CHANSON POUR MOI-MÊME
J'ai dans ma vie aimé trois femmes, Oui certes n'étaient point pareilles.
La première avait des cheveux de soleil, Des prunelles de rire et de flammes ; Elle dansait mieux qu'une aimée Et je crois l'avoir fort aimée.
La première avait des cheveux de soleil.
Quant à la seconde,
Il se peut qu'elle aussi fût blonde —
Mais il ne m'en souvient,
Car je n'ai retenu que son regard,
Si glauque, d'émail ancien,
D'où sourdait tant d'angoisse et de hasard
Qu'on oubliait l'éclat de ses cheveux
Et tout son corps laiteux,
Pour ne plus voir que ses terribles yeux.
Et quand je me pris à l'aimer,
Je sentis que ça durerait plus d'une année.
Pour la troisième, par ma foi
Je crois qu'elle était plutôt laide,
Sans que je puisse toutefois
Dire en quoi ni comment.
Mais une lueur noble et faible
(Et c'était son âme d'auroie)
Tremblait en elle comme tremble au bord
Des vasques du matin le frisson du levant.
Et lorsque d'elle je m'épris, Pour la première fois je compris Que j'allais connaître l'amour...
Mais, hélas ! après peu de jours, C'est celle-ci précisément Qui est morte...
s ENSUIVENT SIX CHANSONS D AMOUR 107
Et je crois, oui, je crois que celle-ci, Je l'aurais aimée éternellement.
Mais si je parle de la sorte
C'est peut-être sans doute parce qu'elle est morte.