‹ Le temple sans idoles; poèmesChapitre 62 sur 81 · LE BOUFFON · texte numérisé non relu

LE BOUFFON

Oui, vivrais-je l'éternité,

Je me rappellerai ce jour

Où vous m'apparûtes sereine

Dans l'éclat monarchique

De votre impérieux regard,

Parmi tous ces hommes d'élite

Tressant de leurs louanges

Une couronne de gloire et d'honneur

Autour de votre jeune front.

Là vous étiez vraiment la Suzeraine De quelque cour d'amour, Et j'admirais comment Jeunes gens et vieillards Rivalisaient de gravité respectueuse

17G ir^ TEMPLE SANS IDOLES

Auprès des mots qui tombaient de vos lèvres.

Et vous écoutiez l'un, puis l'autre,

Et vous leur répondiez

Avec cette sagesse parfumée de grâce

Qui est le propre de la femme.

Alors mon cœur gonfla comme une toile

En partance vers un fabuleux Pendjab.

J'aurai voulu, j'aurais voulu

Dans cet instant

Trouver un mot définitif

Qui pour toujours retînt voire attention.

Ce mot je l'exprimai.

El voici que votre visage souverain

Se convulsa du spasme discordant

Que nous nommons le rire.

Et ce rire plongea comme un stylet

Jusqu'au fond de mon cœur.

Mais je vous agréai parce que j'étais drôle.

Et depuis lors c'en est toujours ainsi : Difforme, mon esprit s'assied Sur les marches de votre trône

Et VOUS daignez rire de ses culbutes.

Et mes pensers stropiats boitillent D'une si cocasse manière, Que vous vous distrayez à leurs grimaces.

En vain j'ai tenté de parer mon âme Des plus sublimes chamarrures, Des tissus d'or du rêve et de l'image. Sa double bosse et sa cagneuse allure N'échappent point à votre âme harmonique. Et vous riez.

Et vous avez raison de rire.

SALTAVIT ET PLACUIT

Rome a dominé là...

Maintenant la poussière De tous orgueils défunts Couvre d'un blanc suaire Ce qui jadis fut joie et luxure et parfums. Maintenant l'herbe, manteau soyeux jeté Sur les épaules do la victorieuse vie, Traîne parmi les pierres Comme pour cacher la nudité Des choses qui ont été.

O pierres, vous que le Temps mutile en vain., Vous les témoins,

Vous les gardiennes,

Débris que l'on accuse d'enseigner que tout est vain,

Mais qui perpétuez la vie,

Fidèles historiennes,

0 vous qui parlez peu mais sans mentir

En votre langue lapidaire,

Je me souviens

Parce soir triste et beau comme un bijou d'Ophir,

Je me souviens dans l'allée de platanes solitaire

De cette stèle que heurta

Mon pied, pierre incise où le ciseau n'attesta

Que ces mots : « // dansa et il plut. »

Il dansa...

Son buste puéril aux épaules graciles

Dans le rythme languide inclus

Tel qu'un marbre des céruléennes îles,

Éveilla ce soir-là chez ces patriciennes lasses

L'extase,

Toute l'extase de l'adolescence éperdue.

Il plut...

Puis un 1

La Mort, comme une calme sœur.

Puis un matin fragrantet radieux

Emmena le jeune danseur

Aux yeux souriants d'aller vers les dieux.

Il dansa et il plut. Est-il, o vous qui trop savants

Cherchez le sens lointain

Du vivre, est-il un plus noble destin ?

Et dites-moi aussi si pour louer quelque héros

Le plus ample discours jamais valut

Ces mots :

Il dansa et il plut.

Page 1