VEX
Si j'avais peur, je risquerais moins à me battre qu'à faire ce que je fais.
CLIFFORD
Alors, quoi?
OWEN
On souffre trop, on fait trop souffrir. Je ne peux plus continuer.
CLTFFORD
Qu'y veux-tu faire? Tuer, ou être tué.
OWEX
J'aime mieux être tué. Si je suis tué, je ne souffrirai plus. Si je tue, je fais souffrir, et je souffre.
CLIFFORD
Où as-tu été pêcher cela? Voilà trois mois que tu te bats sans protester. As-tu reçu une inspiration du ciel?
OWEX
Il n'y a quà réfléchir. C'est pour comprendre ce qu'on fait maintenant, qu'il faudrait une autre
intelligence que la mienne. Moi, je n"y parviens pas.
CLIFFORD
Tu n'as pas besoin de comprendi^e. Obéis. Tes chefs sont là pour penser à ta place.
Je sais bien que vous pensez beaucoup mieux que moi. Si vous disiez ce que vous pensez !...
CLIFFORD
Comment! gredinî ce que je pense... J'essaie de te sauver, et tu fais l'insolent!
OWEX
Xon, je ne voulais pas dire... mais j'ai bien vu, des fois, que vous n'êtes pas très heureux non plus... Pardon.
CLIFFORD, brusquement apaisé
Que veux-tu, mon pauvre garçon? La vie n'est pas gaie. Gela ne sert à rien de se révolter. Ce n'est pas nous qui avons fait le monde. Il ne vaut pas cher,
OWEN
Vous êtes bon; mes camarades sont de braves gens : je ne suis pas méchant non plus. Et pourtant, nous faisons tant de mal.
CLIFFORD
Si les meilleurs se retiraient comme toi, le monde serait aux pires.
OWEN
Si les meilleurs font le mal, ils sont pires que les méchants; car ils savent ce qu'ils font.
CLIFFORD
Yas-tu raisonner longtemps? Je ne discute pas avec toi. — Tu refuses d'obéir : c'est la mort. — Mon garçon, tu n'y penses pas. Tu es de mon comté, de ma maison. Nous sommes solidaires. Tu ne vas pas nous déshonorer? On dira que tu es un lâche.
OWEN
Vous ne le direz pas, maréchal.
CLIFFORD
Si, par Dieu.
OWEN
Non.
CLIFFORD
Je te dis que je te tiens pour un misérable, si tu...
OWEN
Vous ne le pensez pas.
CLIFFORD
Tète de mulet! — Tu ne vas poui'tant pas
m' obliger à te faire fusiller, voyons, Owen, mon filleul!
OWEN
Ne m'en veuillez pas, milord. Je ne peux pas faire autrement.
ClifForcl frappe du pied, tourne le dos, hésite. — La fusillade éclate au dehors.
UN OFFICIER, accourant
Maréchal... ils se décident enfin... ils attaquent. Ils veulent forcer le passage.
CLIFFORD, monte à cheval. — A Owen
Tu seras fusillé.
Il part au galop, avec ses officiers.
Owen reste avec les deux soldats qui le gardent.
L UN DES SOLDATS, après qu'ils se sont parlé tout bas, s'approche de Owen, et lui dit à mi-voix
Owen... On ne fait pas attention à toi... File.
OW^EN, ébranlé
Tu crois que je puis?
LE SOLDAT, sans le regarder, sans avoir l'air de lui parler
On ferme les yeux. Dépêche.
Owen fait un mouvement pour gagner la clôture du jardin. Puis il revient.
OWEN
Non. C'est mieux que je reste.
LE SOLDAT
Mais, malheureux, tu n'y couperas pas.
OWEN
Je sais bien. Mais si je fuyais, on dirait que j'ai fait cela par lâcheté, comme le maréchal disait.
LE SOLDAT
Qu'est-ce que ça te fout? Tu ne tiens donc pas à vivre ?
Si, beaucoup, surtout maintenant.
LE SOLDAT
Qu'est-ce que ça te coûterait de fiche un coup de fusil ou deux à ces sauvages ?
l'autre SOLDAT
Pas même besoin de viser. On tire en l'air.
Owen secoue la tête.