilà qui! Te faut sortir du lui,

( PnOGNOi-nCATiO KX

'^'interprétation, comme s'il se fût agi d'un hiéroglyphe de la Kabbale, offrait trois sens. A Tencontre de ce qui se fait dans l'exégèse normale des symboles ésotériques, l'hiérophante livrait volontiers les deux significations supérieures : la superlative * — Liberté de Pen^ ser — c'est l'affirmation de l'initiative indépendante dans l'ordre intelligible ; la comparative — Liberté, Pouvoir, Devoir — c'est le ternaire dans l'ordre moral. Mais il dissimulait avec soin jusqu'à l'existence du sens inférieur, positif: c'était là le secret même de l'Ordre, l'arcane politique et social des Néo-Templiers, la sentence prononcée depuis près de cinq siècles contre les héritiers de Philippe le Bel : Lilia pedibus destruBy foule aux pieds les lys.

Rapportons, au sujet de cette devise régicide et à l'appui de son ancienneté, une anecdocte historique réellement probante : « Le député Grégoire a présenté à la Convention une médaille frappée en 1642 : elle offre d'un côté un bras sortant des nues, moissonnant trois lys avec une épée tranchante. La légende est: Talem dabit ultio messem (telle est la moisson que donnera la vengeance). Au revers, un autre bras lance la foudre sur une couronne et un sceptre brisés, avec ces mots : Flamma metv/>nda tyrannis (à l'aspect de ces feux, les tyrans trembleront^). »

* Suivant Tinlerversion maçonnique : L. D. P.

^ Tombeau de Jacques Molny, page 3.

Parmi les Prophéties relatives à la (irande Révolution, il faut signaler en première ligne les 32 pantacles de la Pronoslication Paracelsique, et aussi plusieurs des gravures sybillines attribuées à

Cette médaille peut se voir à la Biblioth^ue nationale, où on l'a conservée.

Voici encore, d'après Cadet de Gassicourt, la traduction d'un avis maçonnique en chiflEre, qui ftit répandu par les soins de Cagliostro, en France aussi bien qu'en Angleterre : « A tous les maçons véritables^ au nom de Jéhovah! le temps est venu où Ton doit commencer la construction du nouveau temple de Jérusalem. Cet avertissement est pour inviter tous les véritables maçons à Londres de se réunir au nom de Jéhovah, le seul dans lequel est une divine trintté, de se trouver demain soir, le 3 du présent

Tabbé Joachini de Flore (ou de Calabre). Je possède deux éditions lalines de Tabbé Joachim : Tune, de 1589 (Venise, in-4), avec un frontispice, un titre gravé et 33 figures en taille-douce d*une prèscience souvent stup(^flantc; Tautre édition est aussi de Venise (1600, in-4}, ornée d'un frontispice cl de six figures gravées en forme de roues.

Quant À la Pronoslication de Paracelsc, j'en possède également deux exemplaires: Tun est l'édition introuvable de 1536, S. -L. in-4, texte latin, avec 32 ligures plus étonnantes encore. Voici le litre exîict : f^rof/nosiicatlo eximii Doctoris Tkeophrasti Paraeelsi (ad illustrissimum hc potentissimum Principem Ferdinandum Romanonim Regem, elc..., anno 1536). L'autre exemplaire est un très beau manuscrit original, contenant une traduction française inédile de Chrislallin (bibliothécaire du Comte de Charolois), écrite de sa propre main (texte latin en regard), avec une pseudo-clef qui consiste en 32 notices d'adaptation téméraire aux événc.nents du règne de Louis XIV. Ce précieux manuscrit est daté de 1712 (trois ans avant la mort du Grand Koi). Format in-4, reliure en veau ancien, ornée sur les plats d«'S armoiries du prince dcCondé; le dos, semé de tleurs de Ivs et de soleils rayonnanls, marque l'époque et nous reporte au règne de Louis XIV :

« Roi-Soloil, férondant les lys épanouis. »

Je donne un spécimen fac-similé dos gravures prophétiques de Paraccîlse et de Joachim.

VNE PROratTU M yOACHIM » FLOKE

5ur Jfiil (c/OHii« J'tnéffle pt»àt\tT i'rièvfit la mbott* dts deax Pouooirt pontifical tt nj^al. D'umr treàiimt murimt ilfvié que Its 4eux tutrti |, iort ■« Wtt armU }m*fati9 fui meaact m deux Pouvoirs.

ComineHl ne pal reconnaître la Pumauce aptugtt S periounelle du peuple, i'alta^aant à la Çouroumt tt è U ■eî

Ptu m'imparte a quel ptpe en particMlier Itl tommta-

feur ■> pu faire VappIieatiOH Je celle figurt prepkèttqmr.

toi, tel hiéroglyphe dija fi clatr en toi fl q»i*poHf

'Épigraphe: Ct VT. SEHA p*Ftoui Qve Conïuïio» tx RlOfUt, n»« LA

CoRiL'PTiOK. exprime un étal de choseï qui a êu 'on ap«têt em

'79J-'794' *""* ^' Hff" ^' '* Terreur.

1786, sur les 9 heures, à la taverne de Reilly, great ^[Ueen street (grande rue de la reine), pour y former un plan, et poser la première pierre fondamentale du Yéritable temple dans ce monde visible

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