‹ Le temps viendraChapitre 16 sur 30 · VOIX DU CAMP · texte numérisé non relu

VOIX DU CAMP

Hérode ! Hérode !...

LAWRENCE

Ils l'invectivent.

SIMPSON, mécontent

Il n'aurait pas dû se montrer là.

CLODDS

Il marche à petits pas au milieu des mains menaçantes, et des hurlements.

LAWRENCE

Il est inaccessible à la pitié.

SIMPSON, mécontent

Ce n"est pas convenable. Ce n'était pas là sa place.

MILES

Elles vont le déchirer.

RICHARD CARNBY

Ah ! la gueuse I avez-vous vu? Elle lui a jeté de la boue I

SOLDATS

Gredine î

Un des soldats met son fusil en joue.

RICHARD CARNBY

Tire donc !

Au milieu des vociférations, Clififord paraît au fond de la scène, montant la pente du kopje. Il relève de sa canne le bout du fusil braqué. Impassible, il s'essuie la figure et les bras maculés de boue. Les soldats présentent les armes. Il salue.

CLIFFORD, allant à Miles

Vous avez visité le camp, docteur. Qu'y a-t-il à faire ?

MILES

Il y aurait trop à faire.

CLIFFORD

Le plus pressé.

MILES

Tout est pressé.

CLIFFORD, à Lawrence

Faites creuser des rigoles pour canaliser l'eau qui entre sous les tentes. Vous réquisitionnerez tous les bras valides parmi les prisonniers.

si^rpsox

Jamais ils ne consentiront à travailler, même pour leur bien. Ils mettent leur point d'honneiu' à souffrir.

CLIFFORD

En ce cas, vous prendrez une équipe de soldats.

V OUS entendez, signes de mécontentement parmi les soldats.

Quant aux rations, elles sont insuffisantes : je vous ai déjà dit d'acheter de mon argent tout ce que vous pourrez trouver.

SOLDATS, méconlents

Tout pour eux.

MILES

Le pire est l'entassement de cette multitude.

CLIFFORD

Toujours l'application absurdement outrée des ordres que je donne. — Qui a fait amener ce nouveau convoi de femmes et d'enfants?

SIMPSON

Le général Grahain.

CLIFFORD, fait un geste de colère, qu'il réprime

J'ai dit de n'enfermer que ceux qui ont ouvertement agi contre nous.

SIMPSON

Tous nous sont hostiles. Ils ne se cachent même plus. Ils s'ingénient à nous provoquer, depuis la proclamation.

CLIFFORD

Oui, ils se sacrifient tous à me rendre odieux. Les misérables ! Je l'avais prévu. — Soit. Que

m importe ; Une nouvelle troupe de prisonniers passe sur la scène. D'autreS encore, il hausse les épaules, et regarde les prisonniers qui le dévisagent insolemment. Ccux-ci ne SOnt

pas du pays, a un jeune homme, très brun, à la figure Ime, imberbe, aux yeux intelligents et ardents. Qui êtCS-YOUS ?

LE PRISONNIER

Italien. De la légion de Ricciotti.

CLIFFORD

Que venez-vous faire ici ? Que ne restez- vous chez vous ?

LE PRISONNIER, impertinent

Et vous ?

CLIFFORD

De quoi vous mêlez-vous? L'Italie n'est pas ennemie de l'Angleterre.

LE PRISONNIER

Tout ce qui est injuste est mon ennemi.

CLIFFORD

Vous avez assez à faire chez vous.

LE PRISONNIER

J'ai combattu aussi chez moi. Proscrit par mon pays, je le sers en défendant pour lui les opprimés. Ma patrie est partout où la liberté est violée.

CLIFFORD

D'où êtes-vous ?

LE PRISONNIER

Sicilien. De Caltanisetta.

GLIFFORD

Je connais votre pays. — J'étais là, il y a bien des années, avec votre Garibaldi.

LE PRISONNIER

Vous ? — Vous étiez des nôtres ? — Et maintenant ! . . .

GLIFFORD

Les temps sont passés. C'était une folie d'espérance en la régénération du monde. Le monde ne change pas et ne changera jamais. Vous retardez d'un demi-siècle. Maintenant les nations se disputent l'univers. Malheur à qui désarme, et qui cède un instant au sentimentalisme !

