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CHAPITRE m

LES AUTEURS DES MINIATURES

En abordant ce sujet, il est une question qui se pose avant toute autre. Est-il possible d'indiquer les noms des artistes excellents qui ont collaboré à l'illustration du Térence des ducs? Il faut répondre franchement par la négative. Je n'irai pas jusqu'à dire que nous les ignorerons toujours ; mais actuellement les hypothèses qu'on présenterait ne sauraient résister à une critique un peu sérieuse. Tout ce qu'on peut faire, c'est d'essayer de discerner la part de chacun des collaborateurs, car il est manifeste que plusieurs artistes ont travaillé à cette belle illustration. Je ne m'interdirai point sans doute de comparer les miniatures du Térence avec certaines peintures d'autres manuscrits de même époque et exécutés dans le même milieu; mais, comme les noms des illustrateurs de ces volumes nous sont également inconnus, il n'y aura rien à tirer de cet examen pour ce qui concerne la personnalité même des enlumineurs. Est-ce à dire que ces comparaisons manquent d'intérêt? Non, certes. Il y aura toujours avantage à rapprocher des œuvres d'art qui présentent des points de contact évidents. Lorsqu'on a su grouper ainsi des peintures sorties, sinon du même pinceau, au moins du même atelier, qu'un hasard heureux, hasard bien rare, je le reconnais, nous livre le nom de l'enlumineur de l'un de ces manuscrits, et c'est d'un seul coup tout un horizon qui se découvre à nous. En attendant ce résultat si désirable, mais si lointain peut-être, il faut nous contenter de ce que nous pouvons voir immédiatement.

Dès une première inspection de l'ensemble des peintures du Térence un classement s'impose. L'œil le moins exercé sera frappé de différences telles qu'il ne saurait confondre toutes ces miniatures en un bloc. Nous mettrons donc d'un côté celles de V Andrienne, de V Eunuque, de Phormion et de VHécyre, c'est-à-dire les figures i à 4g et 93 à 132. D'un autre côté nous

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rangerons les illustrations de V Héautontimorouménos, figures 50 à 68; d'un autre encore, celles des Adelphes, figures 6g à 91. Pour cette dernière comédie, il faut noter qu'il y a eu ici une petite erreur matérielle du directeur de l'enluminure, et que c'est le miniaturiste des Adelphes qui a exécuté la première scène de Phormion, figure 92. En groupant les figures qui décorent Y Andrienne, Y Eunuque, Phormion et YHécyre, je n'entends point affirmer qu'elles sont toutes l'œuvre d'un artiste unique. Je constate simplement un air de famille, une tonalité très voisine, beaucoup de points communs, une grande similitude dans les types et les costumes des personnages, dans l'arrangement général et le décor. L'architecture y est à peu près identique, dans une teinte claire, tendre, blanc crème ou rosé, dont on trouve sans doute d'autres exemples à la même époque, mais qui est néanmoins assez caractéristique. On y remarque des colonnettes grêles aux chapiteaux élégants et aux bases toutes semblables. Les maisons sont très petites, beaucoup trop petites si on les compare aux personnages qu'elles doivent abriter. Elles sont en général couvertes de tuiles plates, ordinairement rouges, et surmontées de tuyaux de cheminée, de forme ronde le plus souvent. Le verre des vitres y est fait d'argent et traité en trompe-l'œil. Il en est de même de l'eau des ruisseaux ou de la mer. Les carreaux de dallage affectent les formes et les couleurs les plus variées. Les ferrements des portes y sont en général minutieusement dessinés. Parmi les monuments il en est qui ont des toits arrondis, suivant la mode conventionnelle qui voulait qu'on figurât ainsi les palais et les maisons de l'Orient ou même de Rome. On y voit bon nombre de plafonds de bois très soignés; quelques-uns sont également arrondis en forme de voûte. Certains personnages, dans l'intérieur des appartements, se détachent vigoureusement sur des fonds tout à fait sombres, notamment aux figures 10 et 20. Les accidents de terrain et les rochers sont encore traités à la mode ancienne, cônes plus ou moins tordus et tourmentés qui ne rappellent que de bien loin la nature. En revanche, les arbres n'apparaissent pas sous un aspect trop archaïque. Divers objets et certaines étoffes sont entièrement faits d'or mat, comme le chaudron de la figure 1 et le costume du soldat fanfaron de Y Eunuque (1).

