L'INTRUS
A Charles-Henry Hirsch.
Pour ne plus le revoir j'ai verrouillé ma porte. 0 paix heureuse de la lampe sur le livre I Mon esprit enfin solitaire se délivre.
Il ne reviendra plus. Que le diable l'emporte!
Il reviendra, c'est sûr. Vous savez, il a l'air Dans sa longue lévite docte et boutonnée D'un qui commenta Fichte en un vieil Heidelberg-. Ces gens ne trouvent pas simple une destinée.
Comme j'étends la main pour saisir sur ma table Le Réel, il me dit... (tiens, il est donc entré? Par où ? Morbleu, ce charlatan est redoutable !) Il me dit : « Le Réel est interpénétré... »
Mais je ne lui laisse pas achever sa phrase. Voilà des jours, des mois, des ans que ce pédant... Ma jeunesse m'éloulïe, et la Beauté m'écrase. Ah I je voudrais trouver le printemps évident.
La mer pleine d'odeurs berce les barques calmes, Les petites maisons dorment dans le soleil, Les coteaux de lumière ondulent dans les palmes. Ce n'est, la Beauté, qu'être à soi-même pareil.
Si l'on va chercher en toutes choses le Signe ! Les pêcheurs harassés ont rentré leurs filets. C'est déjà grand de vivre. Ah duperie insigne Des porteurs de miroirs, des chercheurs de reflets.
Quant à toi, bateleur, infernal mystagogue, Je te tiens à la gorge et ne te lâche plus. Va-t'en dans l'Au-delà vendre aux larves ta drogue En commentant le point de vue de Sirius.
Telle une loque il gît. Donc enfin je respire. C'est bon le meurtre. Ça, vieux cadavre de crin, Hors d'ici ! Voilà trop longtemps que l'on te craint. Mon esprit va sauter comme un jeune satyre.
Oui, sauter dans l'air bleu bordé des trois cyprès,
Au tétracorde sourd de la mer violette,
Et cadencer le los au divin Musagète
D'un délire enfin qui ne le fait pas exprès —
Et créer sans ce triste et savantasse drôle Qui, pendant nombre d'ans escomptant mon effroi, Vint souligner, penché par-dessus mon épaule, Les mots, les mots vivants qu'il écrasait du doigt.