LE BOUFFON
Oui, vivrais-je l'éternité,
Je me rappellerai ce jour
Où vous m'apparûtes sereine
Dans l'éclat monarchique
De votre impérieux regard,
Parmi tous ces hommes d'élite
Tressant de leurs louanges
Une couronne de gloire et d'honneur
Autour de votre jeune front.
Là vous étiez vraiment la Suzeraine De quelque cour d'amour, Et j'admirais comment Jeunes gens et vieillards Rivalisaient de gravité respectueuse
17G ir^ TEMPLE SANS IDOLES
Auprès des mots qui tombaient de vos lèvres.
Et vous écoutiez l'un, puis l'autre,
Et vous leur répondiez
Avec cette sagesse parfumée de grâce
Qui est le propre de la femme.
Alors mon cœur gonfla comme une toile
En partance vers un fabuleux Pendjab.
J'aurai voulu, j'aurais voulu
Dans cet instant
Trouver un mot définitif
Qui pour toujours retînt voire attention.
Ce mot je l'exprimai.
El voici que votre visage souverain
Se convulsa du spasme discordant
Que nous nommons le rire.
Et ce rire plongea comme un stylet
Jusqu'au fond de mon cœur.
Mais je vous agréai parce que j'étais drôle.
Et depuis lors c'en est toujours ainsi : Difforme, mon esprit s'assied Sur les marches de votre trône
Et VOUS daignez rire de ses culbutes.
Et mes pensers stropiats boitillent D'une si cocasse manière, Que vous vous distrayez à leurs grimaces.
En vain j'ai tenté de parer mon âme Des plus sublimes chamarrures, Des tissus d'or du rêve et de l'image. Sa double bosse et sa cagneuse allure N'échappent point à votre âme harmonique. Et vous riez.
Et vous avez raison de rire.
SALTAVIT ET PLACUIT
Rome a dominé là...
Maintenant la poussière De tous orgueils défunts Couvre d'un blanc suaire Ce qui jadis fut joie et luxure et parfums. Maintenant l'herbe, manteau soyeux jeté Sur les épaules do la victorieuse vie, Traîne parmi les pierres Comme pour cacher la nudité Des choses qui ont été.
O pierres, vous que le Temps mutile en vain., Vous les témoins,
Vous les gardiennes,
Débris que l'on accuse d'enseigner que tout est vain,
Mais qui perpétuez la vie,
Fidèles historiennes,
0 vous qui parlez peu mais sans mentir
En votre langue lapidaire,
Je me souviens
Parce soir triste et beau comme un bijou d'Ophir,
Je me souviens dans l'allée de platanes solitaire
De cette stèle que heurta
Mon pied, pierre incise où le ciseau n'attesta
Que ces mots : « // dansa et il plut. »
Il dansa...
Son buste puéril aux épaules graciles
Dans le rythme languide inclus
Tel qu'un marbre des céruléennes îles,
Éveilla ce soir-là chez ces patriciennes lasses
L'extase,
Toute l'extase de l'adolescence éperdue.
Il plut...
Puis un 1
La Mort, comme une calme sœur.
Puis un matin fragrantet radieux
Emmena le jeune danseur
Aux yeux souriants d'aller vers les dieux.
Il dansa et il plut. Est-il, o vous qui trop savants
Cherchez le sens lointain
Du vivre, est-il un plus noble destin ?
Et dites-moi aussi si pour louer quelque héros
Le plus ample discours jamais valut
Ces mots :
Il dansa et il plut.