J'arrive maintenant aux détails qui semblent séparer nettement les quatre comédies que je viens d'indiquer des deux autres, c'est-à-dire de Y Héautontimorouménos et des Adelphes.

Pour ne parler d'abord que des objets inanimés, on remarquera que

(i) Figures 29, 30, 40, 47, 48 et 49.

les rues sont recouvertes de larges pavés, tout au moins dans les illustrations de \ Aiidrienne, de \ Eunuque et de Phormion. A la vérité, on n'en voit point dans YHécyre; mais il n'y en a non plus aucun exemple dans VHéautontimorouménos et dans les Adelphes. Un autre trait plus caractéristique nous est fourni par la façon dont les miniaturistes ont figuré le sol extérieur. Tandis que dans Y Héautontimorouménos et les Adelphes la terre est, sauf quelques rares exceptions, toute parsemée de fleurettes blanches, jaunes ou bleues, on n'en voit presque aucune dans les quatre autres comédies. Le sol, dans ces dernières, est en général ou entièrement nu ou simplement gazonné. Il suffira, pour constater cette disparité, de comparer les différentes figures de la planche XXV. La figure 92, bien qu'appartenant à la comédie de Phormion, a. été exécuté par l'illustrateur des Adelphes. Fidèle à ses habitudes, celui-ci a constellé de fleurs le sol de cette figure 92. Son confrère de Phormion n'en a mis aucune aux figures 94 et 95, qui pourtant représentent aussi des scènes se passant en plein air.

Si nous examinons les personnages eux-mêmes, la diff^érence du faire de chaque artiste apparaîtra encore plus manifeste. Dans YAndrienne, Y Eunuque, Phormion, YHécyre, hommes et femmes sont en général de taille élevée, ou du moins il existe entre chaque partie de leur corps une juste proportion. h' Héautontimorouménos, au contraire (figures 50 à 68), nous montre des personnages un peu gros, trapus; chez la plupart d'entre eux le buste est très développé, si on le compare aux jambes qui sont courtes. Le type des visages est aussi très différent. L'architecture est beaucoup plus simple : on n'y voit aucun édifice comportant des colonnettes à chapiteaux ou des ornements quelconques.

Quant à l'illustration des Adelphes, elle se distingue nettement de celle des autres comédies par des caractères très tranchés. Si l'on y voit, comme dans Y Héautontimorouménos, des champs ornés d'herbes fleuries, l'architecture y est, en revanche, plus compliquée et assez richement décorée. Point de maison simple, mais des monuments, de véritables palais où surabondent les détails d'ornements, avec des plafonds de bois savamment travaillés, de minces colonnettes supportant des portiques, de gracieuses galeries. Les personnages ne ressemblent que bien peu à ceux de Y Héautontimorouménos et nullement à ceux des quatre autres comédies. L'artiste qui a illustré les Adelphes est sans doute moins habile que les enlumineurs des autres pièces : certains de ses personnages sont franchement mauvais, comme, par exemple, l'homme qu'on voit à gauche de la figure 81. Toutefois, on remarquera dans son œuvre des types dessinés avec une singulière énergie, notamment aux

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figures 69, 70, 77, 79, 84, faces tourmentées, marquées de rides profondes. On y voit aussi des jeunes hommes et des jeunes femmes qui ne sont point dépourvus d'une certaine élégance : tels ceux que nous offre la figure 71.

De toutes ces remarques et de beaucoup d'autres observations trop minutieuses pour être rapportées ici, je crois pouvoir conclure que l'illustration du Térerice des ducs est due à la collaboration de trois artistes différents.

Le premier aurait dessiné et peint les miniatures qui ornent les quatre comédies de \ Andrienne, de V Eunuque, de Phormion et de VHécyre, figures 1 à 49. et 93 à 132.

Un second aurait illustré Y Héautontimorouménos, figures 50 à 68.

C'est à un troisième qu'il faudrait attribuer les vingt-trois peintures des Adelphes, figures 69 à 91, plus la première figure (92) de Phormion.

