‹ Le temple sans idoles; poèmesChapitre 78 sur 81 · COLLOQUE PRÈS D'UNE TOMBE · texte numérisé non relu

COLLOQUE PRÈS D'UNE TOMBE

Si vous voulez savoir où reposent ses restes, Prenez, hors du village, ce sentier agreste Montant entre deux champs d'oliviers rabougris, Qui baignent dans l'azur leurs vieux panaches gris.

Oui, c'est là qu'elle dort.

C'est là que par un jour de soleil et de fête

Nous glorifiâmes la sereine Mort

Qui avait jugé que cette enfant était prête.

Ce soleil qu'elle a quitté Vient — n'est-ce pas de toute équité ? — Dès l'aube rayer de ses flèches Jusques au soir la pierre sèche.

Cela lui fait le cœur joyeux

Car (chose que j'ai remarquée

Chez ceux dont l'heure est tôt marquée)

Ses yeux brûlaient d'une soif invincible

De lumière, ses admirables yeux

Semblaient le faisceau radieux

De toutes les clartés possibles.

Ses yeux... les miens... je ne sais plus... je dois avoir pleuré,

C'est évident... On pleure... on pleure encore.

La Douleur près de nous fait couler son amphore ;

Mais quand l'amphore est vide, d'un geste égaré

La Douleur se tient là toujours,

Versant des pleurs absents sur les Infinis lourds.

Chaque soir

A l'heure où l'ombre de l'if s'allonge,

Près de la pierre sèche je viens m'asseoir

Et je songe.

Ah! qui dira le désespoir

De ceux qui n'ont plus rien à craindre de la destinée !

Cet if, sur Thorizon pourpre dressé,

N'est-ce point la quenouille par la Parque abandonnée ?

Car le fil de mon destin,

Avec le tien, ombre chère, tressé,

Par le même coup de ciseaux fut atteint.

Or ce soir-là contre l'if adossé

Je regardais la dernière lueur amie

Frôler ma fiancée à jamais endormie.

Combien de temps plong-eai-je ainsi dans Tau-delà

Des douleurs? je l'ig-nore.

Mais en me détournant je vis que quelqu'un était là.

Que me voulait cet homme, étranger

Au village ?

Quelle terre apportée de quel lointain voyage

Ses pieds poudreux venaient-ils mélanger

A la terre aimée de nos morts ?

Son visage était fier, mais ses yeux d'un métal

Incertain, cuivre strié d'étain et d'or,

Luisaient d'un éclat d'alliage.

Son geste spontané semblait pourtant fatal.

Et la ductilité de sa phrase inquiète

M'apparaissait liée à quelque loi secrète...

« Qui pleurez-vous? dil-il. Une amante sans doute ? »

— Je gardai le silence. Avec plus de douceur 11 poursuivit : « Une femme, une sœur? »

— « Je pleure tout cela, dis-je enfin... Et ma route S'arrête désormais à cette pierre-ci

Où les dernières lueurs vespérales

Viennent peut-être se mêler à celle qu'exhale

Son âme, qu'aucun trouble vil n'a obscurcie. »

L'homme eut un singulier sourire :

— « Est-ce là tout votre souci ?

Si dans votre réponse j'ai su lire.

C'est une vierge qui sommeille là...

Levez-vous et prenez le bâton que voilà. Vous ne connaissez pas encore la défaite. Qui sait même si votre vie est faite Pour la subir. Chacun son sort.

Le vôtre est-il inscrit sur l'orbe des douleurs?

Je ne le pense pas puisque la Mort

Vous laisse un arôme de fleur,

Une image de foi, de grâce souveraine.

Pleurer un être pur n'arrête pas la Vie

Car son amour nous veut toutes les libertés,

Et de nous tenir exaltés

Sa mémoire nous fait l'âme moins assouvie...

Mais avez-vous songé jamais à la rançon

Qu'exige la Mort en nous laissant le Soupçon ?

... D'autres, ceux-là maudits vraiment,

Sentent un goût de fiel et de gangrène

Dans leur bouche,

Car leurs sens véhéments

Condamnés à gémir sur un être haï

Sacrent de leurs sanglots une qui les trahit.

Ils vont, ceux-là, sur une tombe

Pencher leurs lèvres

Comme si c'était une couche

Où planeraient encor

Les miasmes des terrestres fièvres.

Et ils déplorent, ceux-là, l'horreur du Néant

Mais ohl sans souhaiter nulle survie

A cet être qui tint leur raison asservie,

Et que leur chair pleure en le maudissant.

Et si de leurs yeux secs sur cette tombe

Par hasard quelque larme tombe,

Eux-mêmes ne peuvent savoir

(Oh le triste et secret outrage!,

S'ils pleurent de désir, de rage

Ou enfin de vrai désespoir !...

Levez-vous donc. Oh vous, partez joyeux.

Et trois fois chaque journée

Rendez grâces au Dieu

Qui VOUS fit cette destinée I Adieu. »

Maintenant peu à peu

Les ombres de la nuit

Avaient roulé leurs calmes ondes

Jusqu'aux rivages des autres mondes

Où déferlent en vain nos lâches bruits.

Dans le sentier un pas lointain résonne.

L'homme est parti. Vers où, ah qui le sait ?

Et moi je le maudis, tout malheureux qu'il est ;

Que partout la détresse accompagne ses pasl

Car, je le sens, sa parole me donne

Enfin la paix, la paix dont Je ne voulais pas.

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