TE
apparition, l’interrogation aux lèvres. La nouvelle connue, tous les visages se ferment.
Pressé de poser des questions, mais soucieux de ne pas perturber, je me blottis près de ma mère et retarde l’heure des demandes. Elle aussi s’enferme dans le silence, se contentant d’incliner la tête à l’arrivée d’un nouveau venu. Je retrouve ce masque tourmenté que je lui connais bien quand l’inquiétude l’habite. Elle m’attire vers elle : « On rentre. »
Sur le retour, une fois seuls, n’en pouvant plus, je lance mes questions. Ma mère m'explique la guerre, l’ennemi, la mobilisation. Je crois comprendre que celle-ci ne concerne pas mon père. À quelques pas de la ferme, apercevant au loin celui-ci, je me précipite vers lui. Sa silhouette se détache au pied d’un talus où, en compagnie d’Yves, il répare une clôture.
« C’est la guerre ! c’est la guerre !:»:11 se redresse, arrête son geste. « C’est la guerre ! » Il se retourne vers Yves. Les deux hommes, tous deux anciens soldats de la Grande Guerre, se disent quelques mots. Arrivé près d’eux, j’ai juste le temps d’entendre de la bouche d’Yves un juron qui met fin à leurs échanges. Ils n’ont plus rien à dire. Trop de souvenirs se bousculent. Trop de souffrances, trop de malheurs qu’ils ont cru oubliés à jamais les étouffent. Leurs traits décomposés et leurs visages muets en disent plus que tous les discours.
Mon père s’avance vers moi, tourne le dos à la clôture. Lui aussi, comme ma mère, abandonne
son travail. À quoi bon les efforts alors qu’une fois de plus tout s’écroule autour d’eux. Yves à ses côtés, il regagne la ferme. En silence j’emboîte le pas. Le glas sonne. Un vent chaud, épais, descendu des monts d’Arrée, soulève des tourbillons de poussière où disparaissent les hommes.
Seul, mon père franchit le seuil de la maison. Il vient s’asseoir sur le banc de l’âtre. Immobile, les mains sur les genoux, les épaules tassées, le regard perdu, le visage déchiré, il me paraît méconnaissable" C’estwalors” que! ma: mère arrive. Elle ne prononce aucune parole, va se glisser près de son mari. Le couple vieilli, calé sur le coffre de bois, regarde le vide et leurs yeux absents se mouillent de larmes.
À mon tour j'ai envie de pleurer et disparais dans le jardin. Le glas n’en finit pas de gémir. Il pénètre les arbres, les bosquets, les champs, les chemins et les bois qui en écho lancent les notes de la triste nouvelle. Le monde paisible de mes jeunes années s'écroule et je devine dans la douleur des visages et les plaintes du glas annonce d’une incroyable fissure.
Dans le jardin cependant, je retrouve mes repères. Un calme indifférent à la tristesse de l’heure y règne. Les campanules, assoupies après la chaleur du jour, embaument. Nous entrons en guerre. Je ne connais ce mot qu’à travers les récits de mon père. Plus que de malheurs, je le vois chargé d’aventures. Déjà la curiosité des jours à venir me
remplit d’excitation. Elle l’emporte sur linquiétude. Nous entrons en guerre, et cela ne me déplaît pas tant que ça |
Une envie folle de courir à travers champs envahit mes jeunes muscles.
Rien ne paraît changé dans ces premières semaines de septembre et la vie de la ferme se poursuit, paisible et routinière. Les craintes nées, le jour du glas, s’éloignent. Mais les conversations à voix basse des adultes s’arrêtent en présence des enfants. Elles aiguisent notre curiosité. Des bribes de phrases parviennent jusqu’à nous. Je saisis les mots de « feuilles de route », de « garnison », de « ligne Maginot ».
Ce n’est qu’à la messe des dimanches suivants que j’aperçois les premiers changements. Les rangs des hommes se sont clairsemés et les bancs à moitié vides ne sont plus occupés que par les plus anciens et les plus jeunes. Chaque semaine le groupe se rétrécit. Les absents ont endossé l’uniforme, pris le train et rejoint leur régiment pour une destination inconnue.
