‹ Le temps viendraChapitre 17 sur 30 · OV^-EN · texte numérisé non relu

OV^-EN

On sait bien que tout finit par de la peine. Il faut prendre le monde comme il est.

ALAN

S'il n'y avait que sa peine à soi ! mais on les fait souffrir, eux aussi.

OWEX

Il vaut mieux souffrir et avoir été, — pas vrai ?

ALAN

Peut-être bien. Mais je ne sais pas pourquoi.

OWEN

Moi non plus. Mais je sens ça.

ALAN

Comme tout est difficile à comprendre, tout !

Il montre machinalement le ciel et la plaine. Un silence.

OWEN

D ne faut pas laisser éteindre le feu. ii remue le brasier. On est trempé par la pluie, tout le jour. Et quand le soleil vient de se coucher, il vous tombe une glace sur les épaules.

ALAN

Regarde là-bas, Owen.

OWEN

Des feux sur les collines. C'est l'ennemi.

ALAN

Des feux comme chez nous. Ils se faisaient signe, de montagne en montagne.

ICO

Et les cornemuses se répondaient dans la nuit.

ALAN

Et les cloches des vaches, tu te rappelles, Oweii ?

CWEN

On croyait les entendre passer autour de soi. Elles sortaient des lacs et des herbes de la prairie.

ALAN

Les lacs ! Les étoiles fourmillaient dedans. C'était comme des poissons.

OWEN

Gomme on est loin, Alan ! — Et pourquoi est-on venu ?

ALAN

Pourquoi?

UN SOUS-OFFICIER, appelant Alan ! Alan se lève sans répondre.

OWEN

Tu t'en vas?

ALAN

C'est mon tour de faction.

ICI vr.

OWEN

Allons! — Heureusement, voilà la pluie qui a

cessé.

ALAN

Je ne sais pas ce que j'ai. Je suis triste.

OWEN

Moi aussi. Cela n'est pas gai.

ALAN

Enfin!...

Il s'éloigne.

OWEN

Aie l'œil ouvert. L'ennemi est loin. Mais on n'est jamais sûr.

Alan rejoint une patrouille qui s'éloigne. D'autres soldats reviennent de faction, et s'approchent du feu. Ils se chauffent, mangent et fument.

SOLDATS

Je suis glacé jusqu'aux os. — Chien de temps!

— Regarde-moi ça. il montie ses souliers. Des semelles trouées. Plus rien ne tient.

— Et le soir, pour se refaire, voilà ce qu'on a à manger ! Juste de quoi ne pas crever !

— Et après, on ira se coucher dans la boue et dans l'eau !

— Malheur ! il vaudrait mieux être morts.

— Vous êtes bien délicats. Vous avez été gâtés. Si TOUS aviez pris l'habitude, comme moi, depuis votre enfance de faire votre lit dans la boue de Londi'es, vous trouveriez que celle dïci sent bon. On n"a pas assez à manger? On a tout de même quelque chose. On peut se chauffer; et on n'a à se préoccuper de rien. On n a à penser à rien. Je ne trouve pas ça si malheureux. Qu'il fasse beau ou mauvais, qu'on fasse ceci ou cela, je m'en fiche. Au bout du compte, on est toujours des héros.

— Jolis héros ! Si seulement on se battait ! Mais il n'y a pas moyen. Dès qu'on arrive, ils décampent. On va devant, ils passent derrière. On va derrière, ils passent devant. On ne les voit jamais, même quand ils sont là ; on se promène tranquillement, on reçoit un coup de fusil ; impossible de dire d'où ça vient. Ils filent dans l'herbe comme des serpents. Ce n'est pas des hommes. C'est des fantômes.

— 11 paraît qu'on les tient, cette fois.

— Oui, oui, je connais la chanson. Ça fait la vingtième fois.

— C'est peut-être la bonne.

Ebenezzer. — Ah! si c'était!... Ah! les cochons! nous ont-ils fait assez souffrir ! Bon Dieu î Si on les tient cette fois, ça fera du bien de se venger, de leur casser les reins, de leui^ piler la cervelle. Chameaux !

— Penh! je ne les hais pas tant que ça, moi.

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— Oui, je te connais, tu n'en épargneras pas un.

— Bien sur. Mais c'est sans rancune.

— Oui, comme la cuisinière qui ne hait pas le poulet, mais qui lui tord le cou.

Ebexezzer. — Eh bien, moi, c'est avec rancune, et je ne le cache pas, bon Dieu! — Ne laisse donc pas le feu s'éteindre! — Si je pouvais les faire rôtir tout vivants, leur cnioncer la broche dans le cul!... Canailles, qui osent éterniser la guerre, avec leur diabolique entêtement! — Il faut être fous, fous furieux, pires que des chiens enragés! Résister, résister à l'Angleterre ! Gredins !

— Dis donc, c'est pourtant assez naturel, ce qu'ils font là.