Toutefois, si l'on admet que l'auteur des peintures de Y Andrienne, de

Y Eunuque et de Phormion est le même qui a illustré YHécyre, il faut bien reconnaître qu'il a été mieux inspiré quand il s'est agi de décorer cette dernière pièce. UHécyre présente, en outre, certaines particularités assez remarquables. D'abord, on n'y observe point de rues couvertes de larges pavés. Puis, le dallage des salles, uniformément gris brun, est toujours formé de petits carrés parfaits. Enfin, les ciels y paraissent plus lumineux que dans tout le reste du volume; il semble que les autres miniaturistes les ont peints à l'aide d'une couche uniforme de couleur bleu foncé et que l'illustrateur de YHécyre a dû d'abord étendre sur le fond une couche de couleur bleu clair, après quoi il a couvert tout le haut du tableau de points très fins d'un bleu plus sombre. Ce serait donc là un procédé particulier, qui séparerait l'enlumineur de YHécyre des autres miniaturistes ses collaborateurs. On peut, en somme, être assez facilement tenté de conclure que l'artiste de YHécyre doit être distingué des enlumineurs de Y Andrienne, de

Y Eunuque et de Phormion. Dans cette hypothèse, c'est donc quatre miniaturistes qui auraient collaboré à l'illustration du Térence des ducs.

A quelque avis que l'on se range, il est bien difficile de ne pas réserver du moins une place de choix à la première miniature de YHécyre (fig. 116). Peut-être ignorera-t-on toujours la personnalité de l'artiste incomparable qui l'a imaginée et exécutée; mais, quel qu'il soit, on ne saurait se lasser d'admirer son entente des couleurs, son dessin d'une perfection absolue, sa grâce, son habileté, et plus encore la simplicité des moyens qu'il emploie. L'enlumineur qui, dans les premières années du quinzième siècle, a su

exécuter le petit tableau dont on trouve ici la reproduction en couleurs, laisse bien loin derrière lui la plupart des miniaturistes de son temps. La jeune Philotis et la vieille Syra qu'il nous montre sont des personnages qui vivent et respirent. Elles sont, l'une et l'autre, des femmes modernes ; depuis cinq cents ans que l'artiste les a créées, elles n'ont pas plus vieilli que ne se sont fanées les couleurs de leurs vêtements. Et, puisqu'il est de mode aujourd'hui d'appliquer aux peintres excellents dont la personnalité ne nous est pas connue le nom même d'une de leurs œuvres marquantes, pourquoi, en attendant que la lumière se fasse plus vive, n'appellerions-nous pas ce glorieux anonyme le Maître de la Philotis? Il fut bien un maître, en effet, celui qui peignit cette gracieuse jeune femme au chapeau excentrique, mais tout moderne, et cette matrone aux allures masculines dont l'âge seul pourrait être respectable. Si c'est lui qui illustra toute la comédie de VHécyre, reconnaissons qu'il s'est surpassé lui-même dans l'exécution de cette première scène.

C'est là une page délicieuse, l'une des plus charmantes que nous ait léguées le moyen âge. S'il y eut pour illustrer le volume un directeur de l'œuvre, ne serait-on pas tenté de croire que c'est l'auteur de cet exquis tableau qui, après avoir distribué à ses collaborateurs leur besogne, s'est réservé la meilleure part et qu'il y a mis sa griffe magistrale? Nous ne pouvons guère aujourd'hui, avec nos idées modernes, imaginer que le créateur de la Philotis a pu se trouver placé sous la direction de l'enlumineur qui décora V Héautontimorouménos. Et pourtant qu'en savons-nous? Est-ce le talent de l'artiste ou la bienveillance du protecteur qui créait la dépendance de l'un au regard de l'autre? 'Vraisemblablement des livres comme celui-ci, exécutés sur l'ordre d'un prince, étaient donnés à l'entreprise à quelque libraire, qui y employait des miniaturistes de son choix. Il fallait faire vite, car à toutes les époques les bibliophiles ont eu hâte d'avoir entre les mains les livres qu'ils convoitaient. Après avoir fait écrire le volume où des places blanches étaient réservées pour les miniatures, l'entrepreneur devait donc, pour gagner du temps, distribuer les cahiers entre plusieurs enlumineurs. Nous ne saurions douter que c'est là ce qui a eu lieu lorsque nous constatons, comme dans le Térence des ducs, une inégalité si manifeste entre les diverses peintures dont il est orné.

