Chapitre VII
FLEURS DE UABIME
|n dernier mot aux curieux de la Magie noire. Penchés avec nous sur Tabîme, dont ils ont pu saisir l'escarpement et sonder la nuit vertigineuse, peut-être n'ont-ils pas vu sans surprise s'épanouir, sur les bords et jusque dans la ravine qui mène au gouffre, certaines fleurs d'une beauté sauvage et fatale, d'un capiteux et troublant parfum...
Ignorent-ils que le Mal a sa poésie? — Du mystère d'abomination même se dégage un idéal fantastique, attrayant et funeste, où plusieurs se sont laissé séduire de tout temps.
Que les curieux y prennent garde I C'est là le grand péril des excursions excentriques, dans les mondes interdits aux caprices profanes. Qui s'aventure sans guide sur la piste des émotions inédites, foule déjà le sentier de sa perdition prochaine : tout, autour de lui, conspire sa ruine et la présage. Sur la porte qu'il va
franchir, Dante aurait pu graver lé tercet menaçant de VInferno :
Pcr me si va nella citta dolente;
Fer me si va nell' eterao dolore :
Per me si va tra la perdata génie * !... ^ *
Tels, il est vrai, ne demandent à la Sorcellerie que le charme d'art qui lui est inhérent ^ : pour ceux-Ii, bieù moindre est le danger. Ils s'en tiennent au pittoresque assez superficiel du Grimoire ; leur dent ne mord qu'à l'écorce du fruit défendu.
Mais d'autres, téméraires, savourent à même la poésie intime du Mal. La tentation pour eux fut trop forte; ils n'ont pas su réagir. L'esprit de malice les a séduits, qui maintenant les possède. Us vogueront désormais au torrent fluidique de la perversité, vers Tabime d'inconscience qui doit un jour les engloutir. Ce suicide est l'aboutissement de leur destin : de gré ou non, tous
* Par moi, l'on va dans la cité dolente ;
Par moi, Ton va dans 1 éternelle douleur :
Par moi, Ton va se minier à la gent perdue (aux damnés)!... 2 Nous avons encore dans l'oreille une boutade coutumière à l'un de nos amis de letlrcs, le subtil théoricien del*" École symboliste «. Ceux cfui connaissent l'allure et l'accent de cet aède émigré d'Hellas, qui a d'ailleurs rétolTc d'un grand poôlc français, s*imagineroQt aisément de quel ton exotique et magistral il s'exclamait naguère, en nous abordant : — Toiy tu es un mage ; moi^je suis un sorcier : et c'est bien plus décoratif!... Kl, de fait, M. Moréas est un arlisic ensorceleur. Qu'on ouvre ses Cantilènes aux pages de Mélusine et de la Sorcière de Berkeley : on conviendra qu'il serait difficile de mieux saisir le côté prestigieux et décoratif de la magie noire, et d'en traduire l'impression dans un style plus adéquat cl plus intense.
Jean Moréas est un grand sorcier de lettres — au sens enviable et (latleur de ce terme.
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f convergent ; quelques-uns, par des voies 1res détournées. Tels n'abolissent même leur individu qu'à force de l'exalter : dût la (îëvre d'un égotisme intraitable décevoir ceux-là en d'inédites pérégrinations, à la conquête d'une originalité exclusive, — efforts stériles, illusoire conquête, — ils succomberont. Loin de se créer un Moi factice, ils n'auront peiné qu'à dissoudre en eus le Moi réel.
