LA CHANSON DU VEILLEUR
A Guillaume Apollinaire.
Dormez, braves gens, dormez Entre vos murs enfermés :
J'écoute le vent qui pleure.
Bons bourgeois ensevelis Sous l'édredon chaud des lits, Moi j'écoute sonner l'heure.
Pour vous, murés en votre huis, C'est un néant que les nuits ; Mais moi qui vais par les rues Sous la clarté du ciel froid.
J'entends le cœur du beffroi Et les âmes disparues.
En l'ombre et ses archipels Râlent d'étranges appels.
Le navire du silence Glisse, et longe sans un choc La paroi sombre du roc Où guette ma vigilance.
L'inconnu phénoménal Palpite sous mon fanal Et sait que mon œil l'épie.
Dormez en votre torpeur; Je garde et veille sans peur La cité de l'utopie.
Ruelles et carrefours, Sans répit je les parcours.
Et mon esprit fait sa ronde Dans les culs-de-sac obscurs Grouillant de germes impurs Et d'une foison immonde.
Plongés dans vos oreillers.
Cette ombre que vous croyez Vide, elle est pleine de doute,
Et tandis qu'un sommeil lourd Occulte votre œil balourd, Pour vous j'y poursuis ma route.
Dormez, braves gens, dormez Entre vos murs enfermés :
J'écoute le vent qui pleure.
Bons bourgeois ensevelis Sous rédredon chaud des lits, Moi j'écoute sonner l'heure.