LE COEUR EMPLI
Le cœur empli d'un amour véhément,
Je regardais ta jeune tète pensive
Penchée sur les lignes d'un livre
(C'était je ne sais quel roman).
La clarté suave de la lampe
Jouait autour de tes cheveux
Et mettait sur les tempes
Un reflet vaporeux
Ainsi qu'une buée
Sur les roseaux, au crépuscule.
Dans le silence la >ieille pendule
Goutte à goutte laissait couler les minutes
Qui font les années, les lointaines années.
Et je songeais que toute ma vie
Dépendait désormais
De cet être gracieux et fragile
Qui là sous la lampe lisait...
Et je trouvais cela grand et plein de douceur.
En cette heure parfaitement pure
Je compris pourquoi les poètes disent « ma sœur »
Et tout ce que recèle et tient
D'inconnu le lien
Qui unit deux créatures.
Alors tu levas les yeux par hasard
Et j'y vis une langueur étrangère
A ma ferveur spirituelle... Et pour répondre à ce regard
Je cédai, je ne sais pourquoi,
Au geste de tendresse coutumière...
Et voici qu'en prenant tes lèvres
Je sentis (ô mystère !)
Que cette mimique usuelle m'écartait de toi.