Le gouffre de l'Inconscient! Voilà le Maëlslrom où. le grand Séducteur attire insensiblement leurs pauvres nefs, en fascinant les yeux du pilote à la fantasmagorie de ses mirages imposteurs. Un sourd murmure s'élève, qui bientôt s'accroît et gronde ; mais le marinier, à peine distrait de sa rêverie, ne s'aperçoit pas que le navire évolue en cercle, à l'entourd'un remous encore lointain ; que sa marche s'accélère ; qu'il penche à biibord, décrivant une spirale dont le diamètre se rétrécit à vue d'œC. Cependant l'illusion magique a redoublé de captivants prestiges... Le gouffre tonne à quelques encablures ; mais le pilote n'a rien entendu. Déjà l'entonnoir béant areçu la frêle embarcation, qui vole, emportée comme une plume au pivot de la paroi interne ; mais le pilote n'a rien vu, — el le voici disparaître au fond du vortex, l'esprit toujours en extase et les yeux perdus dans l'azur de son rêve I
Les initiés savent pourquoi l'inconscience est l'élément propre de Satan-Panthée, le point central où — fatalement — l'inflexible logique de la Goëlie ramène ses fidèles directs ou indirects, ses sectateurs de fait ou d'intention. Que si l'on nous invitait à préciser par
quels symptômes se manifeste, éhez les adeptes de la Goëlie — conscients ou non — ce processus vers Vioconscience, noiis répondrioiùr qu'il se décèle d*abord par Tabolition progressive du sem^ moral et la décadence des facultés logiques ; par le prosélytisme des philosophies négatives du libre arbitre et de ^imma^ talité ; enfin, après la mort, par la rétrogression vers les formes les plus infimes de la nature élémentaire. Le satanisme pur, avoué, voulu et militant (si Ion peut dire), est un mal d'exception. Les Gilles de Laval, les David de Louviers, les chanoines Docre * sont très
* Le chanoine Docre : type curîeax de prêtre-sorcier, dans Là'BdSy le dernier roman de M. i.-K. Haysmaos. — Là-Ba» t récemmenl galvanisé la torpeur du public matérialiste, et nous avons tout lieu d'être ravi que Poccasion s*offre à qous d'en toucher un mot. Cette remarquable étude, si consciencieuse quant à la monographie du sire de Raiz, apparaît criblée d'inexaclitudes et grosse d'imputations outrageantes à l'égard des occultistes contemporains. — D'où cette étrange anomalie? — La réponse est bien simple : si les pages où revit le châtelain de Tiffauges sont scrupuleusement documentées, c'est que M. Huysmans^ curieux de cette restitution évocatoire, ne s'est f\é là qu'en sa propre initiative de bibliophile et de paléographe. Que ne se montra-t-il toujours aussi jaloux do se renseigner par lui-môme? Ses pages de moderne enquête égaleraient celles d'érudition rétrospective, et la documentation de son livre se maintiendrait constamment au niveau de l'écriture. Là-Bas serait un chef-d'œuvre.
Pour rendre M. Huysmans responsable des erreurs de fait — et, qui pis est, des calomnies toutes gratuites — dont il s'est fait l'éditeur naïf, il faudrait que ses dossiers ne vinssent pas d'une tierce pei^ sonne, puissamment intéressée à mentir. Or nous savons, de source très certaine, que le romancier a écrit son œuvre, avec une inconcevable légèreté, sur des documents imposteurs que lui avait fait tenir l'aiïrcux drôle exécuté au chapitre vi de notre ouvrage, sous le pseudonyme de Docteur Baptiste, M. Huysmans a été la dupe de ce venimeux hypocrite, qui s'était entièrement emparé de sa confiance. Cela est si vrai que M. Huysmans a fait à Tun de ses
rares, Dieu merci! Mais les cas de sorcellerie indirecte lie se notnbrent pas.
Mesmériens trop aventui'eux, Spirites et Médiums excentriques, valétudinaires d'un Idéal frelaté ou fervents d'un mysticisme trouble, les uns, dont nous traitâmes au précédent chapitre, s'égarent à la poursuite d'un merveilleux sans g'randeur : le •phénomène à tout prix, — c'est là le cri de ralliement des plus fanatiques. Ils vous exhiberont le surnaturel, fût-ce à l'avantcuisine, ces bourgeois de la sorcellerie ; ou, thaumaturges patentés, vous les verrez, surdestréteauxforains, débitant d'authentiques miracles.
Sous cette même rubrique de sorcellerie indirecte, se peuvent cataloguer d'autres exemplaires, moins indignes de fixer l'attention : artistes ou penseurs, ceux-là se perdent non moins fatalement, en quête de leur toison d'or ; la nostalgie les tourmente de quelque imaginaire Olympe, dont île seraient le Jupiter tonnant ; ou encore la fièvre d'un altruisme impraticable ; ou la gésine d'une conception étrange, parfois mons-
inlimes l'aveu d'avoir transcrit les noies du défroqué, sans que l'idée lui vtnlmâme d'ea coDtrôlcr l'exactitude. C'eût été si facile !...
