‹ Le temps viendraChapitre 10 sur 30 · UX SERGENT · texte numérisé non relu

UX SERGENT

Nous arrivions à l'Hôtel de Ville : il était couché devant la porte, sur les marches. En nous voyant, il s'est levé et il est venu à nous; il agitait un bâton, et il chantait un psaume. Il est allé droit au fusilier Ralph et il a empoigné le drapeau. Alors Ralph lui a donné un furieux coup de la hampe dans le ventre, et nous tous nous nous sommes jetés sur lui. Le lâche s'obstinait : il a fallu l'assommer à coups de crosse pour lui arracher le drapeau ; mais ill'a mis en pièces.

GRAHAM

C'est clair.

CLIFFORD, haussant les épaules

Un stupide fanatique.

GRAHAM

Que vous faut-il de plus ?

CLIFFORD

Ils n'ont laissé ici que les infirmes et les idiots.

GRAHAM

Celui-là est resté pour faire sauter l'Hôtel de Ville :

il n\ a aucun doute là-dessus. Le paysan continue à !>e lîalancer, suivant des yeux les officiers qui parlent; :i semble

approuver Graham- Voyez, il en convient, le bandit.

CLIFFORD

Il ne comprend pas. Il est fou.

GRAHAM

Ce serait trop facile de s'en tirer avec cette excuse.

CLIFPORD. interrogeant Miles du regard

Docteur...

MILES, examinant négligemment l'homme

Peuh! il va comme vous et moi. C'est un exalté. A ce compte, nous serions tous fous. Et nous savons bien, à vrai dire, que chacun est fou plus ou moins. Celui-là est normal. Bon pour ce que vous en voulez faire.

C'est ridicule. Ce sont les condamnations de ce genre qui alimentent le fanatisme.

GRAHAM

Tant mieux ! Je préfère un franc incendie à un feu qui couve.

CLIFFORD

Belle politique, et humaine !

GRAHAM

La meilleure politique, et la façon la plus humaine de faire la guerre est de la faire impitoyable : on en finit plus vite.

CLIFFORD, aux autres officiers

C'est votre avis?

MILES

C'est mon avis.

Les autres approuvent.

CLIFFORD

Soit. — Fusillez-le.

Les soldats emmènent le prisonnier. Celui-ci, qui n'a cessé de suivre des yeux les gestes et les mouvements des lèvres de ceux qui parlent, tachant de deviner leurs paroles, ricanant nerveusement, et tremblant, regarde les soldats qui le prennent par le bras pour le faire sortir. Il semble alors comprendre; il avance vers Clifford son visage aux traits subitement décomposés. On l'emmène à reculons. Il ne résiste pas, il ne parle pas, il profère quelques sons inarticulés; il tremble et ne quitte pas des yeux CliflFord jusqu'à ce que la porte se referme sur lui.

RICHARD CARNBY

Damnée brute! PJen à en tirer. — Avez-vous remarqué que les moutons aussi, quand on va leur

couper la gorge, tremblent, comme s'ils se doutaient de la chose ?

LEWIS-BROWN, rentrant

Voilà qui est fait. Us auront la nouvelle demain pour l'ouverture de la Bourse. On illuminera dans la Cité. — Et vous avez condamné un homme, à ce qu'on dit? C'est cet individu avec qui je me suis croisé ?

CLODDS, à Clifford

Maréchal, dois-je continuer la lecture de la proclamation?

CLIFFORD

Elle n'a plus de sens. Elle parlait d'amnistie. Les faits la démentent déjà.

LEW'IS-BROWX

Raison de plus pour la publier ! — Vous me pardonnez, maréchal, de dire mon humble mot en passant? — Il faut pallier par des discours l'impression produite par les actes de rigueur auxquels nous sommes obligés, a Graham. Ne croyez-vous pas, général?

GRAHAM

Nous gardons toujom^s trop déménagements avec ces rebelles. On n'en peut venir à bout qu'en les brisant. Mais je ne nie pas l'utilité de la persuasion, quand la force la devance; et je ne vois aucun

inconvénient à ce qu'on parle d'indulgence, pourvu qu'on ne l'applique pas.

CLIFFORD

Vous moquez-vous, monsieur? Croyez-vous que j'engagerais mon nom à des promesses que je serais résolu à ne pas tenir?