LE PRISONNIER

Que me font vos nations ! Je suis citoyen du monde. Guerre à votre Europe sanglante et caduque ! Et mort à la civilisation, plutôt que d'en supporter les crimes !

GLIFFORD

On n'arrête pas une si lourde machine en se jetant sous les roues.

LE PRISONNIER

Qu'elle m'écrase ! Mais on ne me verra pas. renégat comme vous, porter un jour les armes contre ma foi.

CLIFFORD

Parlez plus posément. Vous êtes un enfant. La tâche TOUS est facile. Vous n'avez aucun lien, vous ne reconnaissez aucune loi. Vous ne vous embarrassez pas de savoir les conséquences de vos actes, ni si vos équipées sont de quelque utilité à la cause que vous servez. J'ai été comme vous jadis. Vous serez un jour comme moi.

LE PRISONNIER

Jamais !

CLIFFORD

Le temps égalise tout. Le temps plie, use, efface tout. — Donnez-moi votre parole que vous ne vous échapperez pas. Vous êtes libre.

LE PRISONNIER

Je vous donne ma parole que je chercherai tous les moyens de m'échapper.

Vous serez donc conduit au Cap, où l'on disposera

de vous, nie salue.

On emmène le prisonnier.

SIMPSON

Qa'est-ce que ces étrangers viennent faire en Afrique? C'est incroyable, cette manie de se mêler des affaires des autres î

CLIFFORD, à MUes

îl est heureux. J'ai été ainsi, Miles. Peu m'importait d'être d'accord avec l'intérêt du pays, ou avec la raison. Je n'écoutais que mon instinct. Il est bien facile d'obéir à son cœur. Mais le difficile, c'est d'agir sans aucune passion. Comment haïr sans jeunesse ? Et comment combattre sans haine ?

MILES

C'est un métier.

CLIFFORD

Il faut être né bureaucrate.

Debora et son enfant se présentent devant le maréchal. CLIFFORD

Que venez-vous faire ici, madame ?

DEBORA

Je viens demander ma place parmi mon peuple : je demande à être enfermée dans le camp, avec les autres.

CLIFFORD

Je n'ai aucune raison d'accéder à votre désir.

DEBORA

J'ai droit à être traitée comme les autres.

CLIFFORD

A Dieu ne plaise ! Je suis votre hôte . Je tous protégerai, autant qu'il me sera possible, des injures de la guerre.

DEBORA

Je ne veux pas de privilège. C'est un déshonneur d'être à l'abri, quand les autres souffrent.

CLIFFORD

Ce serait un déshonneur pour moi, de consentir à votre requête. Vous ne savez pas ce que vous demandez. Ètes-vous désireuse d'exposer la vie de votre enfant?

DEBORA

Vous avouez donc que vous avez envoyé ces innocents à une mort certaine?

CLIFFORD

Je n'ai pas à vous expliquer ma conduite. Faveur ou défaveur, je veux, cela suffit. La volonté du vainqueur est la loi du vaincu.

DEBORA

Que cette loi d'airain se retourne un jour contre vous !

Nous sommes toujours prêts à subir les vicissitudes de la fortune. Puisque vous ne pouvez changer le destin, résignez- vous.

DEBORA

Jamais nous ne supporterons l'odieuse force qui détruit nos droits.

CLIFFORD

X'avez-vous jamais abusé vous-mêmes de la force? Cette terre est-elle à vous? Quand vous y êtes venus, n'appartenait-elle pas à d'autres? Avez-vous été plus respectueux des droits de ses possesseurs?

DEBORA

Quels possesseurs ?

CLIFFORD

Ces nègres, que vous avez asservis ou écrasés.

DEBORA

Et que me font ces esclaves ? Quel rapport entre eux et nous?

CLIFFORD

Ce sont aussi des hommes.

DEBORA, haussant les épaules

Quelle sottise !

Ils ont soufTert aussi.

DEBORA

Il ne s'agit pas de ce que souffrent les autres. Il s'agit de ce que nous souffrons.

CLIFFORD

Tout vient de Dieu. Inclinez-vous.