Au surplus, lauleur de Là-Daa charge les Kosc^iCroIn des plus invraisemblables accoaaliona. saus fournir l'ombre il'uoe preuve; nous Dous (laitons, par contre, de n'avoirrien avancé sur Baptiste, que nous n'ayons péremptoirement établi. — Le pontife du Carmel a eu la chance d'emprunter une coupe d'or, où déverser le fiel et la fange de ses calomnies; tant mieux ou tant pis pour lui. Quant & M. Huysmans, si notre vi" chapitre vient à tomber sous ses yeux, nous ne doutons pas un instant qu'il ne reconnaisse son eiTeur, niivré dans l'âme de s'être fuit, de la meilleure fui du monde, pro< pagateur d'un faux concept el complice d'une mauvusc action.
trueuse et sublime, de philosophie, de science ou d'art. Ils sont à coup sûr, ces maniaques de génie, les patriciéhs de la sorcellerie moderne ; ils ont droit, en dépit de leur aberration même, à tout notre intérêt ; nous dirions presque — à toute notre sympathie. Sans doute, ce sont des pervers : le lyrisme du mal les obsède; ils ne vibrent plus qu'à ces accords de perdition, et même ils les propagent... Car, sans compter que les fièvres de l'intelligence sont contagieuses, le prosélytisme infernal est de règle, chei les sorciers de toute caste et de tout rang. — Notre esprit réprouve ces puissants hérésiarques de la pensée et du sentiment; d'où vient que notre âme ne les peut haïr? — Ah! c'est qu'ils sont de la race des Ghibborim de Moïse et des demi-dieux païens : Icares d'un ineffable firmament, ils ont plané très haut, avant que d'être précipités ; leur chute fulgurante illumine les profondeurs du mal — et c'est là le secret de notre sympathie pour eux !
Éternellement s'exerce le charme séducteur de l'abîme, et d'autres s'y laisseront attraire à leur tour. . . Ne vous penchez pas ! . . .
Un enivrant arôme, émané d'en bas, ondule et déroule ses pesantes volutes, avec lenteur. C'est une exhalaison lascive et languide, flottant dans l'air ; elle s'infuse de proche en proche... Voici que la contagion semble avoir gagné jusqu'aux fleurs du ravin, dont le calice penche et vacille, alourdi d'amour. Et comme lasses d'elles-mêmes et malades de leur propre haleine
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embaumée, toutes les corolles sollicitent la main de les cueillir.
Et leur parfum grise — et donne le vertige.
Le barathre s'éclaire d'en bas. Une vision fallacieuse s'allume aux noires profondeurs de l'inconnu: c'est, dans une gloire aveuglante, Satan lui-même, transfiguré, travesti en ange de lumière !
Cette vue éblouit — et donne le vertige.
Et cette voix ! Elle monte du plus creux du gouffre, mélodieuse et perfide comme celle des sirènes ; fautrice de négation, instigatrice d'une voluptueuse désespérance...
Son chant trouble l'entendement — et donne le vertige.
Cette voix, qui semble s'exhaler de l'essence même des choses, parle à l'àme éperdue une langue dissolvante, très amère et très douce, que l'âme entend, hélas ! sans jamais l'avoir apprise. On dirait le murmure confidentiel des ambiances, comme si la nature vivante se révélait tout entière dans cette voix, qui s'identifie si profondément avec votre verbe intime, qu'elle parle en vous tout ensemble et hors de vous.
Et voilà qu'à l'intérieur un rideau se déchire: toutes les idées obscures, s'éclairant d'un jour subit ; tous les sentiments inavoués, s'avouant au tribunal de votre Conscience, s'affirment indépendants, s'accusent anarchiques et révèlent à votre individualité morale la présence d'une autre personne, que vous ne soupçonniez pas — et qui vivait en vous. Un mystère d'incertitude, de langueur et d'insouci s'empare avec force
du libre arbitre et le terrasse : le Moi s* affole de» sentir coudoyé, pénétré, violé par le Non-moi !
Bientôt, les deux contraires se confondent. Vous doutez de toute chose et de vous-même. Rien, il ^ vrai, qui ne vous semble possible; mais rien aussi qù vous paraisse assuré... Ce doute universel, qui le {o^ mule? Est-ce votre Moi qui parle, où le Soi collectii des entités extérieures au Moi? — Vous Tignorei.
