UN OFFICIER
Le curieux, c'est que l'ennemi aussi sait qu'il est pris, et qu'il attend. Si on écoutait bien, on entendrait battre le cœur des deux armées.
CLIFFORD rit, — puis sèchement
A vos postes, messieurs.
LES OFFICIERS, entre eux
Il est comme un chat, qui joue avec une souris. — Quel silence ! qui croirait qu'on est si près d'une bataille ?
Ils sortent.
CLIFFORD , à lui-même
Silence. Silence. Beauté de la nuit, la pluie apaisée, les oiseaux dans les arbres... Et dans quelques minutes, la ofuerre va aboyer !...
UX OFFICIER, s'approchant
Maréchal, le fusilier Owen refuse d'obéir. Il faisait des discours contre la guerre. On l'a arrêté.
CLIFFORD, frappe sur la table, avec colère
Le misérable î — Comme si ce n'était pas assez d'avoir à combattre ces enragés î II faut qu'on ait à fusiller ses propres soldats ! — Il se permet de discuter les ordres de la patrie ! C'est bien assez des chefs ! Si les soldats sen mêlent ! — Amenez-le !
L'officier sort.
Cllfford boit.
On entend passer des troupes derrière le mur de la maison. Le docteur arrive.
CLIFFORD, un peu excité
Ah ! vous voilà, docteur ! Vous attendez votre heure, pour achever ce que nous aurons commencé ?
31 ILE s
Quand commencez-yous ?
CLIFFORD
Vous êtes bien pressés, tous.
MILES
On dirait que vous vous plaisez à prolonger Fattente.
CLIFFORD
Je l'avoue, il y a une jouissance à sentir la destruction suspendue dans lair, à penser qu'il suffit d'un signe pour la déchaîner.
MILES
Le vieil homme de guerre se réveille.
C'est le meilleur moment de la bataille, quand la bataille est gagnée, avant d'être livrée.
MILES
Alors, ils sont bien pris, cette fois?
CLIFFORD
Ils sont dans ma main. Je n'ai qu'à vouloir. — Il rit. C'est curieux, dites donc, Miles, que je pourrais ne pas vouloir... Buvez donc.
Il lui verse et se verse à boire.
MILES, lui mettant doucement la main sur le bras
Non, mon ami, assez. Laissez cela. Vous êtes déjà un peu plus nerveux qu'il ne faut.
CLIFFOP1.D, laisse son verre et continue son raisonnement
Je pourrais... Non, je ne puis rien. Ils sont pris. Mais moi aussi. Je ne suis plus libre.
MILES
Tant mieux. C'est un grand bien de n'être pas trop libre.
Un aide de camp apporte un message. ClifiFord le lit. Miles veut s'éloigner.
CLIFFORD
Attendez, Miles, je voudi^ais vous dire...
Il achève de lire, écrit quelques mots sur le verso du papier, et le rend à l'aide de camp qui repart.
Écoutez, Miles. Vous êtes mon ami, mon vieux et fidèle ami. Vous me rappeliez aujourd'hui que nous avions traversé ensemble bien des moments difficiles. Vous vous souvenez? Dans un combat contre les Afghans, il nous fallait passer à tout prix, sans ramasser nos blessés : nous savions les tortures qui les attendaient. Nous nous étions promis, si l'un de nous deux tombait, que l'autre l'achèverait. Vous vous souvenez ?
MILES
Et par Dieu, je l'aurais Mt.
CLIFFORD
Je pense bien. Moi aussi. Nous avions promis. — Eh bien, Miles, c'est à peu près la même chose aujourd'hui. C'est-à-dire, ce n'est pas l'ennemi que je crains ; c'est bien pis ; — enfin, — en un mot,... prenez ceci.
Il lui tend un revolver.
MILES
Quoi?
CLIFFORD
Vous tenez à mon honneur, n'est-ce pas ?
MILES
Comme au mien.
CLIFFORD
Eh bien, s'il était nécessaire pour le garder, usez de ceci, et ne me manquez pas.
MILES
Mon pauvre ami, en est-ce là vraiment ?
