DEBORA ET LES FEMMES
A moi, à moi, — mon Dieu !
MRS. SIMPSON
Broie-les ! broie leur orgueil !
DEBORA
Venge-nous ! Brûle-les dans ta flamme éternelle.
NOËMI, inspirée
« Qu'ils soient aussi forts et aussi nombreux qu'ils voudi'ont, ils tomberont comme les cheveux
sous le rasoir, et ils disparaîtront ! — J'entends déjà les fouets qui retentissent au loin, les roues qui se précipitent, les chevaux qui hennissait !«.. L'épée TOUS exterminera, le feu vous consumera, comme un nuage de hannetons !... »
MRS. SIMPSON, inspirée, — hors d'elle
Dieu a dit. Dieu a dit : « Marchez contre Amalec, détruisez tout ce qui est à lui, ne lui pardonnez point. Tuez tout, depuis Thomme jusqu'à la femme, jusqu'aux petits enfants, jusqu'à ceux qui sont encore à la mamelle, jusqu'aux bœufs, aux brebis, aux chameaux et aux ânes ! »
DEBORA
Fais le miracle !
MRS. SIMPSON
Le miracle !
DEBORA
Tu peux tout. Quand il le faudrait, ne peux-tu bouleverser Tunivers, pour faire triompher tes élus?
LES FEMMES, Debora, Noëmi, Mrs. Simpson, tendant les mains au ciel
A nous ! A nous î
Lawrence accourt, entouré d'autres officiers.
LAWRENCE
Ils sont pris ! Le président est pris ! tous leurs chefs ! Ils sont pris !
Les femmes s'affaissent, en poussant des cris, et se tordant les mains. Mrs. Simpson exulte et déclame un ( Te Deum ».
LES OFFICIERS, dans une confusion joyeuse
Ils ont voulu forcer le passage. Le cheval du président s'est abattu. Le vieux a roulé dans la boue. On Fa ramassé tout étourdi, avec une épaule démise. Les siens voulaient le reprendre. On s'est battu autour, comme des guerriers d'Homère. Enfin, nous avons arraché le morceau. Nous l'avons, lui, et quelques-uns de sa bande.
— Et les autres?
— Ils se défendent encore. Mais la mitraille les balaie. Ils tombent comme des mouches. — Où est le maréchal ? — Voici qu'on les amène.
On pousse tout sanglants et couverts de boue, déchirés, salis, le président, grand vieillard barbu, à face simiesque, en redingote, nu-tête, — et plusieurs autres prisonniers, de seize à soixante ans, — en redingotes, en vestons mal boutonnés, en bras de chemise, — nu-tête ou avec des chapeaux mous, ou des chapeaux melons défoncés. — Les officiers s'esclaffent.
LES OFFICIERS
Ah ! bon Dieu ! laissez voir ! — ha î ha î comme ils sont faits ! — Voilà une tenue ! — Et c'est ça qui nous tenait tête ! N'est-il pas humiliant de forcer
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des gentlemen à se battre avec cette espèce î Sont-ils sales ! — Et le vieux, c'est un singe ! — Ah ! vieux drôle, tu voulais résister à l'Angleterre ! — Il faut le mettre en cage !
Les femmes, abattues, se sont relevées, avec des cris de désespoir, en voyant les prisonniers. Elles tendent les bras vers eux : « Père, père ! — mon homme ! — mon pauvre petit gars ! d — Les soldats anglais les repoussent. Les prisonniers, très froids, se taisent, l'air indifférent.
MRS. SIMPSOX, exultant, montre les prisonniers aux femmes
Eh bien, le voilà, le miracle ! Êtes-vous satisfaites?
NOÊMI, se frappant la tête contre la terre
« J'ai regardé la terre, et je n'ai trouvé que néant. J'ai considéré les cieux, et ils étaient sans lumière. »
DEBORA, se levant, et montrant le poing au ciel
Ah ! c'est trop, à la fin ! c'est trop î tu es donc sourd ? tu nous trahis ! tu n'existes pas ! tu ne fais rien ! tu ne peux rien ! Imbécile ! Brigand ! Nous te prions sottement ! Il n'y a que nous, que nous sur qui compter. Ce miracle, c'est de nous seuls qu'il peut venir ! David ! David ! quand te lèveras-tu ? Quand frapperas-tu Goliath?
Le petit David, debout auprès de sa mère, tressaille, regarde
autour de lui, d'un air sombre et buté. Au milieu des huées des officiers anglais, qui rient au nez
des prisonniers, le maréchal paraît. Un grand silence se
fait. Le maréchal se découvre, va au président, et lui tend
la main.