DEBORA

C'est en Dieu que j'espère, c'est lui qui nous vengera.

CLIFFORD

C'est lui qui vous a frappés.

DEBORA

Jamais! Dieu est avec nous.

CLIFFORD

Il est avec nous aussi. Son nom est inscrit sur nos drapeaux.

DEBORA

Ce n'est pas notice Dieu. Le vôtre n'est pas Dieu. Dieu est persécuté par vous. Mais il sera le plus fort, il vous écra.sera sous lui, comme les pailles sous la roue d'un chariot.

CLIFFORD

Et si votive foi se trompe? Si Dieu tous a abandonnés?

DEBORA

Cela ne se peut. Il n'y aurait pas de Dieu.

Qui sait?

DEBORA

Alors, il resterait nous. Bombardez nos villes, ravagez notice terre, exterminez, si vous pouvez, tous les mâles de notre race, violez les femmes et les filles. Leui's enfants, vos enfants exécuteront contre vous la vengeance, (i)

CLIFFORD

Madame, ne mêlez pas, de grâce, à notre haine ces êtres innocents. Gardez leurs cœurs à l'abri de nos maux : ils ne les connaîtront que trop tôt.

Il se baisse vers l'enfant, qui, familiarisé avec lui, le regarde, et joue avec la dragonne de son sabre.

(1; « Vous pouvez bombarder nos villes et détruire nos viUages, massacrer les jeunes gens, les vieillards et les enfants. Vous pacifierez l'Afrique comme il y a trois siècles Cromwell a pacifié l'Irlande. Ce sera le silence, mais ce ne sera pas la paix. Exterminez, si vous le pouvez, toute la population mâle. Pourvu qu'il reste cinq mille femmes africaines enceintes, elles reconstitueront un peuple semhlal)le à celui que vous croirez avoir détruit. > — Olive Schreiner.

DEBORA

Ne le touchez pas. Vous avez tué son père.

CLIFFORD

Ne soyez pas si dure : c'est un malheureux qui embrasse un malheureux .

Il s'est assis sur un talus, et prend l'enfant sur ses genoux. La conversation a lieu à l'écart des autres.

DEBORA, après un silence, d'une voix plus basse

De quoi votre enfant est-il mort?

CLIFFORD

De la diphtérie.

DEBORA

Votre femme aussi? ciifTord fait signe que oui. Elle est morte avant lui ?

CLIFFORD

Elle a vécu après.

DEBORA

Pauvre femme ! ciifford embrasse l'enfant. Monsieur, vous avez connu la souffrance; comment pouvezvous avoir la cruauté de la causer autour de vous ?

CLIFFORD

Nous ne faisons pas ce que nous voulons. On nous attribue nos actions, parce que nous sommes

les chefs. Plus haut nous sommes dans le commandement, plus nous devons servir.

DEBORA

Je n'admets point ces tristes excuses. Chacun est responsable de ce qu'il fait. Vous l'avez dit vousmême. J'aime mieux vous haïr que vous mépriser.

CLIFFORD

J'accepte la responsabilité de mes actes; mais l'ordre ne vient pas de moi, il vient de la patrie. Je suis soldat, j'obéis.

DEîîORA

Avez-vous renoncé à vos droits d'homme, en devenant soldat? On me l'avait dit : telles sont vos armées. La volonté du chef, voilà leur seule loi. Qu'il lui plaise de faire massacrer leurs frères, les soldats d'Europe n'hésitent point, dit-on. Et c'est vous qui prétendez nous apporter la civilisation? Nous sommes plus libres que vous. Nous ne reconnaissons qu'un maître : notre conscience.

CLIFFORD

Le monde est moins simple que vous ne croyez. Votre vue est bornée à ces espaces déserts, où l'individu règne, sans que rien contrôle son action, que Dieu. Vous ne connaissez pas ces fourmilières

humaines, ces grands États d'Europe, où l'homme disparaît au milieu des hommes. Au dessus des lois de l'individu, il y a les lois de la nation ; et c'est en Tain qu'il tenterait de résister. Il serait broyé, et d'autres assumeraient sa tâche. Si je n'étais point là, un autre aurait ma place, et en userait peut-être plus impitoyablement que moi.

