‹ Le temple sans idoles; poèmesChapitre 77 sur 81 · L'AUTRE RIVE · texte numérisé non relu

L'AUTRE RIVE

J'ai parcouru toute l'hoirie Qu'Amour tient en sa seigneurie :

Presqu'îles, sommets et vallons, J'ai foulé tous ses territoires Et pour mieux voir ses horizons J'ai gravi tous ses promontoires. Géographe passionné, Chaque angle du ciel m'a donné Un site en l'œil d'une maîtresse :

Géorgienne, mulâtresse, Cordouane aux touffes de velours, Circassienne aux parfums lourds, Fille au teint doré de Lahore, Grecque aux lignes de canéphore,

Dalmate, Birmane, mousmé, En quel lieu n'ai-je pas aimé ?

Je sens encore en ma salive Les baisers poivrés d'une juive De Port-Saïd. Et dans Oran, Au fond d'un souk malodorant, J'évoque la farouche étreinte D'une moresque, idole peinte, Et dont les yeux cernés de kohl Flambaient comme un verre d'alcool.

Ainsi ton domaine ostensible, Amour, je l'ai configuré.

Mais ton territoire invisible Pour moi demeure inexploré.

Ah ! plonger ma prunelle ardente Au fond des abîmes maudits Devant lesquels recula Dante !

0 dieu des plaisirs interdits.

Du haut de ton secret séjour Donne-moi le cœur nécessaire Au nom du magnifique amour, Dont je fus toujours l'émissaire.

Afin que j'avance sans peur Vers ce gulf-stream et sa vapeur

Bouillonnants de chaleurs subtiles,

Où, traînés de lointaines îles,

Tourbillonnent en des remous,

Voraces bouches de délices,

Des pistils noirs sur des calices

Beaux comme d'orgiaques bijoux.

0 dieu des ardeurs que j'invoque,

Fais m'entraîner le chaud courant

Sous le crépuscule é({uivoque

Vers l'orifice fulgurant

De cette mythique caverne

Que j'aperçois sur l'autre bord,

Et où déjà mon œil discerne

Des palais aux balustres d'or

Hantés d'êtres souples et fiers,

Plus purs qu'un chœur de nymphes vierges,

Dont les yeux chastement pervers

Mirent le goufl're auprès des berges.

Dieu de blasphème, guide-moi !

Que sans faiblesse et sans émoi Je puisse joindre l'autre rive Ou que ma barcjue à la dérive, Flottant le lonir des archipels, Cingle vers les fiévreux appels.

Jaillis des occultes délires, Des corps tendus comme des lyres, Afin qu'au moins impunément S'achève l'accomplissement De ce beau périple de gloire Autour du royaume inconnu D'où jusqu'alors me tint exclu Mon âme trop peu méritoire.

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