LE VERBE
A Remy de Gourmonl.
Le vieillard m'écoutait parler dans la pénombre.
L'on m'avait dit : Ce Sage est d'accent inouï.
Il sait la loi du cœur et le rythme du nombre.
La lueur a touché son front au Sinaï.
De ce qui s'apparie, ou s'assemble ou dillere
11 a scruté l'écart et la dualité.
Il perçoit la musique invisible des sphères
Aux limbes où la Vérité vibre en Beauté.
Rien de ce qui se meut, respire, pleure ou chante
N'échappe à l'œil profond de ce divin vieillard ;
Sa parole aiTermit, calme, domine, enchante
Car son \ erbe a franchi les confins du Hasard.
Et moi j'avais tremblé d'abord d'un tel empire : Tant de sagesse apporte avec soi sa terreur. Le tourment usuel deviendrait-il point pire A se confronter au miroir de mon erreur? Allait-il exiger que je me repentisse Et frappasse du front la pierre de son seuil ? La voix du Justicier n'est jamais la Justice Et mon remords n'était pas le fruit de l'orgueil. Ces prophètes penchés sur nos rancœurs subtiles Encerclent d'absolu ce qui n'est que futile ; Savent-ils, ces héros, ce qu'on doit aux déchus ? Dans leur verbe sublime un écho de la foudre Semble survivre encore aux ouragans vaincus, Et leur parole écrase en voulant nous absoudre.
'< Parle », m'avait-il dit d'abord — et je parlai : Je tâchai d'exprimer mon étrange soutTrance; Car l'être que je porte en moi s'est dédoublé, Sans que ce changement divise ma substance: « Or mon âme se mire en soi comme un joyau Dont au seul prisme les facettes s'apparient, Mais elle est dure aussi comme une pierrerie. Faite pour la parure, elle rit à son eau. Mon âme, tu la vois briller au cou des femmes VA refléter l'extase ardente de l'amant,
Et tu la vois encore en couronne de flammes
Ronger en se jouant ses propres éléments.
Suis-je un monstre ? Pourtant ainsi que tous les êtres
Je ne méconnais point le devoir ni l'amour ;
Même nul plus que moi n'aima les siens peut-être,
Mais quand je les perdis je n'y pensai qu'un jour.
Le lendemain, je crois, les vers d'un beau poète,
Les lèvres d'une femme ou le vol d'un oiseau
Firent à mes pensers un horizon de fêle
Et le sourire épars m'enchanta de nouveau.
La vie est à mes yeux un jeu plein de délices,
Un soir de mascarade, une barque qui glisse
Aux lueurs des flambeaux parmi des rires fous
Sur un fleuve emperlé de fleurs et de remous.
Rien n'eût pu m'être amer des tourmentes humaines,
Rien n'eût jamais fixé le flux battant mes veines.
Rien n'eût pesé jamais à mon agilité,
Si, doué de l'éclat intérieur des gemmes,
Mon cœur n'en possédait l'immuable clarté.
A ses feux merveilleux j entrevois les dilemmes
Comme autant de miroirs qui croisent leurs rayons.
Dévoré de lueurs, d'éclairs et d'horizons,
Absorbant absorbé par la joie ambiante,
Je pressens un remords brûlant dans celle nuit
Dont jamais un reflet en mon cœur n'a relui
Car la pierre s'éteint dès l'ombre triomphante.
Ah ! mirer cette nuit de pleurs et de soupirs Où tant d'autres ont vu leur destin s'accomplir. Savoir enfin l'eflroi du jour qui se recule, Connaître enfin le désespoir du Crépuscule I Vieillard, tel est mon mal. Mon âme à moi se meurt De la douleur d'ignorer ce qu'est la douleur. »
Le Sachant se leva. Et tandis que mes lèvres
Balbutiaient encor, ses yeux cernés des fièvres
D'avoir scruté le hvre où l'Arcane s'inscrit,
Se posèrent sur moi : j'y vis luire l'Esprit
Irradié du feu des lointains insondables...
Et je tremblai devant son arrêt implacable.
Mais il me dit ces mots : « Être de liberté,
Ne corromps pas ton charme en ce remords extrême.
Ton cœur ne déplaît point à l'Arbitre suprême.
y a donc en paix, et bénis ta frivolité. »