Mon père, comme Yves, ont payé leur dû. Cinq années de guerre dans leur jeunesse ont été le lot de leur génération. Ils demeurent donc au pays avec les plus âgés. Cela les charge de responsabilités auprès des familles séparées où, les hommes à la guerre, les femmes restées seules à la ferme deviennent responsables de la survie des terres. Mon père et ceux qui restent organisent l’entraide. Ils aident
à la vente ou à l’achat des bêtes, participent aux travaux lourds, apportant leurs bras et leurs outils. Dans le malheur, les liens se resserrent.
À la rentrée d’octobre, je commence ma deuxième année dans la classe des petits. Des élèves ont assisté au départ de leur père, d’autres de leurs frères. Le mari de Madame a rejoint son navire. Pour notre famille, la guerre débute sous des auspices rassurants. Elle garde près d’elle tous ses hommes sauf un jeune cousin. Mobilisé dans une base de la région, il revient souvent au pays, dans son uniforme bleu horizon.
À Papproche de la Toussaint, une rumeur agite le pays et, rapidement, s’amplifie. L’armée anglaise installe ses troupes dans le pays. On croit d’abord à une plaisanterie, à un ragot comme il s’en colporte tant en ces premières semaines de guerre. Puis l’évidence éclate. Un camp de soldats britanniques se dresse en rase campagne près de la gare. Des stocks de victuailles, destinés aux armées anglaises stationnées dans l’ouest de la France, s’entassent dans les hangars ou en plein air en énormes cubes sur des hectares et des hectares réquisitionnés en hâte. Les terres de notre ferme, trop distantes de la gare, échappent à cette occupation.
On accourt observer comme des bêtes curieuses ces troupes qui ont traversé la mer pour nous porter secours. Leur allure alerte et guindée, leurs visages roux souvent barrés d’une moustache, leurs casques ronds et plats un peu ridicules nous
étonnent d’abord. Mais, passé les premiers jours, leurs sourires et leurs gestes amicaux qu’ils nous lancent en formant de leurs doigts le V de la victoire apprivoisent la méfiance et ils sont adoptés. Le pays qui a perdu beaucoup de ses hommes se sent en confiance. Un roulement incessant de camions s'entend au loin et nos chemins creux, jusqu’à présent livrés aux charrettes et aux troupeaux, en sont tout surpris. Notre petite gare n’en revient pas de tout ce chambardement. Posée au bord des rails, elle vit depuis sa naissance dans une douce somnolence. À peine ouvre-t-elle l'œil deux ou trois fois par jour quand un omnibus vide ses rares passagers. Et voici qu’une animation débordante bruit dans ses environs. Des trains de toute part arrivent lourds de marchandises que les soldats rangent sous les hangars ou sur l’aire des champs. Des véhicules militaires ronflent sur les chemins. De jour en jour, la ville de toiles et de baraquements s’étoffe et la gare devient le centre de ce bouillonnement. Consciente de son importance, elle quitte sa léthargie et soudain prend du volume. Le pays entame sa métamorphose.
Les Alliés accumulent des provisions impressionnantes comme pour un long siège. Les deux communautés, anglaise et bretonne, vivent en bonne intelligence. Les militaires montrent une réserve distinguée et les paysans affichent une prudence habituelle, craignant par nature l’étranger. Mais les saluts de victoire, à chacune de nos
rencontres, traduisent la sympathie des soldats.
Deux soldats se promènent un soir à proximité de la ferme. Ils croisent ma mère qui monte du lavoir. Elle les invite. Ainsi débarquent Tom et Harry qui deviennent bientôt les hôtes assidus de nos veillées en ce premier hiver de guerre. On agrandit le cercle, dispose deux chaises et ils trouvent leurs places comme une vieille habitude.
Mes sœurs aînées qui possèdent des notions de leur langue exercent leurs talents et nos invités, trouvant des oreilles attentives et féminines, s’épanchent. Quand on ne se comprend plus, on consulte un dictionnaire ou on s’aide de gestes, et de grands éclats de rire ponctuent les silences.
