‹ Le Temps des CampanulesChapitre 3 sur 7 · LES · texte numérisé non relu

LES

qui va bouleverser les hommes et la terre. Dès ce jour, dans ce coin perdu sur les pentes des monts d’Arrée de l’extrême Ouest, coupé de tout et fixé pour léternité, tout va bouger.

On entre dans la guerre le premier septembre 1939. Le tocsin sonne sur notre campagne avec deux jours d’avance sur la date officielle de la déclaration.

C’est un vendredi, jour maigre mais tant attendu, car ma mère ouvre ce jour-là une grande boite de sardines que j'adore.

Une autre habitude tombe ce même jour de la semaine : celle du nettoyage de la « Chapelle » avant la messe du prochain dimanche. Depuis la Révolution cette charge incombe à notre famille, ou plutôt celle-ci se l’est imposée comme un devoir et un honneur. En effet, un lointain ancêtre a fait Pacquisition de l’édifice pendant les années troubles de la Révolution pour éviter sa destruction et le maintenir en état. La paix revenue, il l’a rendu au clergé tout en conservant la responsabilité de son entretien. Les générations familiales successives ont perpétué la tradition et ma mère, depuis son mariage, poursuit cette mission. En retour, une fois l’an au cours d’une messe, une prière commune est récitée pour cette famille bienfaitrice.

Tous les vendredis, j’accompagne ma mère vers le sanctuaire, à travers la campagne. Il m’est agréable de lui apporter mon aide, de ranger les bancs et les chaises pendant qu’elle chasse les poussières et qu’elle dispose des bouquets dans les vases. Comme tant de fois, ce premier septembre je lui donne la main et nous goûtons les secrets d’un bonheur complice.

Nous coupons à travers champs à cette heure indécise de l’après-midi où tout semble s’éterniser avant le début de la soirée. Cependant les ombres s’allongent en oblique, rappelant que l’été déjà faiblit. Les moissons qui ont tôt müri cette annéeà se sont terminées depuis déjà une semaine. La campagne se repose des fatigues d’août et se voile d’une pointe de tristesse qui vient de je ne sais où.

Il est vrai que la joie coutumière des récoltes engrangées fait place cette saison à une inquiétude. Le pardon de Sainte-Brigitte qui vient de célébrer la fin des moissons n’a connu aucun éclat et un incident a terni l’été. Une après-midi, alors que nous moissonnions sur les flancs de la colline un champ tourné vers l’est, un de nos voisins a reçu de la gendarmerie un ordre de mobilisation. Il lui faut rejoindre par le premier train le lieu fixé. Achevant sa dernière gerbe, après avoir serré les mains et embrassé les enfants, il nous quitte en silence, en compagnie de son épouse. Dans la courbure du champ proche de la barrière, ils disparaissent, saluant d’un geste timide ceux qui restent. La guerre nous vole le « seigneur des battages ».

Ma mère et moi, nous traversons les chaumes.

Déjà le clocher perce à travers les sycomores. Soudain, crevant le silence, la cloche se met à tinter d’un son monotone, lancinant, si différent des notes vives et légères des dimanches lorsqu’elle annonce la messe et hâte les retardataires. Ma mère s'arrête, lève la tête, inquiète, et me presse la main. Cette cloche ne se fait entendre que les dimanches au début de loffice et son appel insolite et prolongé en ce vendredi annonce à coup sûr une sinistre nouvelle.

« C’est le glas », dit-elle et elle accélère le pas. Déjà les hommes et les femmes, quittant leurs champs ou leurs cuisines, accourent. Un groupe se tient à l’entrée.

« La guerre est déclarée », chuchote-t-on. Un coup de téléphone vient de parvenir à l’auberge et la tenancière s’empresse de sonner l’alerte. Les hommes demeurent silencieux, quelques femmes se lamentent et lèvent les bras au ciel et, au-dessus de nous, la triste litanie des notes, telle des sanglots, nous submerge.

La foule s’étoffe, arrive inquiète. Marie- Catherine, la lavandière, qui habite à deux pas, s’approche de nous. Toujours prête à annoncer une nouvelle, elle se borne à murmurer une invocation. Son mari, d’habitude indifférent aux événements de la communauté, tend, lui aussi, une oreille derrière une haie. Tous ceux que je connais se trouvent là ; d’autres qu’on ne voit jamais font leur

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