GRAHAM

Vous ne faites de promesses à l'ennemi, que sous certaines conditions. S'il viole ces conditions, — et nous sommes sûrs d'avance que ces conditions seront violées, — ■ vous êtes délié de vos promesses.

LEWIS-BROWX

C'est évident. Il n'y a qu'à introduire dans le texte quelques formules simples, qui nous laissent la liberté d'agir à notre gré. — Voyons la proclamation. Vous permettez, maréchal? Il la prend des mains

de ciodds, et Ut. Fori bien. C'est du meilleur effet. a ... garantissons la sûreté personnelle,... Vimniunité de toute vexation... y> Voilà qui est digne de l'armée de Sa Majesté et de son illustre chef. — Il me semble seulement... (C'est parfait... Je vous présente mes modestes observations... Vous en ferez l'usage qu'il vous plaira.) ... Il me semble qu'il faudrait mettre davantage en lumière la noblesse de notre attitude. Car nous sommes vainqueurs ; il nous serait loisible d'user de notre victoire sans

aucun ménagement. Nous ne le faisons pas; au moins l'aut-il qu'on le sache. Si nous ne nous vantons pas nous-mêmes, personne ne le fera pour nous. Ils sont tous là en Europe à calomnier jalousement nos actes, quand nos actes sont un modèle pour tous. « Je ne crois pas que dans l'histoire du monde on ait conduit une guerre avec autant d'humanité. » (i) Y a-t-il rien de plus beau que les sacrifices que nous faisons, pour ouvrir à la civilisation ces terres qui lui étaient fermées par la stupidité de leurs possesseurs, pour y faire entrer de force le commerce, l'industrie et la religion, pour mettre en valeur enfin les richesses inestimables que Dieu y avait placées en dépôt, et qu'il y a une sorte d'impiété à ne pas faire fructifier !

RICHARD CARXBY

Voilà une belle conception, Lewis! L'Angleterre, banquier de Dieu !

LEWIS-BROWX

Elle en est bien le soldat. Le fer et l'argent vont ensemble. — Au reste, je ne tiens pas à mes expressions. Mais n'êtes-vous pas d'accord qu'il y a lieu de souligner, au début de cette prise de possession, nos intentions humanitaires?

(1) Discours de M. Balfour, 20 juin 1901.

CLODDS

Cela me paraît légitime.

GRAIIAM

C'est politique.

LAWRENCE

Et c'est la vérité même.

RICHARD CARXBY, faisant la grimace

Pom' moi, je n'en suis pas.

LE'\VIS-BROWX

Maréchal, qu'en pensez-vous ?

CLIIFORI)

Allez, messieurs, allez. Je serai curieux de voir votre projet< Je vous répondrai ensuite.

LEWIS-BROWN

Écrivez donc, Clodds : a Considérant que... la ciçilisation... V humanité... » enfin, le plus éloquent que vous pourrez. Vous arrangerez cela de votre mieux.

CLODDS, écrivant

Je sais, j'ai déjà écrit cela vingt fois. — ce ... que nous sommes venus défendre les droits de l'humanité et la justice violés. »

LEWIS-BROWN

Parfait, ii parcourt la prociamaUon. La suite cst excellente... c( ... garantissons la sûreté et Vimmunité de toute vexation... respectons toute propriété priçée... »

GRAHAM

Attention! c( Autant que cela est compatible avec les opérations de la guerre. »

LEWIS-BROWN

Naturellement. Écrivez, Glodds.

GRAHAM

c( Et pourvu que les habitants, de leur côté, s abstiennent de tout dommage malveillant à la propriété. »

MILES, ironique

Quelle propriété? La leur?

LEWIS-BROWX

La nôtre. Enfin celle de l'Etat. Vous comprenez bien.

GRAHAM

Cet article vise les destructions de chemins de fer, de télégi^aphes, tout ce qui est de nature à entraver le service public, et la marche des troupes.

MILES, de même

Il ne s'agit que de s'entendre. Enfin nous leur défendons de se défendre.

LEWIS-BROWX

Sans doute. Et c'est ici qu'il s'agit de leur inspirer une crainte salutaire.