DEBORA

On autorise toutes les lâchetés, sous ce prétexte qu'on empêche un peu de mal, qu'on fait un peu de bien. Cette médiocre bonté est le pire des vices; car elle corrompt les faibles. Tout ou rien ! Ennemis ou amis ! Il y a des degrés dans le crime ; mais le moindre est le crime.

GLIFFORD

Adieu, madame.

Il la congédie froidement.

DEBORA

Non, ce n'est pas possible. Vous valez mieux que vos actes. Vous vous forcez à être dur. Au nom de Dieu ! vous n'accomplirez pas cette tâche abominable, vous ne détruirez pas un peuple juste. Songez qu'il dépend de vous de réduire au silence les dernières voix qui crient pour la justice, de tuer la dernière armée libre.

CLIFFORD

Pensez -TOUS que ce soit moi qui anime ces masses en mouvement? Je les dirige, mais elles m'entraînent. Quand j'aurais la déraison de penser comme vous, il n'y aurait qu'un soldat de changé dans mon armée.

DEBORA

Au moins, si vous ne pouvez empêcher ce crime, ne l'exécutez pas, vous !

CLIFFORD

Assez, madame, nous ne pouvons nous comprendre.

DEBORA

Si, vous comprenez, vous comprenez... Elle lui

prend la main. Ils se regardent en silence. Au nom de VOS

morts î

Clifford se détourne sans parler.

DEBORA, saisissant son enfant, et approchant sa figure de celle de CliflFord

Regarde-le, regarde l'assassin des tiens ! Regardele bien, afin de te souvenir de lui, quand tu seras mort, et de crier contre lui et contre son enfant auprès du Seigneur, avec les milliers d'innocents exterminés comme toi !

SI

CLIFFORD, à Clodds

Reconduisez-les.

DEBORA

Laissez-moi aller avec mes frères. -A

ClilToixl, assis, muet, fait signe à Œ^dds.

DEBORA

Prenez garde : il vaudrait mieux pour vous que je fusse prisonnière dans ce camp. Enfermez-moi !

Clifford regarde d'un autre côté. Des soldats s'approchent de Debora.

DEBORA

A la volonté de Dieu !

On l'emmène avec l'enfant.

Un silence.

LEWIS-BROVv'X, arrivant tout affairé

Où est le maréchal? Il faut que je lui parle. — Ah !... Il voit Clifford et va à lui. Maréchal...

CLIFFORD, se levant brusquement et regardant Lewis-Brown avec une froide colère

Ah ! VOUS voilà, vous î Qu'est-ce que vous voulez ?

LE\VIS-BRO\VN, sans prendre garde au ton de Clifford

Maréchal, il y a urgence. L"eau envahit les puits. Guld-Fontein est .menacé. Il me faut une centaine d'hommes pour combattre l'inondation. Veuillez donner des ordres.

CLIFFORD. les lèvres serrées

Je ne donnerai aucun ordre.

LEWIS-BROWX. stupéfait

Je pense que vous ne m'avez pas bien compris...

CLIFFORD

Je pense que vous, vous m'avez compris. Je ne donnerai aucun ordre.

LE^VIS-BRO^VN, consterné

Mais pourquoi ?

CLIFFORD

Parce que mes soldats sont harassés, et que je réserve leurs forces pour d'autres tâches.

LEAVIS-BROWN, irrité

Maréchal!... Je vois que je me suis mal expliqué. Je ne demande pas, j'exige.

CLIFFORD, éclatant

Vous exigez !... Êtes-vous le maître? Est-ce à vous que l'armée obéit? Ali ! ça, croyez-vous que c'est pour l'amour de vous et de votre or que mes soldats se font tuer, que je compromets mon honneur, . — je ne parle pas de ma vie. C'est bien assez que le monde le croie. C'est bien assez que vous ayez engagé le pays dans cette guerre néfaste, en l'abu-

sant par vos mensonges, que tous ayez volontairement confondu la patrie avec vos spéculations, que vous ayez sciemment envoyé à la mort des milliers d'êtres, en ordonnant des victoires à date fixe. C'est bien assez que vous deviez exploiter la terre engraissée de notre sang. Que la terre et l'or vous appartiennent : notre sang ne vous appartient pas. Nous mourons pour effacer la tache imprimée à l'honneur de la nation par la clique des spéculateurs de Bourse.

