LA MAUVAISE AUBERGE
A Henry Gauthier- Villar s.
Le soir tombait, voilé de brume.
Voyageur trop passionné, Tout le jour j'avais cheminé Sur la grand'route d'amertume.
L^ne cloche égrenait son glas De la colline à la prairie.
Je me sentais le cœur bien las Et l'âme tout endolorie.
Et ce tintement si lointain Parmi les brumes de la plaine Semblait un api)el du destin Au deuil dont mon âme était pleine.
J'aurais voulu comme jadis, Enfant que l'on évangélise, Prier les saints du Paradis Là-bas dans la petite église.
Ah ! pauvres regrets superflus De l'être qu'on laisse en arrière !
A quoi bon, lorsqu'on ne sait plus Les mots qui font une prière.
Mais voici, spirale d'espoir Que la brise du val agite, Un toit qui fume dans le soir Ah I serait-ce enfin le bon gile,
La chambre au blanc lit cordial Où, vagabond de l'idéal.
Dormir après la route rude Le sommeil de la certitude ?
Le bon sommeil paisible et sûr Qui fait les lendemains de joie, Alors qu'on repart dans l'azur Sur le grand chemin qui poudroie.
Un homme placide et pansu Veillait sur le pas de la porte.
Du plus loin qu'il m'eut aperçu Il me lorgna d'étrange sorte.
« Hé l'hôte, peux-tu me loger?
J'ai l'âme bien endolorie.
Je viens d'un pays étranger Et te paierai sans ladrerie.
« Le cœur pesant, désespéré, J'ai marché toute la journée, Sans avoir jamais rencontré L'auberge de la Destinée.
« Ce qu'il me faut, c'est un bon lit Où sur l'oreiller plein de songe De la tête aux pieds l'on s'allonge Comme un mort qu'on ensevelit. »
Il se mit à rire, cet homme :
« Entre,, c''L-'V j'ai ce (|p"il Tant.
Oui dà, VOIS [''lez iMi î'on somme; Mon lie. je c oi<, est oan;^ déjaul
« Car pour combattre l'insomnie Et reposer vos membres las J'ai pour oreiller l'ironie Et le doute pour matelas. »
Alors dans la nuit solitaire En vain je scrutai l'horizon.
Je n'y vis qu'angoisse et mystère, Nul fanal, nulle autre maison.
Et sous le néant qui submerge.
Morne et d'un pas irréfléchi Derrière l'hôte j'ai franchi Le seuil de la mauvaise auberge.