GRAHAM, dictant

« Si toutefois des dommages malçeillants sont causés à la propriété, les coupables immédiats de ces actes, et tout individu y impliqué... »

LEWIS-BROWX

c( ... directement ou indirectement... »

GRAHAM

ce ... directement ou indirectement, seront passibles des peines les plus sévères, dans leurs personnes et dans leurs biens, j»

LEWIS-BROWN

Ceci n'atteint que ceux qui peuvent être convaincus de complicité plus ou moins directe dans ces actes de vandalisme. Il est quelquefois difficile d'établir cette complicité. En réalité, les populations entières sont complices ; elles savent, et laissent faire. Il faut les intéresser à la répression des forfaits.

GRAIIAM

C'était mon intention. Mettez. Clodds : ce Non seulement les coupables immédiats de ces actes, etc., etc., mais encoj^e toutes les personnes, munies d'autorité ou non, qui auront permis.., »

LE\VIS-BRO\VX

ce ...OU qui n'auront pas fait hur possible pour prévenir ces dommages malçeillants... »

GRAHAM

ce ...seront passibles de la confiscation ou de la destruction de tous leurs biens. »

CLODDS

Il faudrait être armé aussi contre cette population de femmes, qui reste dans les villes pour nous nuire. Il y a là tout un système d'espionnage organisé, dont nous avons les preuves.

LEWIS-BROWX

Attention, messieurs, attention! Ici il faut de la délicatesse; de la délicatesse, je vous en supplie! Dès qu'il s'agit de femmes, on risque de mettre contre soi toute Topinion publique.

RICHARD CARXBY

Des femmes, allons donc ! Des femelles. 4o

LEAVIS-BRO^VX, avec dignité

Une femme est toujours une femme. Le roi Louis XIV se découvrait, dit-on, même devant une servante. — Au reste, messieurs, comprenez-moi : il ne s'agit pas d'être dupes de notre galanterie; il ne faut jamais être dupe. C'est une question de tact. Avec du tact, on peat tout faire.

CLODDS

On ne tient pas à leur faire du mal. On tient à ce qu'elles ne fassent point de mal.

GKAIIAM

Il suffit de les parquer en tels lieux, où la surveillance soit aisée. Nous en avons déjà parlé souvent. Le maréchal y répugnait. Après les nouvelles preuves que nous avons des informations incessamment transmises à lennemi par l'espionnage féminin, il est impossible de ne pas adopter ces mesures nécessaires. L'intérêt de l'armée l'exige.

LEWIS-BROWX

L'intérêt même de ces femmes et de leurs enfants. Ne seront-ils pas beaucoup mieux dans nos camps que dans leurs maisons? Voyons, docteur.

MILES

Beaucoup mieux? il ne faut rien exagérer. Pas beaucoup plus mal, peut-être. Laissés dans leurs

maisons, ils momTont de faim en moins d'un mois. Dans ces villes à deux pas de l'ennemi, et qui, d'un moment à l'autre, peuvent être attaquées, les provisions sont constamment arrêtées. Il est très difficile de les nourrir.

GRAHAM

Absolument impossible.

MILES

Il est vrai que ces agglomérations dans les camps ne peuvent manquer de produire de fortes épidémies.

LEWIS-BROWX

Ceci dépend de Dieu: ceci ne dépend pas de nous. Et nous pouvons du moins leur donner des secoui's plus efficaces, les ayant près de nous, que disséminés au loin, dans la campagne. N"est-il pas

Vl^i, docteur? MUes hoche la tête d'un air de doute. Enfin,

tout nous commande, nest-ce pas, notre intérêt, comme le leur, de les mettre en lieu sur?

MILES, indifférent

Si vous voulez.

LEWIS-BROWX

Voilà justement ce qu'il faut dire : ce Vu la façon irrégiilièi^e, et contraire aux lois de la guerre, dont l'ennemi conduit les hostilités en arrêtant les pro-

çisions destinées aux habitants paisibles, nous n'ai>ons pas d'autre recours et nous sommes obligés de prendre à contre-cœur la mesure d'envoyer les femmes et les enfants dans des camps protégés, loin du terrain de la guerre. Nous açons la plus sincère sympathie pour les souffrances de ces pauvres gens, dont la responsabilité retombe sur les révoltés et leur conduite inqualifiable, et nous tâcherons de notre mieux d'atténuer ces malheurs. » (i)

LAWRENCE

Bravo, sir Lewis! C'est juste, énergique et plein de cœur.

