L'HOMME DES ROUTES
Cet an-là, après la moisson,
Mon père me dit : « Te voilà un homme ;
Va-t'en courir le monde, mon garçon ;
Marche au hasard ; tout chemin mène à Rome. »
Mon père souriait dedans sa barbe brune. Ma mère pleurait, assise au coin De la fenêtre — et moi je regardais la lune Qui bleuissait la campagne au loin.
Et cela me faisait tout drôle
De penser que le lendemain matin
Je m'en irais, la besace à lépaule,
Libre, dans la rosée et les senteurs du thym.
Libre, ce mot me bigarrait
Comme ce premier verre
De petit vin clairet
Qu'on me fit boire à la fête naguère
Avant que j'eusse du poil au menton.
Libre ! ah pardieu, sait-on
Ce que ce mot tient d'ivresse et de fièvre
A cet âge où le sang monte du cœur aux lèvres,
Où l'on dévorerait la vie en glouton,
Où l'on tend la main au premier venu,
Où l'on dévêt son être à nu,
Prêt à donner à chacun, à chacune son âme,
Car on n'a peur de rien, pas même d'une femme.
Ah ce premier matin de liberté
Comme il est loin déjà ! Mon père est mort, ma mère
Aussi ; ils dorment l'un à côté
De l'autre, là-haut près du vieux presbytère.
Moi j'ai marché longtemps, des années je crois bien. Le temps m'a passé tellement vite
Que je ne sais plus ; on va, c'est comme une fuite, On court devant soi, et jamais on ne revient.
Un jour pourtant, il m'en souvient,
C'était au plein cœur de l'été,
J'avais grand soif, je me suis arrêté
Près d'une fontaine :
En me penchant pour boire jai regardé
Dans l'eau qui miroitait comme une porcelaine,
Et là j'ai vu
Un visage inconnu
Avec des fds d'argent dans une barbe brune
Et c'est par ainsi que j'ai su
Que les années avaient passé, l'autre après l'une.
Alors je me suis retourné : devant moi
La route s'étendait, toute blanche, infinie,
Sans un être vivant. Pourquoi
En cet instant un obscur frisson d'agonie
M'a-t-il secoué jusqu'à la plante des pieds?
Oui pourquoi?... Bah, chacun se fait-il pas sa vie !
■Vais-je faiblir, un vieux routier
De mon espèce ?,.. Depuis ce soir où mon père
M'a lâché comme un épervier,
IGO LIÎ TEMPLE SANS IDOLES
D'un coup d'aile abandonnant l'aire
J'ai bu joyeusement l'ivresse éparse au ciel
Et sur les grands chemins qui jamais ne finissent !
Les vieux ont cru peut-être (que Dieu les bénisse)
Qu'un jour je reviendrais au gîte paternel,
Que j'en aurais assez
D'errer, C'est qu'ils ne savaient pas ce que c'est.
Ils sont morts sans m'avoir revu, et tout est bien.
Je ne regrette rien... non, rien.
Où est mon bâton, ma ceinture?
Le soleil a baissé; je pars, à l'aventure.
Comme toujours ;je vais peut-être voir
Du nouveau... Pas un soir
Ne ressemble à un autre.
Les gens ne savent pas cela :
Ils égrènent leurs jours en patenôtres,
Ils ne voient rien au delà
De leurs quatre solives,
Ils ont des âmes de vieilles femmes craintives...
Allons ! en route. Adieu fontaine !
Je ne boirai plus de ton eau.
Qui sait où je serai la semaine prochaine
L'horizon de là-bas, (pi'il est beau!
Bien plus que d'où je viens ! Et ce soleil là-bas,
Ce globe d'or fondu qui plonge au ras
De ces frissonnantes collines,
C'est sûr qu'il illumine
Quelque site de rêve où je serai demain.
Ah les fous qui deux fois font le même chemin !