Mais admettons pour un moment que c'est bien le directeur de l'illustration de tout le volume qui s'est réservé dans notre Térence la première scène de VHécyre. En serons-nous mieux instruits de sa personnalité? On pourrait penser que, si le manuscrit a été fait pour le duc de Guyenne,

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ce qui, comme on l'a vu, n'est point certain, on pourrait penser, dis-je, que c'est l'enlumineur en titre de ce prince, Haincelin de Haguenau, qui a dirigé tout le travail. C'est là une opinion qui a été plusieurs fois exprimée depuis 1886, époque à laquelle j'ai montré que le Térence des ducs avait eu pour possesseur Louis duc de Guyenne. L'hypothèse est séduisante. Haincelin fut, en effet, enlumineur et valet de chambre du dauphin depuis 140g jusqu'à la mort de ce prince en 1415 (1). Peut-être est-ce lui qui déjà en 1403 décorait des armes et de la devise d'Isabeau de Bavière deux étuis de cuir pour mettre les livres de la reine (2). C'est bien en tout cas notre Haincelin qui, en 1404, travaillait, en collaboration avec Jacques Cône et Ymbert Stanier, à l'illustration d'une Bible en latin et en français que le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, faisait faire cette année-là et qui fut donnée plus tard au duc de Berry (3).

Mon excellent ami le comte Paul Durrieu a cru pouvoir attribuer à l'atelier de Haincelin de Haguenau (4) les illustrations d'un somptueux manuscrit du Livre de chasse de Gaston Phébus (5) . Si l'on admettait cette hypothèse, il faudrait renoncer à chercher la main du peintre Haincelin dans le Térence des ducs, car je ne vois de rapprochement à faire entre aucune des miniatures de notre Térence et celles qui décorent le Gaston Phébus de la Bibliothèque nationale. — On a pensé aussi avec quelque raison que la Bible en latin et en hançais qui fut faite pour le duc de Bourgogne et à

(1) « Le dauphin Louis, duc de Guyenne, avait pour peintre et valet de chambre, en 1414-1415, François d'Orléans, et pour enlumineur et valet de chambre, en 1409-1415, Lancelin (sic) de Haguenoe. » (B. Prost, Liste des artistes mentionnés dans les états de la maison du roi et des maisons des princes^ du treizième siècle à l'an i^oo, dans Archives historiques, artistiques et littéraires, t. I" (1889-1890), p. 426.

(2) « A Haincelin, peintre, demourant a Paris, pour deux estuis de cuir, pour mettre les livres pour la royne, et lesquels il a pains aux armes et a la devise de ladite dame. — Pour ce, le 24° jour de septembre [1403], 72 s. p. » (Arch. nat., KK 43, fol. 39 v°.)

(3) En vertu d'un mandement de Jean sans Peur, duc de Bourgogne, du 22 mai 1407, il fut payé, cette année, « a Jaques Rapponde la somme de LX frans d'or, lesquelz du commandement de feu Mgr le duc, cui Dieu pardoint, et par ordonnance de maistre Jehan Durant, conseiller de mond. Sgr, ycellui Jaques bailla et délivra pour faire ystorier la Bible en latin et en françoiz que led. feu Mgr faisoit faire, laquelle mond. Sgr a donnée a mons. de Berry, aux personnes qui s'ensievent : c'est assavoir a Ymbert Stanier, enlumineur, XXIII frans, le premier jour de mars mil cccc et III [v. st.]; item, le IIP jour du mois ensieuvant, a Jacques Cone, paintre, XX frans; item, a Hainsselin de Huguenot, enlumineur, le XVIP jour de may mil cccc et quatre, XVI frans. » — Cité par Bernard Prost, d'après Archives de la Côte-d'Or, B 1547, fol. 142 V, dans Quelques acquisitions de manuscrits par les ducs de Bourgogne Philippe le Hardi et Jean sans Peur, à.d.-a.?, Archives historiques, artistiques et littéraires, t. II (1890-1891), p. 343-344, note 9.

(4) La Peinture à l'exposition des Primitifs français (1904), p. 61, 62.

(5) Bibl. nat., ms. fr. n° 616.

laquelle travaillèrent Jacques Cône, Haincelin de Haguenau et Ymbert Stanier, pourrait être identifiée, soit avec le manuscrit français 166 de la Bibliothèque nationale, soit préférablement avec le manuscrit 167 de la même Bibliothèque. Mais, là encore, la comparaison n'est guère concluante, et je n'ai su trouver aucun trait de ressemblance entre les peintures de l'un ou l'autre de ces volumes et celles du Térence des ducs. Il ne paraît donc pas qu'on puisse affirmer que l'enlumineur Haincelin ait coopéré à l'illustration de notre manuscrit.