LEWIS-BROWX

Maréchal... ces paroles... je ne tolérerai pas...

CLIFFORD

Vous tolérerez. Ce qui est dit, est dit.

LEWIS-BROWN

Mais c'est la ruine !... Considérez, je vous prie,... froidement,... ne vous fâchez pas... Les mines inondées... Si l'on n'agit de suite, il faudra une année avant de pouvoir reprendre les travaux... Comment voulez-vous que je fasse ?

CLIFFORD

Que m'importe ?

LEWT[S-BROWN

Cela n'est pas admissible! Vous oubliez que les intérêts de la Compagnie que je représente ne

sont pas distincts de ceux du gouvernement... L'or aussi est une partie de la grandeur du pays... C'est agir en séditieux... Prenez garde. Je me plaindrai...

CLIFFORD

Le télégraphe est là. Ecrivez au gouvernement. Répétez mes paroles. Dites que tant que je commanderai ici, j'y commanderai seul, et que la première fois qu'un général de la Bourse s'avisera de me donner des ordres, je le ferai reconduire sous escorte à la côte; — et s'ils ne sont pas contents, voilà ma démission !

LEWIS-BROWN, atterré

Maréchal...

Les assistants écoutent, stupéfaits. Le docteur fait signe à Lewis-Brown de se taire, et aux autres de s'écarter. — Silence écrasant. — Lewis-Brown, à qui le docteur parle bas, s'éloigne, furieux et troublé.

:MILES. s'approche de Clififord, dont la surexcitation tombe tout d'un coup, après le départ de Lewis-Bro^sTi

Je vois bien que le mal augniente, mon pauvre ami. Que s'est-il donc passé ? Je ne vous ai jamais vu ainsi. Vous, si maître de vous ! Il y a bien des années que nous vivons ensemble ; et nous avons passé par des moments difficiles. En Inde, en Afghanistan, en Egypte, nous avons eu de mauvais jours. Rien n'atteignait pourtant votre impassibilité. Et c'est ce malheureux Lewis, qui a le privilège de

TOUS mettre hors de vous ! Que tous s. fait cet imbé-

cile ? Prenez ^arde, mon ami.

CLTFFORD

Oui, je le sens, c'est ridicule. On ne devrait pas faire à ces canailles Fhonneur de s'émouvoir de leurs paroles. Mais j'étoufFais ; je ne peux plus me contraindre. En voilà assez, Miles, en voilà assez.

MILES

Qu'y a-t-il de nouveau? Rien n'est chang-é. Tout est aujourd'hui ce qu'il était hier.

GLIFFORD

Oui, c'est justement cela.

MILES

Voyez-vous, Glifford, le mal vient, pour une bonne part, de la manie que vous avez depuis quelque temps de vouloir vous analyser, analyser tout ce que vous faites, comprendre les gens et les choses. Je vous observais tout à l'heure. Vous allez interroger un prisonnier, une femme, vous discutez avec eux. C'est mauA^ais pour l'action, mauvais pour la santé de l'esprit. Il ne faut jamais chercher à entrer dans la pensée des autres. Bon pour un littérateur, qui parle toujours et qui ne fait rien, comme ce pauvre Carnby. Mais nous qui avons à travailler, à quoi cela nous sert-il ? Xous perdons

noti^ temps ; et quand on n'a pas déjà la tête trop solide, comme tous en ce moment, — vous me pardonnez, Clifford? — c'est dangereux. Est-ce qu'il y a du bon sens à chercher les raisons d'agir de son adversaire ? Parbleu ! on sait bien que tout a des raisons. Si l'on voulait en tenir compte, on finirait par ne plus pouvoir remuer le bout du doigt. Je ne connais qu'un remède pour vous : ne pas penser.