CLIFFORD, dans un état de surexcitation anormale qui augmente à mesure qu'il parle, avec de brusques alternatives d'emportement et d'alTaissement.
Ne craignez rien. J'accomplirai mon devoir, mon devoir de soldat. Mais c'est une chose honteuse.
honteuse, Miles. Vous le savez bien. Nous n'osons pas nous le dire. — Vous me demanderez alors pourquoi je le fais ? C'est là le plus terrible. A côté de ma conscience, j'entends une autre voix qui me crie : « Marche ! qu'importe ce que tu penses? » Je suis un champ de bataille entre deux volontés ennemies. Dans mon état normal, j'eusse fait et exécuté mon choix, quel qu'il fût, sans permettre à ma pensée de le discuter. Mais je suis affaibli d'une façon ridicule ; je me fais honte. Vous avez eu tort de m'empécher de me retirer. Miles. Il y a un mois, je le pouvais. A présent, il est trop tard. Revenir sur ses pas, ou simplement s'arrêter, ne serait pas seulement la perte de ce paj^s, mais de la suprématie anglaise, de l'Empire tout entier. — Me tuer? — Cela ne résout rien. Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne me suis pas arrêté un instant à cette lâcheté. — Obéir à ma conscience? Je ne le puis sans trahir. — Obéir à mon pays ? Il le faut bien. Mais mon être se cabre. — Je ferai ce que j'ai dit, et j'irai jusqu'au bout. Ai-je tort? Je ne veux pas y penser. Mais j'y pense malgré moi, et j'ai la tête si étrangement malade, que je ne sais jamais bien ce qui arrivera de moi, la minute d'après. Voilà pourquoi. Miles, je vous ai demandé ; il faut me promettre. Surveillez-moi ; et si ma volonté fléchissait une minute, rendez-moi ce service, brûlezmoi la cervelle. Vous m'avez compris?
MILES
Oui.
CLIFFORD
Vous promettez ?
MILES, après un court silence
Parfaitement.
Ils se serrent la main.
Nous n'en viendrons pas là.
CLIFFORD
J'espère bien. Mais je veux montrer à cette gueuse de pensée, qu'elle ne me dominera pas, que je l'écraserai. Ahî c'est une chose grotesque que cette raison, quand une fois on Ta laissée contrôler le devoir... Il faut la tenir en bride... — Je me sens si las, Miles. Vous ne pouvez savoir quelle fatigue. Je ne dors pas. Et j'ai des troubles. Je pense,... vous savez,... à mon petit. Cette nuit, j'ai rêvé qu'il me reprochait de le faire mourir encore une fois.
MILES
Ne parlons plus de cela, Clifford.
CLIFFORD
Oui. — Quelle brute ridicule je fais ! L'absurde machine que la nôtre ! cela tient à un fil. — Dites-moi, Miles, je compte bien ne pas vous donner cette peine. Mais enfin, au cas où arriverait
cette sottise, je veux vous écrire un papier, pour que vous puissiez attester que c'est par ma volonté que vous aurez agi.
MILES
Oui, je pense, ce sera plus correct.
CLIFFORD
Merci, vieux camarade. — Poignée de mains. — Je me sens plus calme déjà.
MILES
Vous le serez tout à fait, quand la bataille sera engagée, et que vous n'aurez plus le temps de revenir sur vos décisions.
CLIFFORD
Oui, c'est bon de n'avoir plus à vouloir. Que les choses veuillent pour nous. J'envie ceux qui ne pensent jamais, comme cette canaille, ii montre les
soldats en sentinelle à l'entrée de la porte. — Deux soldats amènent Owen. Miles s'éloigne. — ClifTord se verse machinalement à boire.
Te voilà, imbécile! Qu'est-ce qui t'a pris? Tu fais le rebelle? Crois- tu que j'aie le loisir de m'occuper de toi? Es-tu ivre, fou, malade, ou quoi? ii boit.
OWEN
Non, maréchal, je vous demande pardon. Je suis dans mon bon sens, et je ne veux plus me battre.
CLIFFORD
Tu ne veux plus? Tu as peur?