Quant à Jacques Cône, dont on s'est beaucoup occupé depuis quelque temps, sa collaboration à notre Térence est tout aussi problématique. Je ne pense pas, du reste, qu'on ait jamais songé à lui attribuer une part dans la décoration de ce manuscrit; mais, si certaines hypothèses émises tout dernièrement se trouvaient suffisamment étayées pour nous convaincre, il faudrait bien se rendre à l'évidence et compter le mystérieux Jacques Cône au nombre des illustrateurs du Térence des dncs. Quelques explications sont ici nécessaires.

Il y a bien des années déjà, j'avais constaté que plusieurs miniatures du Térence de l'Arsenal, notamment de la comédie des Adelphes, devaient être rapprochées d'autres peintures exécutées au commencement du quinzième siècle pour décorer certains volumes ayant appartenu aux princes bibliophiles de cette époque. J'avais surtout en vue le très intéressant manuscrit des Cas des nobles hommes et femmes de Boccace, qui a fait partie de la bibliothèque des ducs de Bourgogne et qui se trouve aujourd'hui à l'Arsenal (1). Un examen plus minutieux de ces deux volumes m'a convaincu que quelques miniatures du Térence et du Boccace peuvent être sans hésitation, je crois, attribuées au même enlumineur. D'autre part, certain miniaturiste dont on retrouve la main dans le Boccace a sans doute collaboré à l'illustration de toute une série de manuscrits, au premier rang desquels il convient de placer un remarquable Livre du trésor des hystoires depuis la créacion du monde jusques au pape Jehan XXII (2), un somptueux Livre des merveilles du monde que Jean sans Peur, duc de Bourgogne, offrit à son oncle le duc de Ben y (3), un bel exemplaire du traité, si souvent copié au moyen âge, des Propriétés des choses de Barthélémy l'Anglais, traduit

(1) Bibl. de l'Arsenal, ms. n" 5193. Ce manuscrit figure deux fois dans les catalogues de la bibliothèque des ducs de Bourgogne, publiés par BarrOIS, Bibliothèque protypographique, n" 880 et 1648.

(2) Bibl. de l'Arsenal, ms. n" 5077.

(3) Bibl. nat., ms. fr. 2810.

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par Jean Corbichon (i), et aussi le célèbre Livre d'Heures du maréchal de Boucicaut, qui appartient actuellement à Mme Edouard André. Il y a encore des miniatures dues au pinceau de cet artiste dans un manuscrit de la bibliothèque de Thirlestaine House, à Cheltenham, comprenant les douze derniers livres d'une traduction française de la Cité de Dieu (2). On en peut reconnaître également dans deux beaux exemplaires du Livre des femmes nobles et renommées de Boccace, l'un à la Bibliothèque nationale (3), l'autre faisant partie de la collection de M. Henry Yates Thompson, ainsi que dans le tome II d'une Bible Mstoriale (4) et dans un volume qui contient une traduction française de Tite-Live (5).

Beaucoup d'autres manuscrits renfermant des œuvres de cet enlumineur ou de ses élèves pourront sans doute être retrouvés. Mais quel est ce miniaturiste qui semble avoir joui d'un véritable crédit auprès des princes français sous le règne de Charles VI? M. Paul Durrieu proposait naguère de l'identifier avec Jacques Cône. « L'œuvre capitale de Jacques Coene, écrivait M. Durrieu (6], est le Livre d'Heures du maréchal de Boucicaut, que Mme Edouard André a bien voulu prêter pour l'Exposition [des Primitifs français]. Jacques Coene n'a pris aucune part, quoi qu'on en ait dit, à l'exécution des Très riches Heures du duc de Berry de Chantilly; mais sans parler d'autres volumes, tels qu'un livre d'Heures du duc de Berry conservé à Bruxelles, il a beaucoup travaillé à l'illustration d'un manuscrit célèbre de la Bibliothèque nationale, le Livre des merveilles du monde, donné au duc de Berry avant 1413 par son neveu le duc de Bourgogne Jean sans Peur. » Il n'est pas douteux que l'illustrateur du Livre des merveilles a coopéré à la décoration des quelques manuscrits que j'ai indiqués plus haut et de bien d'autres sans doute. Je ne sais s'il a également collaboré au Térence des ducs; mais il y a eu certainement des points de contact entre l'artiste qui illustra les Adelphes de notre Térence et l'un de ceux qui exécutèrent certaines miniatures du beau Boccace de F Arsenal (7). En effet, si l'on examine avec un peu d'attention bon nombre de peintures de ce Boccace, notamment celles des

(1) Bibl. nat., ms. fr. 9141.