Ils arrivent de Sheffield et de Liverpool. Ils ont bourlingué, traversé les océans, sillonné les Indes. Dans la cuisine montent des parfums d’exotisme et les senteurs sucrées de tabac blond. Ils servent le thé aux dames qui ne comprennent ni la complexité des goûts ni la subtilité du rituel. Quant à moi, j'apprécie par-dessus tout leurs conserves de sirop d’érable ou de fruits coloniaux dont la forme, la saveur et la couleur sont autant de découvertes. J’oublie en ces soirs les pommes du jardin et les châtaignes de nos bois.
Nos veillées prennent du relief et la présence de nos amis recule mes horizons. Ils m’apportent des relents d’aventures. J’observe ces deux jeunes soldats dans leurs blousons cintrés où clignotent les boutons de cuivre et leur insigne de régiment
plaqué sur l’épaule. On y lit en grosse lettres dorées le mot « Yorkshire ». J’admire aussi leur aisance et leur courtoisie naturelle et découvre avec étonnement ces qualités.
Noël est célébré sous le signe de l'entente cordiale. Un incident cependant a failli gâcher la fête. Tom et Harry ont accepté avec chaleur lPinvitation de ma mère et ont promis d’arriver tôt dans la matinée pour participer aux préparatifs. Les heures avancent. Ils se font attendre. À midi, ils n’ont donné aucun signe de vie. Depuis longtemps, je vais et viens sur le chemin à leur rencontre ou je me hisse sur mon observatoire d’où j’aperçois presque l’orée du camp. Rien ne bouge. Les plus optimistes d’entre nous commencent à douter. À la vue de la salle à manger si accueillante mais vide, je sens mes larmes proches. Ils arrivent essoufflés, les bras embarrassés de cadeaux. Un incident stupide au Camp à fait supprimer les permissions. Au dernier moment, elles ont été accordées.
Cette attente nous rend encore plus précieuse leur présence et eux-mêmes apprécient d’autant plus linvitation. Harry, qui nous a promis un pudding, se met aux fourneaux et Tom décore les pièces.
Le repas est chaleureux, simple, émouvant. Ma mère veille de tout son cœur à recréer une ambiance familiale. Mon père a débouché des vins fameux qu’il tente de faire apprécier sans trop de
succès et le pudding a un goût de pudding et de Noël anglais.
Après le déjeuner, on se réunit autour du feu et comme toujours quand tombe la nuit, en ce jour de Noël, on parle des absents. Le cafard se mêle aux ombres. Ils nous quittent très tard et nous abandonnent devant les braises dormantes pour rejoindre leur camp.
Vers la mi-février, ils arrivent vers onze heures. On s’apprête à monter dans nos chambres quand quelques coups sont frappés à la porte de l'entrée. Tom apparaît dans le rayon de lumière de la lampe pigeon. Sur ses traces Harry manque de s’étaler de tout son long en franchissant le seuil. Ses yeux cireux et la parole épaisse qu’on ne lui connaît pas trahissent d’importantes libations. Ils ont appris leur départ pour une destination inconnue. La guerre les réclame. Ils nous quittent le lendemain et viennent nous saluer pour la dernière fois. Ils entrent, s'installent près des braises sur leurs chaises. Nul n’a le courage ni l’envie de parler. Seul Harry débite quelques propos incompréhensibles. Tom le fait taire puis chacun s’enfonce plus avant dans son silence. Ma mère oublie même d’offrir un verre. Quand la nuit est bien avancée, on s’embrasse et on jure de se revoir, la guerre finie. Mais chacun redoute que cet au revoir ne soit qu’un adieu. Ils pénètrent dans le rai de lumière qui éclaire leur sortie dans la cour puis s’enfoncent dans le noir en dessinant de leurs doigts un timide signe de victoire.
Ils voleront vers la Crète qui leur dérobera la vie.
En ce début de 1940, la guerre se poursuit donc sans le charme britannique, pour nous très loin du front où il ne se passe rien. On réduit le cercle autour du feu. On reprend nos habitudes, nos pommes à croquer et nos châtaignes. Parfois nous reviennent des parfums de tabac blond. Nous espérons une lettre d’eux. Ils restent silencieux.