Ne pas penser, cela vous est aisé à dire ! — Mais non, mon cher, vous vous trompez ; ce ne sont pas leurs raisons qui me troublent. Toutes les raisons se valent, les nôtres et les leurs : elles ne valent pas cher. Cest autre chose que je ne puis supporter. Le reste, vous lavez vu, je puis passer par dessus, — si déplaisant qu'il soit de faire une guerre à laquelle on ne croit pas. Mais cela, c'est trop.

MILES

Qu'y a-t-il donc, mon ami ?

CLIFFORD

Rien. C'est quelque chose qui s'est passé tout à l'heure.

MILES

Tout à l'heure? — Est-ce que ce serait?... — Voyons, — j'en avais eu le soupçon l'autre jour ; je

ne pensais pourtant pas... Est-ce que cette femme vous aurait tourné la tête ?

CLIFFORD

Quelle femme ?

MILES

Belle question. Celle qui était là.

CLIFFORD, après avoir cherché un instant

Vous êtes stupide, Miles. — Non, non, c'est fini de tout cela. A Dieu ne plaise que j'oublie ma pauvre Maud, endormie dans cette terre î Fi, comment avez-vous pu croire ?

Peuh ! ni la mort, ni la piété, ni aucune raison n'ont jamais fait obstacle à ce genre de folie. Qu'y a-t-il d'impossible ? Elle a bien un sentiment pour vous, elle.

CLIFFORD

Vous êtes fou. Elle dont j'ai fait mourir le mari, elle qui m'invective de ses menaces haineuses !

MILES

Oui, oui. ce sont leurs façons. Les paroles d'une femme ne veulent rien dire. Croyez-moi, je m'y connais. Je l'ai bien regardée. Elle met trop de passion à sa haine.

CLIFFORD, sèchement

Tant pis pour elle. Et que mimporte? — Non, j'ai pitié d'elle, voilà tout, j'ai pitié d'elle ; et ce n'est même pas pour elle.

MILES

Pour qui donc ?

CLIFFORD

Vous avez vu cet enfant?

MILES

Ce petit qu'elle traîne partout avec elle ?

CLIFFORD

Avez- VOUS remarqué ? . . .

Remarqué quoi ?

CLIFFORD

En voilà assez ! Je ne puis le supporter.

MILES

Quoi ? cet enfant ? Je ne comprends pas.

CLIFFORD

Tout le reste, voyez- vous, tout le reste, mais pas cela ! — Assez là-dessus. J'ai trop lutté contre moimême. Je m'arrête enfin.

MILES

C'est-à-dire que vous voulez?...

CLÎFFORD

iMe démettre du commandement, oui.

MILES

Attendez encore.

CLIFFORD

Attendre, toujours attendre. De jour en jour, je suis entraîné par ce mot. J'ai passé ma vie à remettre au lendemain, pour vivre.

MILES

Xoii;v sommes à la veille du dénouement.

CLIFFORD

Non, je vois mieux que vous combien cette guerre exigera encore de souffrances et de sang. Et quand ce serait la fin, j'en cède l'honneur à d'autres.

MILES

Il faut que vous soyez bien hors de votre état normal, pour ne pas aller jusqu'au bout du chemin, où vous avez accepté d'entrer.

CLIFFORD

Eh bien, oui, je suis malade, Miles, en vérité. Vous le savez bien. Qu'un autre prenne ma place.

Suis-je indispensable à l'armée ? Ne peut-on me suppléer ?

MILES

Assurément. Le successeur est tout désigné : Graham.

CLIFFORD

Lui ou un autre. L'Angleterre ne manque pas de bons officiers.

MILES

En attendant son choix, c'est lui qui achèvera votre œuvre.

CLIFFORD

Qu'il ait donc la triste gloire d'y attacher son nom !

UN AIDE DE CAMP, apportant un message

Maréchal...

CLIFFORD lit. — Triomphant

Je les tiens ! — Simpson î Lawrence ! — Eh bien, je l'avais parié. Ils s'enferrent d'eux-mêmes.

MILES

Qu'avez-vous encore inventé ?

CLIFFORD, de même

Voyez- VOUS, il ne sert de rien, quand on veut vaincre, de chercher à imposer ses plans à l'ennemi. Il faut feindre d'entrer dans les siens, lui servir

l'appât dont il use avec tous, et retourner ses propres armes contre lui. Eh ! docteur, il est bon parfois, quoi que vous en disiez, d'avoir la manie de cherclier à lire dans l'esprit d'autrui.