(2) Ms. fr. 4417.

(3) Bibl. nat., ms. fr. 598.

(4) Bibl. nat., ms. fr. 10.

(5) Bibl. nat., ms. fr. 259.

(6) Comte Paul DuRRiEU, La peinture à l'exposition des Primitifs français (1904), p. 60-61.

(7) Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 5193. Bien que des miniatures puissent lui être attribuées à différentes pages du volume, c'est dans la grande peinture du feuillet 305 qu'on retrouve sans hésitation la main de l'artiste qui nous occupe.

feuillets 127, 130 v°, 133 v°, 141 v°, 208, 305, on remarquera d'abord que les types des personnages, surtout en ces deux dernières miniatures, sont absolument identiques à ceux qui se voient dans le Livre des merveilles (1), dans la Bible historiale (2) et dans les autres manuscrits signalés ci-dessus; mais on ne manquera pas de s'apercevoir aussi que les décors au milieu desquels se meuvent ces personnages, en particulier celui du feuillet 208, sont trop semblables aux décors du Térence, notamment celui de la figure 84, pour n'être pas de la main du même enlumineur, ou du moins pour n'avoir pas été copiés sur les mêmes modèles. Il y a donc parenté évidente entre certaines peintures des Adelphes du Térence des ducs, d'une part, et, d'autre part, plusieurs miniatures des manuscrits que j'ai signalés plus haut. Mais l'artiste qui, dans ces œuvres, se révèle par des particularités très notables est-il vraiment Jacques Cône? M. Durrieu avait paru assez afïirmatif en 1904; il s'est montré depuis plus hésitant : « Les curieux, écrivait dernièrement mon savant confrère, pourront voir dans un travail que je dois bientôt faire paraître en Belgique, les raisons qui me portent à proposer de reconnaître dans Jacques Cône ou Coene le maître dont nous avons étudié les productions, et je ne désespère pas d'arriver un jour à être en mesure de trancher définitivement la question. En attendant, je garderai encore, pour plus de prudence, les épithètes provisoires de Maître des Heures de Boucicaut ou de Maître aux cygnes (3). » Cette réserve, je l'avoue, m agrée infiniment mieux qu'une affirmation catégorique, et j aurai quelque peine à reconnaître expressément la main de Jacques Cône dans les illustrations de tous ces volumes tant que nous n'aurons pas sur ce peintre des renseignements plus précis.

En réalité, je ne vois donc jusqu'à présent aucune raison péremptoire pour attribuer une part de collaboration dans notre Térence pas plus à Jacques Cône qu'à Haincelin de Haguenau. Mais, si l'on ne peut indiquer le nom d'un seul des illustrateurs de ce beau livre, au moins n'est-il pas interdit d'exprimer une opinion au sujet de l'origine probable de quelquesuns d'entre eux. On a longuement discuté sur la nationalité des auteurs de certaines peintures. Emanent-elles de Flamands ou de Parisiens? La question

(1) Bibl. nat., ms. fr. 2810.

(2) Bibl. nat., ms. fr. 10.

(3) Comte Paul DuRRiEU, Le Maître des Heures du maréchal de Boucicaut (1906), p. 36. C'est dans Les Arts anciens de Flandre, recueil périodique publié à Bruges, fascicule V, que M. P. Durrieu a exposé les raisons qui militent en fav'eur de l'identification de Jacques Cône avec l'auteur des miniatures dont il est question ici.

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n'est pas facile à trancher et peut-être restera-t-elle toujours insoluble. Cependant, pour bon nombre de ces œuvres, je ne serais pas éloigné d'admettre que nous possédons une marque d'origine, un moyen, je ne dis point infaillible, de reconnaître si nous avons affaire à un artiste flamand.