MILES

On dirait que vous avez fait la guerre toute votre vie. Vous avez le style de ces proclamations.

LEWIS-BROWN

Rien de plus facile à attraper. J'ai appris cela dans les grèves, que nous avons à combattre. — La première chose en pareil cas, c'est de retourner l'opinion publique contre les grévistes, au nom de l'intérêt des grévistes eux-mêmes et de Fliumanité. C'est là un jeu d'enfant.

GRAHAM

Avec cela, je crois qu'ils comprendront.

(1) Lord Kitchener à Botha, IG avril 1901.

LEWIS-BROAVX

Ainsi, toute la portée Immaine de notre œuvre est mise en pleine lumière, sans que nous soyons victimes toutefois d'un sentimentalisme exagéré.

MILES, légèrement ironique

Assurément. La première partie de la proclamation est faite pour nous gagner les sympathies, et la seconde pour ne leur permettre pas de se reprendre.

LEAVIS-BROWN

A'oyez-vous, on peut tout dire à demi-mot; c'est une question de nuance. En tout, il faut du doigté. — Et maintenant, qu'en pensez-vous, maréchal?

CLIFFORD, se levant et allant vers Clodds

Ce que j'en pense ? — Vous permettez, messieurs ? Il prend la proclamation des mains de Clodds et la déchire. — A Clodds : Ecrivez :

(( jf' Tous ceux qui causeront quelque dommage aux télégraphes et chemins de fer, tous ceux qui pa?' quelques moyens que ce soit, directs ou indirects, tenteront de s'opposer aux communications, aux subsistances, à la marche de l'armée, servant fusillés, et leurs biens confisqués.

c( 2' Les çillages et fermes situés à cinq lieues à la ronde de V endroit où auront été commis les attentats précités, seront tenus pour responsables;

les notables emmenés prisonniei^s, leurs maisons brûlées, leurs biens confisqués.

ce 3" Les familles, femmes et enfants, demeurées dans les villes, pillages et fermes des révoltés qui n auront pas effectué leur soumission, dans un délaide dix jours, seront internées dans des camps, sous la surveillance militaire, jusqu'à la fin des hostilités.

ce Dieu sauve le Roi.

ce Sous ma signature et mon sceau, à Christburg d' Afrique , ce 3i mai.

ce Clifford,

(.( Fieîd marshal. commandant en chef. -'

Lewis-Brown et les officiers se regardent et regardent lord Clifford avec stupéfaction, mais ils ne répliquent pas.

LEAVIS-BROWN, bas à Miles

Il est terrible.

MILES

Il passe d'un extrême à l'autre.

LEWIS-BROV\'X, bas à Lawrence

Et c'est lui qui soutient d'ordinaire les mesures de douceur !

LA^VREXCE, bas à Lewis-Brown

Au fond, il est plus impitoyable que c|ui e[ue ce soit.

45 iir.

GRAHAM, à part

Il exagère, mais j'aime mieux cela.

RICHARD CARNBY, allant à Clifford et lui serrant la main

Voilà un viril langage. A la bonne heure ! 11 semble qu'aujourd'hui on ait honte d'être forts et de ployer les faibles sous sa force. Poui'quoi ne pas rougir alors d'être plus beaux et meilleurs? Point de fausse modestie. La guerre est bonne, et la victoire meilleure, (i) C'est la loi du progrès, et la parure du monde. Tous les bruits de la nature, du bourdonnement de l'insecte au fracas du tonnerre, célèbrent des victoires ou des défaites dans le superbe combat de la vie. Vos paroles, maréchal, sonnent comme une fanfare dans ce concert héroïque. Je vous félicite. Cela est beau.

Les officiers haussent légèrement les épaules.

(1) « La guerre est l'éclair de Dieu », prêche un chapelain militaire, à Toronto, en 1899. « C'est Dieu disant : Assieds-toi à ma droite, jusqu'à ce que j'aie fait de tes ennemis ton marchepied. »

— « La guerre est nécessaire à l'esprit de Dieu », dit Carmichael, protestant dirlande, et il le prouve ainsi : « Jésus ne dit jamais un mot contre la guerre. Jean-Baplisle donne des conseils aux soldats, saint Paul emploie souvent avec jouissance des phrases militaires.»