L'hiver s’est abattu avec une rigueur inhabituelle depuis les premiers jours de l’année. Les tempêtes de neige se succèdent et le gel bloque les routes et les champs. Bètes et humains hibernent. Le nombre des élèves se réduit. J’envie les absents. Mais ni le froid ni les épidémies n'arrivent à bout de ma résistance. Je reste fidèle aux cours de Madame et, tous les matins, je réchauffe mes doigts crevassés d’engelures à la chaleur du poêle.
Les jeudis, entre deux rafales, nous nous échappons, quelques camarades et moi, vers le camp militaire de la gare. Il continue de s’étendre et d’accroitre ses réserves de vivres. Chaque semaine, les tentes de toile se multiplient. Frileuses, elles s’enfoncent dans le sol gelé ou dans la neige. Par leur toit conique s'échappe un serpentin de fumée. Parfois un soldat frigorifié passe la tête par une ouverture. Les sentinelles engoncées dans leur tunique kaki et sous leur casque en galette nous laissent approcher. Fouettées par les vents du nord, elles battent des pieds et des mains, posant pendant quelques minutes leurs armes. Nous jetons quelques mots d’anglais appris au vol. Ils sourient.
De retour à la maison, rien n’est plus merveilleux que le feu de cheminée vers lequel je me précipite.
Comme lhiver, les rares nouvelles qui nous parviennent sont sombres. Arrêté par la neige, Baptiste le facteur ne monte pas toujours jusqu’à nous. Les journaux parlent sans cesse de « Drôle de guerre ». Cette expression révolte mon père. Pour lui, une guerre où rien ne se passe ne mérite plus son nom. Le vieux soldat se souvient de ses jeunes années dans l’ardeur des tranchées. L’oisiveté qui semble régner sur le front en cette époque ne prédit pour lui rien de bon et laisse prévoir de cruels réveils.
Les élèves de l’école colportent d’autres nouvelles pessimistes, arrivées par des chemins détournés, d’un parent qui débarque de la ville, ou de la capitale, d’autres d’une lettre d’un ami ou d’un soldat sur le front. Le matin, ils en font part à leurs camarades. Nous retenons tout ce qui nous semble d'importance pour le répéter après les classes. « Radio-École », comme dit ma mère.
« Radio-École » ne contribue pas à améliorer le moral du pays. Je parle de bombardements en « piqué », de réfugiés, de cinquième colonne, autant de termes mystérieux et de mauvais augure. Mais je poursuis avec fierté mon reportage. Mon père affiche un air taciturne et marmonne quelques commentaires qu’il partage avec Yves. Les nouvelles que je rapporte doivent être drôlement sérieuses pour impressionner tant ces hommes.
La semaine pascale apporte tout à la fois le dégel, un printemps subit et une goutte d’espérance. Le dimanche de Pâques, on prie sans conviction pour les absents et pour la France. Les robes printanières et les chapeaux à fleurs restent dans les placards. Les esprits hibernent toujours. J’ai retrouvé mes nids et l’ivresse de mes expéditions. À nouveau, l’insouciance m’habite et je ne comprends pas cette torpeur pesante qui écrase les adultes.
Les travaux des champs ont débuté avec d’autant plus d’intensité qu’ils ont été retardés par la sévérité de l’hiver. Les hommes multiplient leurs efforts pour remplacer les absents. Jamais l’entraide n’a connu une telle communion.
Les récoltes s’annoncent prometteuses. Les foins commencent sous la conduite d’anciens bientôt aidés par l’arrivée de permissionnaires auxquels des jours ont été accordés pour la fenaison. Cette curieuse décision consterne mon père et tous les combattants de la guerre de 14. Ils ne comprennent pas une telle mesure qui sent trop l’abandon de poste, presque une désertion. Les plus âgés dominent avec peine leur hostilité envers les soldats de cette guerre qui ne semblent pas partager la même rage de vaincre.
Dans ce climat, les foins sont bâclés. Des bruits alarmants inondent le pays tout au début de juin. Les journaux continuent leurs déclarations optimistes. « Les armées alliées sont les plus fortes ! » Et pourtant... Le front craque de toutes parts. Les
divisions allemandes foncent dans toutes les directions sans que nul ne s’y oppose.
