COLLOQUE PRÈS D'UNE TOMBE
Si vous voulez savoir où reposent ses restes, Prenez, hors du village, ce sentier agreste Montant entre deux champs d'oliviers rabougris, Qui baignent dans l'azur leurs vieux panaches gris.
Oui, c'est là qu'elle dort.
C'est là que par un jour de soleil et de fête
Nous glorifiâmes la sereine Mort
Qui avait jugé que cette enfant était prête.
Ce soleil qu'elle a quitté Vient — n'est-ce pas de toute équité ? — Dès l'aube rayer de ses flèches Jusques au soir la pierre sèche.
Cela lui fait le cœur joyeux
Car (chose que j'ai remarquée
Chez ceux dont l'heure est tôt marquée)
Ses yeux brûlaient d'une soif invincible
De lumière, ses admirables yeux
Semblaient le faisceau radieux
De toutes les clartés possibles.
Ses yeux... les miens... je ne sais plus... je dois avoir pleuré,
C'est évident... On pleure... on pleure encore.
La Douleur près de nous fait couler son amphore ;
Mais quand l'amphore est vide, d'un geste égaré
La Douleur se tient là toujours,
Versant des pleurs absents sur les Infinis lourds.
Chaque soir
A l'heure où l'ombre de l'if s'allonge,
Près de la pierre sèche je viens m'asseoir
Et je songe.
Ah! qui dira le désespoir
De ceux qui n'ont plus rien à craindre de la destinée !
Cet if, sur Thorizon pourpre dressé,
N'est-ce point la quenouille par la Parque abandonnée ?
Car le fil de mon destin,
Avec le tien, ombre chère, tressé,
Par le même coup de ciseaux fut atteint.
Or ce soir-là contre l'if adossé
Je regardais la dernière lueur amie
Frôler ma fiancée à jamais endormie.
Combien de temps plong-eai-je ainsi dans Tau-delà
Des douleurs? je l'ig-nore.
Mais en me détournant je vis que quelqu'un était là.
Que me voulait cet homme, étranger
Au village ?
Quelle terre apportée de quel lointain voyage
Ses pieds poudreux venaient-ils mélanger
A la terre aimée de nos morts ?
Son visage était fier, mais ses yeux d'un métal
Incertain, cuivre strié d'étain et d'or,
Luisaient d'un éclat d'alliage.
Son geste spontané semblait pourtant fatal.
Et la ductilité de sa phrase inquiète
M'apparaissait liée à quelque loi secrète...
« Qui pleurez-vous? dil-il. Une amante sans doute ? »
— Je gardai le silence. Avec plus de douceur 11 poursuivit : « Une femme, une sœur? »
— « Je pleure tout cela, dis-je enfin... Et ma route S'arrête désormais à cette pierre-ci
Où les dernières lueurs vespérales
Viennent peut-être se mêler à celle qu'exhale
Son âme, qu'aucun trouble vil n'a obscurcie. »
L'homme eut un singulier sourire :
— « Est-ce là tout votre souci ?
Si dans votre réponse j'ai su lire.
C'est une vierge qui sommeille là...
Levez-vous et prenez le bâton que voilà. Vous ne connaissez pas encore la défaite. Qui sait même si votre vie est faite Pour la subir. Chacun son sort.
Le vôtre est-il inscrit sur l'orbe des douleurs?
Je ne le pense pas puisque la Mort
Vous laisse un arôme de fleur,
Une image de foi, de grâce souveraine.
Pleurer un être pur n'arrête pas la Vie
Car son amour nous veut toutes les libertés,
Et de nous tenir exaltés
Sa mémoire nous fait l'âme moins assouvie...
Mais avez-vous songé jamais à la rançon
Qu'exige la Mort en nous laissant le Soupçon ?
... D'autres, ceux-là maudits vraiment,
Sentent un goût de fiel et de gangrène
Dans leur bouche,
Car leurs sens véhéments
Condamnés à gémir sur un être haï
Sacrent de leurs sanglots une qui les trahit.
Ils vont, ceux-là, sur une tombe
Pencher leurs lèvres
Comme si c'était une couche
Où planeraient encor
Les miasmes des terrestres fièvres.
Et ils déplorent, ceux-là, l'horreur du Néant
Mais ohl sans souhaiter nulle survie
A cet être qui tint leur raison asservie,
Et que leur chair pleure en le maudissant.
Et si de leurs yeux secs sur cette tombe
Par hasard quelque larme tombe,
Eux-mêmes ne peuvent savoir
(Oh le triste et secret outrage!,
S'ils pleurent de désir, de rage
Ou enfin de vrai désespoir !...
Levez-vous donc. Oh vous, partez joyeux.
Et trois fois chaque journée
Rendez grâces au Dieu
Qui VOUS fit cette destinée I Adieu. »
Maintenant peu à peu
Les ombres de la nuit
Avaient roulé leurs calmes ondes
Jusqu'aux rivages des autres mondes
Où déferlent en vain nos lâches bruits.
Dans le sentier un pas lointain résonne.
L'homme est parti. Vers où, ah qui le sait ?
Et moi je le maudis, tout malheureux qu'il est ;
Que partout la détresse accompagne ses pasl
Car, je le sens, sa parole me donne
Enfin la paix, la paix dont Je ne voulais pas.