— L'ai-chevéque de Armagh chante la guerre dans des vers : « Les nations se forment noblement sous la pluie rouge de la guerre. Celui qui fit le tremblement de terre et l'ouragan a fait aussi les batailles. De même que le flamhoiement du soleil couchant est de la poussière colorée, la poussière des batailles est l'auréole de Dieu. »

— Charles Kingslej- avait dit avec plus de précision : « Jésus est le prince de la guerre.» (Pour l'étude de ce christianisme sanguinaire, voir le courageux livre de J.-A. Hobson : The Psychologg of Jingoism, 1901.)

CLIFFORD, dédaigneux

Vous trouvez cela beau, monsieur ? Vous vous y connaissez sans doute. Pour moi, je ne suis pas assez artiste pour trouver de la beauté à ce que je fais. Je le trouve ignoble au contraire. J'y suis forcé : je le fais. Le devoir nous oblige parfois à de répugnantes besognes. Il faut les accomplir, il est inutile de les admirer. Pour ceux qui, sans les faire, les admirent, et, sans y être forcés, s'y mêlent par plaisir, ils parlent beaucoup de beauté : mais c'est ce qu'ils connaissent le moins.

LAWRENCE, regardant pai- la fenêtre

Voici le commandant et Mrs. Simpson.

Bien. Laissons les affaires. En voilà assez pour aujourdhui. Je suis fatigué.

Entrent Simpson et Mrs. Simpson.

MRS. SIMPSON

Ah ! maréchal, nous sommes confus de notre retard. Il y avait si longtemps que l'on n'avait trouvé une installation confortable. — Ah ! que c^est ravissant ici !

CLIFFORD, à Owen

Faites le thé.

MRS. SIMPSON

Laissez, je vous prie, je le préparerai moi-même.

LAWRENCE

Eh bien, mrs. Simpson, comment trouvez-vous le pays ?

MRS. SIMPSON

Délicieux, oli! vraiment délicieux ! Nous sommes ravis, Géorgie et moi. Ces petites maisons, ces jardins, ces fleurs, ces poules !... Mais comme c'est joli chez vous, maréchal î Je suis passionnée pour ces grandes fenêtres. Chez nous, nous avons de la glycine qui monte autour des croisées, et, dans le jardin, un amour de puits enguirlandé de campanules. Géorgie, savez-vous, demain, je acux en faire un tableau.

SIMPSON

Faites cela, ma chère, c'est une magnifique idée.

CLODDS

Et les gens du pays, comment les trouvez- vous ?

MRS. SIMPSON

Oh ! ils sont si gentils !

LE^VIS-BRO^VN

^'os hôtes vous ont bien accueillis?

MRS. SIMPSON

Admirablement .

MILES

Qu'est-ce qu'ils vous ont dit ?

MRS. SIMPSON

Oli ! ils n'ont rien dit : ils ne sont pas très causeurs. Mais ils se sont retirés dès que nous sommes arrivés, pour ne pas nous gêner. Ils sont très convenables.

MILES

Et dans la rue. avez-vous rencontré quelqu'un?

MRS. SIMPSON

Oui. Ils ont Fair. tous, de si bonnes gens; ils semblent contents de nous voir.

MILES

Vraiment ?

LE^VIS-BRO^VN

Vous leur avez parlé ?

MRS. SIMPSON

Xon. — C'est-à-dire, j'ai voulu parler à une jeune iemme. qui était sur sa porte. Elle avait des yeux comme des fleurs. Je lui ai demandé si elle permettait que je fisse son portrait. Mais elle ne m'a pas comprise. Elle est rentrée, et elle a fermé la porte. Ils sont un peu sauvages. Je les aime beaucoup.

LAWRENCE

Et miss Simpson, est-ce que nous n'aurons pas le plaisir de la voir ?

MRS. SIMPSON

Oli! à peine arrivée,, elle est allée à l'hôpital. Elle aime tant à soigner ces pauvres gens ! C'est sa passion. Je crois qu'elle voudrait que nous fussions tous malades, afin de nous soigner.