Le premier dimanche du mois, un oncle, le frère de mon père, nous rend visite. Il a le rare privilège de posséder un poste de radio. Les dernières nouvelles sont catastrophiques. Les troupes allemandes avancent sur Paris, mais la résistance s’organise ! Le gouvernement se replie sur Bordeaux. Il ordonne que tous les hommes valides qui ne sont pas aux armées soient mobilisés sur place. Mon père et mon oncle vont à nouveau être requis et déjà ce dernier a sorti son fusil pour une chasse de type nouveau : celle de lespion qui, paraît-il, pullule ou celle du parachutiste allemand que lon annonce pour les prochains jours. L'observation des airs et la méfiance de tous deviennent, non sans fierté, la mission des anciens.
Les deux hommes devisent en parcourant les champs comme ils en ont l’habitude. Ils marchent en échafaudant plans et hypothèses. Puis ils s’arrétent, lèvent les yeux et embrassent toutes ces terres qui sont leur raison de vivre. À leurs côtés, je les écoute et je devine un grand vide dans la conversation de l’oncle et une lassitude dans les silences de mon père.
En se quittant, ils se promettent de garder espoir.
Le surlendemain de cette rencontre, l’arrivée de la laveuse ôte toutes les illusions. Marie-Catherine, au petit matin, nous fait part du départ des Anglais.
Depuis la veille, ils lèvent le camp, presque en cachette, abandonnant les entrepôts de victuailles amoncelées pour de longues années de guerre. L'espoir envolé, ils se sauvent à leur tour.
Cette annonce accable ma mère. La présence des soldats anglais dans les parages la rassurait. Pour plus de certitude, elle fait le tour des fermes voisines. La nouvelle se confirme et consterne le pays. On lui raconte des scènes touchantes qui viennent de se passer. Certains se sont présentés au camp pour supplier les soldats de rester, d’autres qui ont noué des relations plus tendres sont au désespoir. Mais ces suppliques ne pèsent pas lourd.
Les derniers officiers réunissent les maires des environs pour leur confier la garde des stocks de conserves. Cadeau empoisonné. À peine les Anglais ont-ils lancé leur dernier salut que la faune des prédateurs s’annonce vers le camp. Elle arrive de toutes parts comme un vol de rapaces.
Certains viennent à pied, d’autres à bicyclette, d’autres encore en camion ou en auto. On en rencontre quelques-uns poussant devant eux des voitures d’enfant. Tous cheminent guidés par leur instinct, en désordre sauvage, vers le butin à conquérir. Pendant des jours, ils pillent des monceaux de vivres. Ne sachant pas traduire les indications écrites en anglais, ils chargent, sans regarder, leurs camions, leurs voitures, leurs cabas, et repartent. Certains amassent des caisses d’une même denrée que toute une vie ne suffirait pas à consommer. D’autres
pensent avoir fait fortune et ne se trouvent riches que de milliers de boîtes d’allumettes. D’autres, plus chanceux, s’ils fument, ont fait provision de cigarettes pour le restant de leurs jours.
Bientôt les bagarres se déclenchent. Comme des charognards dépeçant la même proie, les pilleurs lorgnent le même butin et en viennent aux mains. Les femmes surtout montrent une hargne effrénée. Des hommes ont déniché des bonbonnes de rhum qu’ils consomment aussitôt. Plusieurs, vaincus par cet alcool de combat, meurent sur place, « victimes de la guerre ». L’orgie grandiose dure des jours sous un soleil de fête.
Mes parents et quelques proches voisins considèrent ce pillage comme un coup de poignard donné à leurs amis anglais. Ils se terrent chez eux, puis ma mère et mes sœurs, poussées par la curiosité, filent à bicyclette pour vérifier les racontars incroyables de cette débauche. La réalité est encore plus insoutenable. Elles reviennent écœurées, quelques boîtes de conserve à la main. Mon père s’évade vers ses champs et n’apparait en compagnie d’Yves qu’aux heures des repas. Ils écoutent les derniers récits, les commentent à peine, puis se replongent dans le silence.
L'école ferme précipitamment, nous offrant ainsi des vacances prématurées, mais annonciatrices d’une multitude de surprises, bonnes où mauvaises. Un jour, je cède à la curiosité, par les chemins de traverse, sautant allégrement les talus. Je me