Ebexezzer. — Quoi! quoi ! c'est naturel ?

— Dame ! un peuple qu'on attaque !

Ebenezzer. — Ce n'est pas un peuple. Ce sont

des rebelles. Pour être un peuple, il faut être nombreux. Mais une poignée, des bandes en guenilles!

— Ils n'ont même pas d'uniforme. Ce n'est pas une armée.

— Ce sont des sauvages anthropophages. Est-ce que tu ne sais pas qu'un jour ce vieux monstre de Paul Krûger a fait mettre une demoiselle toute nue entre deux morceaux de bois, et l'a fait scier vivante, parce qu'elle ne voulait pas lui livrer un secret ?

— Allons donc !

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— C'est ie révérend Alsopp cpii l'a dit. (i)

— Ali ! le scélérat ! si je le tenais !

— Ouat! Il a fdé, le drôle, avec tout son magot.

— Moi, ce qui me révolte le plus, c'est leur hypocrisie à tous ces cafards-là, qui tiennent leur Bible d'une main, et leur mauser de l'autre.

— Sapristi !

— Qu'est-ce que tu cherches ?

— J'ai perdu mon Nouveau Testament!

— Je te prêterai le mien.

— Non, c'est le mien que je veux.

— Tu n'as qu'à en demander un autre à Mrs. Simpson. Us en ont des paquets.

— J'irai demain.

— C'est crânement beau, ces histoires.

— Pour ça, c'est bien écrit.

— Moi, ce que j'aime le mieux, c'est la nréface de lord Wolseley.

— Et rUnion-Jack qui est gravé dessus. (2)

EbENEZZER, entêté dans son idée. — De qUCl droit

est-ce qu'ils se défendent? C'est indigne. Il faut les tuer avec aussi peu de pitié, que des rats empestés!

(1) Rév. John Alsopp. (J.-A. Hobson : The Psychology of Jingoismj

(2) Les soldats anglais, partant pour l'Afrique, reçurent chacun un exemplaire du Nouveau Testament, décoré de YVnion-Jack, et précédé d'une préface de lord Wolseley (Hobson : ibidem)

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OWEN

Écoute un peu pourtant, si on venait chez nous aussi...

Ebenezzer. — Je n'écoute rien. Il faut être un damné coquin pour résister aux soldats du Roi. Quand FAngieterre demande à un pays de se soumettre, il doit être trop honoré quon lait choisi p our faire partie de l'Empire le plus glorieux du monde.

— Tout de même, il peut ne pas bien comprendre. Il faudrait lui expliquer...

Ebenezzer. — On se tue à leur expliquer. Ils font exprès de ne pas comprendre. Ils sont entêtés comme des bourriques. — Et puis, il ne faut pas tant d'explications. L'Angleterre a droit à l'empire de la terre. Si elle permet à quelques autres nations d'exister, c'est par modération pure. Mais je vois bien qu'il faudra en venir à tout prendre, pom* la gloire de Dieu, et parce que les plus forts doivent commander aux plus faibles : c'est la morale.

Un grand silence.

Un soldat, à mi-voix, montrant l'espace autour d'eux. —

Comme c'est grand, tout ça!... On est perdu...

Silence.

OWEN, gravement

Les plus forts, camarade ?. . . Qui est le plus fort ?. . . io6

11 ne faut pas dii^ ça. On est toujours plus faible pour quelque chose...

Silence. Ils se taisent tous, en regardant le feu. Au loin, la sentinelle crie : '( Qui vive? » deux fois. On entend une poursuite. Puis un double coup de feu. Une voix appelle au secours. Au premier cri, les hommes se sont jetés sur leurs fusils, et courent, sans parler, avec des jurons. Au dehors, une voix crie : « Par là, camarades! » — Ils reviennent, rapportant Alan, blessé.

SOLDATS

Ah ! nom de Dieu !

ALAN, faiblement

Il est blessé aussi. Je l'ai tu tomber.

Quelques soldats retournent sur leurs pas, et reviennent avec le jeune prisonnier italien, blessé.

— Il vit encore.

EBEXEZZER

Salaud !

Il veut l'assommer d'un coup de crosse. ALAN

Non!

OWEN

Laisse!...

Il arrête le bras d'Ebenezzer. — On met les deux blessés près du feu.

LE JEUNE ITALIEN, insolent

Un peu de patience/ donc. Je m'en vas. Le temps de prendre congé. Je ne file pas à l'anglaise, moi.

— C'est ce petit Italien qui causait avec le m are chai.

— Il voulait s'évader.

Les soldats ne s'occupent que d'Alan.

ALAX^ à Owen

Tu vois, tu vois, je le pressentais ! Ah ! mon Dieu î

SOLDATS

Où est-il blessé ?

— Portons-le à l'ambulance.

ALAN

Ah ! ne me remuez pas, au nom du Christ î

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