‹ Le temple sans idoles; poèmesChapitre 79 sur 81 · L'INSTANT · texte numérisé non relu

L'INSTANT

A Paul Soudaij.

Au fond de son grand lit le malade étendu Regarde d'un œil vague à travers la fenêtre. Une étrange torpeur a jugulé son être : Vivre, mourir, tout dans son âme est confondu.

L'espoir est comme un temple où l'agonie humaine S'agenouille et supplie un Dieu toujours absent. Un jour le Dieu paraît. Alors, ô phénomène, Le temple croule en un fracas retentissant.

Vivre, mourir ! Des gens chuchotent et se glissent... Comme le ciel est beau dans cette fin de mai ! Des parfums de chair jeune montent des calices, Il se sent las de tout, et même d'être aimé.

Orte on le pleurera. Mais le vent de la Vie Sèche les yeux des passagers, et le vaisseau Dans l'immuable essor de la route suivie Vole, oiseau triomphal, vers l'horizon nouveau.

Avoir été ! mots creux. Verbes auxiliaires. Ah ! cesser de cueillir le fruit juteux et lourd Au-dessus du vieux mur enguirlandé de lierres, Le fruit de l'heure qui pend aux branches du jour.

Ne plus sentir la pulsation du Monde ivre, La mollesse des soirs, Tair des matins d'été, Les bras frais et nus d'une femme. Avoir été ! Mieux eût valu n'être jamais. Ah mourir, vivre.

Ils croient que c'est très grave, la mort. . . Oui, pour eux Qui sont en pleine force et qui sentent la vie. Non pour lui qui voit s'éloigner d'un œil vitreux Le lent cortège des heures inassouvies.

Même de leur laisser des larmes, quel ennui ! Puisqu'ils doivent se réjouir un jour ou l'autre A quoi bon tous ces cris, ces pleurs, ces patenôtres? Qu'il puisse en paix du moins goûter sa longue nuit.

Son cœur a dépassé l'inutile blasphème.

Ce qui est ne peut être injuste. Et tout cela

Est si simple vraiment que point n'est besoin même

D'imaginer quelque revoir dans l'au-delà.

Gardien plus ponctuel encor, que redoutable, La mort, comme un berger qui rentre ses troupeaux, Nous mène par milliers, chaque soir à l'étable. Le néant, oui, peut-être... A coup sûr le repos.

Tel songe le malade, et son âme légère Vers le mystère en fleur s'avance en souriant. Ses yeux saluent du couchant la lueur dernière. Ses yeux qui jamais plus ne verront l'orient.

Promeneur attardé dans l'heure délicate

Il franchit la limite illusoire du Sort.

Des jardins de la Vie il senfonce sans hâte

Sous les arceaux ombreux du vieux parc de la Mort.

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