En parlant, elle sert le thé, aidée par Lawrence. RICHARD CARNBY

Penh ! quelle idée de soigner les blessés !

MRS. SIMPSON

Fi. quelle horreur dites-vous là !

GRAHAM

Ma foi. si vous parlez des blessés ennemis, vous n'avez pas grand tort. C'est là de ces gentillesses, qui éternisent la guerre. A peine l'ennemi à terre, on n'a plus qu'un souci : le guérir, pour qu'il recommence. Je comprends qu'on épargne un adversaire blessé : mais il est ridicule de le traiter comme un frère. Le meilleur des ressources de l'armée est absorbé par eux. Ils ont le meilleur lait, de bons lits, des abris confortables, et les caresses des dames par dessus le marché. C'est se moquer du monde.

RICHARD CARXBY

Autrefois, on était logique : on exterminait tout. Vous protestez? Faites-vous la guerre, ou non? J'admets les Doukliobors, les Quakers, les ennemis de toute guerre. Ils sont fous, mais logiques. Mais quand on croit à la guerre, pourquoi se dérober à ses conséquences ? Vous imaginez-vous que vous allez battre un peuple, lui enlever sa patrie, et qu'il sera ensuite votre ami ? Il ne songera plus qu'à se venger. La seule conquête durable est celle où une race se substitue entièrement à une autre, l'efface de la terre. Point de blessés I — Et soyons francs : nous perdons trop de temps et d'argent à soigner nos propres malades. Nous nous empêtrons d'hôpitaux et d'ambulances. On brise l'élan de la guerre; et ce n'est même pas un service que vous rendez à ces malheureux : un homme estropié n'est plus un homme ; mieux vaudrait pour lui être mort.

MRS. SIMPSON

Ah! quel vilain paradoxeur vous faites toujours ! Tenez, buvez, pour vous empêcher de parler.

La porte s'est entr'ouverte. Le petit David a paru sur le seuil, le doigt dans la bouche, regardant la société. Seul Clifford, assis à part des autres, et indifférent à la conversation, l'a remarqué; il lui fait signe, l'appelle, l'attire en lui montrant un morceau de sucre. Le petit, hésitant, ^•ient lentement, sans perdre son air sauvage, ni sortir son doigt de sa bouche. Clifford le prend entre ses jambes, lui donne du sucre, le caresse, le regarde.

LE^VIS-BRO\VX

Eh! voyez donc, mrs. Simpson.

MRS. SIMPSON

Ail I l'amour, qu'il est joli ! quels beaux cheveux! Donnez-le moi.

Tous s'empressent autour de l'enfant, qui se débat. DAVID

X on I — pas vous !

SIMPSON, àClifford

Vous êtes son favori.

MILES

Parbleu I il lui donne des bonbons.

LEWIS-BROWN

Ail ! l'intrigant !

MRS. SIMPSON

Tenez, mon petit ange.

Ils bourrent l'enfant de giiteaux.

SIMPSON

Comment vous appelez-vous ?

DAVID

David.

MRS. SniPSON

Ah! c'est un beau nom, un ]jeau nom. Sayez-vous

qui était David ? L'entant fait signe que oui. Oui? — G'est

bien, vous êtes un joli enfant. — Dites un peu qui était David. Non ? vous ne voulez pas ? — Je pense que vous ne savez pas qui était David.

DAVID

Si, je sais.

:\IRS. SIMPSON

Récitez alors.

DAVID

« ... David dit au Philistin : Tu viens à moi avec Tépée, la lance et le bouclier : mais moi, je viens à toi au nom du Seigneur des armées, du Dieu des troupes d'Israël, auxquelles tu as insulté aujourd'hui. Le Seigneur te livrera entre mes mains, je te tuerai, et je te couperai la tcte, et je donnerai aujourd'hui les corps morts des Philistins aux oiseaux du ciel et aux bêtes de la terre ; afin que toute la terre sache qu'il y a un Dieu dans Israël. »

L'enfant récite d'un ton ûnonnant et convaincu, avec des yeux méchants ; et à la fin, il frappe du poing. Le silence s'est fait. Cliflord a desserré les genoux, et l'a laissé partir. Les autres froncent le sourcil. Seule, Mrs. Simpson, toujours béate, crie : « Bravo! » et applaudit; mais elle s'aperçoit du silence des autres, se tait, comprend vaguement, mais ne veut pas comprendre.

