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L'ILE

A Madame Rachilde.

Dans le sillon soyeux aux dentelles d'écume Le navire glissait tel qu'un beau cygne noir Et ses ailes frôlèrent presque, sous la brume, Une terre que nul encor ne pouvait voir.

Alors la voix du maître de la route

Lança comme un appel dangoisse : « Par tribord ! >>

Et sur la vaste mer du doute

Nous nous penchâmes tous avec un sourd remords.

Le navire fuyait. Mais l'Aurore subtile, Laissant choir à ses pieds son vaporeux manteau, Parut soudain debout à l'avant du bateau Et muette, du doigt elle nous montra l'Ile.

210 LE TEMPLE SANS IllOLES

Nulle falaise. Mais, surgi vers l'Infini, Flèche on eût dit de quelque absente cathédrale. Immense et solitaire, un grand pic de granit Dressait dans un désert sa tige minérale.

Sur la grève, nul animal, nul être humain :

L'Ile semblait sans vie...

Pourtant cette montagne étrange et sans chemin,

Nous sentions que notre âme aisément l'eût gravie.

Du haut de ce pic dur et droit comme un essor En son orgueil géologique, Nos yeux voyaient déjà la rive nostalgique Où l'occulte Réel élabore le sort.

Qu'importait que cette île fût inhabitable. Que le Silence et que la Mort y fussent rois. Nous nous serions courbés sous les plus âpres lois Pour atteindre à la cime altière et redoutable.

Et nos cœurs maudissaient l'ignorant capitaine, Le couard qui, pour sauver sa cargaison, Rentrait dans le sillon do la roule certaine Et cinglait prudemment vers le plat horizon.

Et nous tendions nos bras vers l'Ile évanescente Dont on apercevait encor le grand pic nu Dardant au firmament sa pointe menaçante Comme pour déchirer tout l'azur méconnu.

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