Monsieur, votre héroïsme a retardé, autant qu'il était possible, un dénouement que l'inégalité des forces rendait inévitable. Je vous souhaite la bienvenue, et je me réjouis de recevoir un aussi noble adversaire.
Le président regarde de ses gros yeux mornes le mai'échal, et la main qu'il lui présente ; il fourre ses mains dans ses poches et lui tourne le dos.
CLIFFORD, blessé, fronce le sourcil, — puis après un moment, d'un air hautain et un peu dépité, il s'adresse à Clodds
Glodds, demandez-lui, je vous prie, s'il ne lui plairait pas de faire momentanément trêve à ses ressentiments, et de s'entretenir avec moi.
Clodds s'approche du président, qui continue à tourner le dos.
LE PRÉSIDENT, entre ses dents, comme s'il parlait à un autre
Je ne le connais pas.
CLIFFORD
Je suis lord George Lindsey, baron Cliffbrd, généralissime de l'armée de S. M. B.
LE PRÉSIDENT, parlant de coté, tournant à peine la tète
Eh bien, que faites-vous ici? Allez-vous-en.
CLIFFORD
Monsieur, il ne sert de rien de nier les faits. ^ ous êtes nos prisonniers. Votre cause est vaincue. Votre
défaite tous honore, mais il serait vain de ne la point reconnaître. Pour moi, je n'ai qu'un désir, c'est d'en diminuer la tristesse pour vous. Je suis fâché de prolonger un combat qui ne peut qu'élargir la fosse où votre peuple tombe. Mettez fin à cette lutte inégale. Ordonnez qu'ils se rendent : je suis prêt à vous accorder une capitulation aussi honorable que le permettent les instructions de mon gouvernement.
LE PRÉSIDENT
Qui croyez-vous donc que je sois, pour donner cet ordre à ces garçons ? Pensez-vous qu'ils se battent pour moi, comme vos troupes domestiquées d'Europe ? Ils se battent pour leur conscience, et ils se battront tant qu'il leur plaira, tant qu'il plaira à Dieu, jusqu'à ce qu'ils meurent, ou qu'ils vous aient battu.
CLIFFORD
Les laisserez-vous massacrer ?
LE PRÉSIDENT
Je n'ai plus part à l'action. J'attends.
CLIFFORD
Quoi ?
LE PRÉSIDENT
La victoire de Dieu.
CLIFFORD
Vous n'avez plus deux milliers d'hommes.
LE PRÉSIDENT
« Le Seigneur dit à Gédéon : Ce peuple est encore en trop grand nombre. C'est par les trois cents hommes qui auront pris l'eau avec la langue, sans mettre les genoux en terre, que je vous délivrerai. »
CLIFFORD, haussant l'épaule
Vos généraux sont pris. Votre peuple n'a plus de chefs.
LE PRÉSIDENT
Le chef ne peut être pris. Le chef est Dieu.
CLIFFORD
Dieu a parlé.
LE PRÉSIDENT
« Après nous avoir affligé six fois, le mal ne nous touchera pas une septième. »
CLIFFORD
La septième fois, votre peuple ne sera plus.
LE PRÉSIDENT
On ne tue pas un peuple qui ne veut pas mourir.
CLIFFORD
Vous savez bien que l'Angleterre ne cède jamais. i4i
LE PRESIDENT
Vous ne pouvez rien.
CLIFFORD
Tous voulez me pousser à bout?
LE PRÉSIDENT
Vous ne pouvez rien. S'il plaît à Dieu, vous nous tuerez. S'il ne lui plaît point, vous vous démenez en vain. Nous sommes en sa main. Peut-être a-t-il disposé de vous déjà. J'attends.
CLIFFORD, hors de lui, à ses officiers
Finissons-en ! Cest trop de patience enfin. Sonnez la charge ! Ecrasez ces fous ! que leur sang retombe sui^ eux ! Je suis vainqueur. Je suis... Coup de
feu. ClifiFord, surpris, porte la main à sa poitrine. Je SUIS mort... Il tombe.
Pendant la conversation du maréchal avec le président, le petit David, inaperçu de tous, s'est approché de la table, où le docteur a laissé le revolver que Clifford lui a donné. Il l'a pris furtivement ; il le tâtonne, comme sans but, — puis, brusquement, sans qu'on ait pu s'y attendre, il tire sur le maréchal. — Il reste, l'arme tombée à ses pieds, stupéfait et atterré de ce qu'il a fait. — Stupeur générale, suivie de clameurs confuses. Tous les yeux se portent vers le maréchal. Seule Debora regarde l'enfant, glacée d'effroi, sans pouvoir parler ni bouger.