Quel spasme formidable vous étreint, vous énene et vous accable? Quelle pollution psychique, infligée à Funiverselle nature, vous fait communier avec délice à la dégradation des êtres et des choses? — Cette ivresse multiple est latente en Tatmosphère qui vous baigne, et vous savourez malgré vous jusqu'à la lie la coupe du faux mysticisme, où tant d'extases se mêlent à tant de déboires !
Fausse initiation. . . initiation maudite et mensongère, où rinitiateur se dérobe et reste inconnu ! Sa parole incohérente, ambiguë et malgré tout sugrgestive prodigieusement, sa parole semble tour à tour d'un Dieu, puis d'un démon. C'est un enseignement qui mêle tous les contraires, afin de rester équivoque : la Vérité ne s'y formule que pour être prostituée au coït de l'Erreur.— Tel est le caractère très étrange de cette leçon venue de l'abîme : affirmations et négations se croisent, s'enlacent, se marient... La voix est-elle ironique en affirmant ? Ou ne nie-t-elle que pour réfuter ses propres négations ? Ne blasphème-t-elle que pour condamner ses propres blasph<'»mes? — C'est ce que le néophvte ne peut discerner, et son trouble s'en accroît.
Nous avons entendu cetle Voix, qui est celle de n-Panlhée. Ce qu'elle enseigne, ce qu'elle sujr- , nul ne le saura sans doute, qui n'aura pas perçu l son murmure confidentiel, indéfini... Entreprendre I d'emprisonner en des phrases cette subtile essence IL serait vain : elle vibre, sonore et (luide — insaisissable. (i Nous lâcherons seulement de faire soupçonner son li accent captieux, son timbre énigmatique. ■ Nous avons entendu cette Voix... Peut-être, lecteur, ( vous sera-t-il donné de l'ouïr: Dieu vous garde de I l'écouter jamais !
LA KAHBALli DB SATAN-PANTHÉE
— Tu Vas plantée au cœur de la Tetve, ta fulgurante épée, 6 Kéroub .' Au cœur de l'infidèle amante, qui des baisers d'un dieu n'a gardé dans son sein que des germes de mensonge et de déception. Tu l'as plantée au cœur de la Terre, ô Kéroub ! Et lagarde s'épanouit en croix de lumière — comme une fleur.
Ton glaive viril féconde, ô Kéroub, les blessui^es qu'il a faites ; sitôt écloses, les plaies cicatrisées sont des matrices de lumière; et les seins que tu as perces sont devenus maternels ; et les êtres que tu bénis de ta rigueur enfantent la lumière et la oie! Mais en vain ton glaive a traversé le sein de la prostituée du néant : son sein n'a point tressailli, demeuré stérile; et ses brunes mamelles ne se gonfleront point du lait
de V immortalité. . . Epouse du vieuo) KronoSy eUe %î gardé de la vierge que les plus tristes apanagn: deux privilèges de mort — la froideur et Tinfècmdite.
0 Terre, le baiser de ton époux ne t'a pas tf^omit féconde; ton époux a maudit tes flancs toiijoun glacés pour lui, et ses ardeurs en vain ^enouteim n*ont pas ranimé ton marbre: il ne s'échauffe çu* dans V adultère, aux morsures de V Adversaire et Sfm T étreinte du Mauvais... Ta constante infidélité tmçoit infatigablement et tour à tour enfante la décevante illusion. Tu n^as donné le jour qu'à des spectre^ et les lain^es infernales sont les fruits de tes criminelles entrailles.
Mais r Adversaire n'est point : tes nuits mautaim sont un rêve coupable, et tes fils innombrables^ de tro^npeuses apparences, qui déçoivent ta stérilité.
Et tels sont les blasphèmes de tes enfants: — « aleph! L'Absolu n'est point. — beth! La Foi nous trompe et la Science se trompe elle-7néme; et stérile est Véterjiel combat de ces deux forces différemment mensongères. — omMEL! Vey^be cfc FétrCj tu es un 7iéant co7nme lui: tu n*es que le reflet dUoie ombre, ou Vomhy^e d^un reflet, — dalbth 1 La pierre cubiqiœ n^est point assurée sur sa base. — hé ! La matièy^e est seule féconde, pour servir au culte de Moloch : V Esprit n'enfayite pas. — vau I L^-iynour