CLIFFORD

Va-t-en !

L'enfaat s'en va à reculons, puis se sauve. GRAHAM

Vermine !

MRS. SIMPSON îi est charmant, ce petit. Elle ne trouve pas d'écho.

Déiolu-nant la conversation. Oli ! je Die réjouis d'être Tenue ici. Nous allons faire tant de bien !

SIMPSON

Nous en faisons déjà.

MRS. SIMPSON

Nous avons tant de choses à leur apprendre !

lavn-rence

Ce n'est pas le choix qui manque. Ils sont ignorants en diable.

MRS. SIMPSON

Tant mieux. C'est délicieux d'apporter à de pauvres peuples arriérés la culture, la morale, la parole de Dieu.

MILES

Oh! je crois que pour la Bible, ils la savent assez bien.

MRS. SIMPSON

Oui, mais ils ne la comprennent pas.

LE^VIS-BRO^VN

Nous la leur expliquerons.

MRS. SIMPSON

Nous leur apprendrons à regarder tous les hommes comme des frères. X'est-ce pas indigne de voir comme ils traitent les pauvres nègres? Les

officiers semblent faire des réserves sur la justesse de cette

critique. X'ètes-vous pas de mon avis? Sir Lewis...

LEWIS-BRO\VN

Sans doute, sans doute. C'est pour cela que nous

sommes venus.

CARNBY

Apprenez-leur d'abord la propreté ; ils en ont bien besoin.

MILES

Nous surtout.

Et le confort.

SIMPSON

MRS. SIMPSON

Et la beauté ! — Nous ferons des écoles. Nous répandrons partout à flots la lumière. Oli ! je suis enivrée de tout le bien que nous allons faire. —

Comme on est heureux de se sentir au service dune grande cause î N'est-ce pas ? comme on sent que « l'Angleterre est l'Israël moderne, chargée d'une mission spéciale par le Seigneur ! » (i)

LEWIS-BROWN

11 est vrai que a nulle nation n'a autant d'occasions d'enseigner la vérité aux autres pays ». (2)

SIMPSON

Ils sont souvent bien ingrats pour nous.

CLODDS

On se heurte à leur fanatisme stupide.

MRS. SIMPSON

N'importe. Il faut faire son devoir. Nous avons avec nous la conscience du Christ.

LEWIS-BROWN, se levant, son verre de liqueur à la main

A sa victoire I

CARNBY

A la nôtre !

Ils lèvent leurs verres.

MRS. SIMPSON

Oh! voyez! un piano! — Lawrence, vous qui

(1) Discours du docteur Watson, du culte évangélique écossais.

(2) Discours de l'archevêque de Canterbury.

jouez d'une façon si ravissante, faites-nous entendre quelque chose, voulez-vous, pour célébrer cette grande journée ?

LAWRENCE

Avec plaisir. Mais vous chanterez.

MRS. SIMPSON

Oli ! non, pas aujourd'hui. Je suis affreusement enrouée.

Lawrence s'assied au piano, et commence.

MRS. SIMPSON, battant des mains

Du Haendei ! — Oh ! c'est si émouvant ! — Du Haendel ici! c'est comme... comme la colonne de feu. qui marchait devant le peuple d'Israël, et éclairait sa route dans le désert.

SIMPSON

Au triomphe de la lumière !

LEWIS-BROWN

A la civilisation !

Au loin, feu de peloton. On fusille le condamné. MRS. SIMPSON

Qu'est-ce que ce bruit?

CLIFFORD

C'est l'écho.

LE^\'IS-BROWN, à Carnby

Ah ! c'est ce...

MRS. SIMPSON

Quoi donc ?

Rien.

MRS. SIMPSON, offrant le thé

Une autre tasse, maréchal?

CLIFFORD

Merci.

Il se lève, et va à la fenêtre.

GRAHAM

A la patrie !

LEWIS-BROWN

A l'Empire !

RICHARD CARNBY

A la conquête de la terre !

CLIFFORD, à par

La terre — six pieds de terre.

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