DERNIER AMOUR
La brume automnale a déjà défait sa mante Qui flotte sur les grêles roseaux de l'étang... Viens, mon amour, viens mon amante, La barque là-bas nous attend.
Sieds-toi, moi je suis fort, moi je prendrai les rames,
Vois sur l'eau verte notre esquif
Glisser comme un cygne pensif
Tandis qu'en nos yeux se désaltèrent nos âmes.
Voici que sur les monts le vieux soleil paraît Sous son casque terni, avec au poing la lance, Et la cime de la forêt Frissonne... et tu souris, mon amour, en silence.
Sourire aimé, divin sourire où Tinéclos Mystère de Ion cœur jusqu'à tes lèvres monte, Où ton pur être se confronte A mon être ancien de doute et de chaos.
Va, ne crains rien : laisse flotter l'écharpe
Blanche, et tes pâles mains courir au fil de l'eau ;
Le sourire est près du sanglot
Et l'âme de chacun est une double harpe.
Ne crains pas l'ombre du hallier, Ni la bête luisante en la hêtraie obscure... Sauf contre toi ma poitrine est robuste et dure. Et mes bras ne savent plier.
Laisse ta tête ainsi sur mon épaule.
0 la douceur d'aimer pour la dernière fois ! Le lac paisible cerné de joncs et de saules A-t-il vraiment miré mon visage autrefois ?
Oui, pourtant... J'ai conduit sur cette même barque Jadis d'autres que toi
Et j'ai connu quelqu'un qui ramait sur la barque... Mais c'était un autre que moi.
Mirage évanoui des passions mauvaises !
Le grand souffle de ce matin
Venu des lointaines falaises
Balaye avec ces ondes mon ancien destin,
Et cette aube dernière est comme la première Alors qu'adolescent
Je voguais le front nu sous la chaude lumière Vers un rivage éblouissant.