Il écrit sur son genou des ordres qu'il donne à Lawrence. GRAHAM, arrivant

L'ennemi vient.

CLIFFORD, très froid

Je sais.

GRAHAM

Il a fait brusquement volte-face, et marche sur la division deHarcourt. Je pensais bien que c'était là le point faible, et quïl était dangereux de le dégarnir, en lançant la cavalerie à la poursuite des fuyards.

CLIFFORD

C'est bien. Laissez-les faire.

GRAHAM

Harcourt demande des renforts.

Qu'il se replie.

GRAHAM

Ils seront maîtres du passage.

CLIFFORD

Qu'ils passent.

GRAHAM

Il faut qu'ils aient des espions partout. Qui a pu les prévenir aussi vite que la route était libre ?

CLIFFORD

\Ioi.

GRAHAM

Vous ? — Ah ! c'est différent.

CLIFFORD

Ils veulent forcer le passage. A leur aise. Je le veux aussi. — Qu'ils y entrent. Mais ils y resteront.

GRAHAM

Leur retraite...

CLIFFORD

...est coupée. Je savais qu'ils seraient ici cette nuit. La cavalerie de Harcoui't, après une feinte poursuite, a l'ordre de se replier derrière eux à marches forcées. Vous-même, Graham, vous allez à rinstant, par Utrecht et Nazareth, vous rabattre sur le passage, où vous vous engagerez à leur suite. Les crêtes des collines sont occupées. Pour nous, nous n'avons cpi'à attendre, à l'affût. Le gibier vient de lui-même.

LES OFFICIERS

Hurrah ! — Ils n'en réchapperont pas cette fois.

SIMPSON

Le président, dit-on, est avec eux.

LAWRENCE

C'est le coup de grâce pour ce misérable petit peuple.

CLODDS

Ils ne se rendront jamais.

SIMPSON

Gest l'extermination.

GRAHAM, dépité

Je vois avec plaisir que vous savez, quand il faut, user des grands moyens. — Mes compliments.

CLIFFORD

Au travail !

Il frissonne.

MILES

Vous claquez des dents. Prenez un manteau. La pluie est glacée. Ce maudit pays souffle la lièvre.

GRAHAM

Vous semblez souffrant. Ne craignez-vous pas d'aggraver votre mal ?

GLIFFORD

Je vais bien, monsieur, je vais bien. — Allons !

Ils sortent.

MILES, les suivant

Donner sa démission ? — Serment d'ivrogne ou de chasseur. Qui a bu boira. Qui a tué tuei^. On plaint le gibier ; mais il ne s'en porte pas mieux.

Il sort.

Les soldats du poste restent seuls. La nuit vient. Owen et Alan sont assis près d'un feu. — Un silence.

ALAN

Quand cela sera-t-il fini ?

OWEX

Je vois bien qu'on va leur faire encore quelque vilain coup, cette nuit, à ces pauvres diables.

ALAN

Pourvu seulement que ce soit vite fini ! Puisqu'il faut les tuer, qu'on se dépêche.

OWEN

Bien sûr. Quand on tue une bête, il ne faut pas la faire souffrir.

Un silence,

ALAN

Comme le maréchal était irrité !

OWEN

Depuis que nous avons perdu madame et le petit garçon, il est tout changé. Encore, dans la journée, on ne s'en aperçoit pas trop ; il s'occupe, il ne pense pas. Mais le soir, seul, chez lui, il reste absorbé des heures, sans bouger; ou il parle tout seul. Il ne dort pas. Lui qui est si poli et si doux d'habitude, il se met en colère contre moi, pour la moindre chose. Je l'ai écouté l'autre nuit. Il parlait de son petit.

ALAN

Pauvre homme ! Pourquoi le bon Dieu permet-il qu'on ait des enfants, si c'est pour les reprendre tout de suite ?

OWEX

Ah ! c'est toujours bon de les avoir eus à soi, quelques années, ces petits êtres.

ALAN

Cela fait trop de peine après, quand ils s'en vont.

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