Tous ceux qui ont examiné des peintures du moyen âge, miniatures ou tableaux, ont dû remarquer que l'architecture en est le plus souvent de pure convention. Beaucoup de peintres dessinent des monuments, qui, si on les voulait construire, s'écrouleraient à quelques mètres du sol (i). C'est seulement assez tard que des artistes, comme Jean Fouquet, par exemple, élèvent des temples et des palais qu'un architecte pourrait exécuter. Les enlumineurs du moyen âge n'ont en général qu'un assez médiocre souci de la réalité, qu'il s'agisse des arbres, des montagnes ou des monuments. Ils ne peuvent pourtant échapper à la loi commune qui porte les hommes à reproduire d'instinct ce qu'ils ont ou ce qu'ils ont eu sous les yeux. Un miniaturiste de la rue Boutebrie, s'il veut dessiner une cathédrale, se défendra malaisément contre la tentation de la figurer, d'une manière infidèle d'ailleurs, sous la forme de Notre-Dame de Paris. S'il doit représenter quelque rue de ville, il aura bien de la peine à ne pas se ressouvenir des maisons du quartier de l'Université ou du quartier des Halles, ces maisons qu'il a vues depuis son enfance et qu'il revoit encore chaque jour lorsqu'il quitte son atelier. Ainsi feront les enlumineurs flamands ou italiens. S'il arrive que l'un d'eux, quittant sa ville natale, s'en aille au loin chercher fortune, il se pliera sans doute aux usages, il façonnera ses yeux aux sites du nouveau pays d'adoption; mais il ne parviendra pourtant pas à effacer complètement ses premières impressions. Instinctivement, fatalement, lui reviendront en mémoire les types, les paysages, les monuments dont ses yeux ont été frappés et pour ainsi dire imbus pendant des années au temps de sa jeunesse. Quoi qu'il en ait, Jean Fouquet ne peut oublier les collines tourangelles, et c'est sur les bords du Cher ou de l'Indre qu'il assoira Jéricho et fera sonner les trompettes de Josué. Il en sera de même des Flamands (2). Malgré le souci de conformer son art au pays d'adoption, un peintre originaire de Bruges, de Bruxelles, de Gand, d'Anvers, du Luxembourg, de

(1) II n'est pas question ici, on le comprend, des monuments exécutés d'après nature et reproduits, nous dirions aujourd'hui photographiquement, comme ceux qu'on voit, par exemple, dans le calendrier des Très riches Heures de Chantilly.

(2) J'insiste encore une fois sur le sens de ce mot « flamand », qui, appliqué aux artistes du moyen âge, désigne aussi bien des Artésiens, des Brabançons, des Hollandais, des habitants de la vallée du Rhin, etc., que des fils de la Flandre proprement dite.

l'Alsace, de la Hollande, n'évitera pas l'obsession des choses jadis longuement contemplées. Il lui échappera de dessiner des coins de maisons, des rues qu'il ne revoit pas plus dans l'Ile-de-France qu'à Bourges ou à Poitiers. Or, on trouve dans les pays du Nord et de l'Est certains motifs architectoniques très spéciaux qui en France ne se rencontrent que tout à fait exceptionnellement. Je veux parler de ces maisons à pignons à redans, comme on en voit tant aujourd'hui encore, de construction ancienne ou d'imitation, en Belgique et en Hollande, ainsi que dans les contrées voisines. Ces pignons à redans n'apparaissent que très rarement dans les œuvres de nos primitifs français, et à vrai dire je n'en pourrais citer aucun exemple : on peut en observer, au contraire, dans la plupart des miniatures et des tableaux dus à des peintres flamands (i). Or, si les cent trente-deux peintures du Térence des ducs ne nous montrent aucun de ces pignons si caractéristiques, on ne saurait oublier que, dans le compartiment inférieur du frontispice, deux maisons en sont pourvues. Le frontispice du Térence donné par Martin Gouge au duc de Berry (2) en contient également. Si l'on admet, comme je crois pouvoir le proposer, que le frontispice du Térence de l'Arsenal a pour auteur l'un des miniaturistes qui ont collaboré à l'illustration du reste du volume, on sera bien prés d'admettre aussi qu'un peintre qui dans le frontispice fait figurer des maisons à pignons à redans, qui dans les miniatures coiffe ses personnages de chaperons dits flamands, qui affectionne les ciels d'un bleu foncé s atténuant en blanc légèrement teinté à mesure qu'on redescend vers l'horizon, que ce peintre, dis-je, se rattache plutôt aux écoles de Bruges ou de Gand qu'aux ateliers purement parisiens.

Enfin, comment ne pas être frappé des rapprochements qui peuvent être établis entre les illustrations de V Héautontimorouménos et des Adelphes du Térence des ducs et les miniatures de certains manuscrits de la bibliothèque des ducs de Bourgogne, comme le Livre des merveilles du monde (3) ou le Boccace de l'Arsenal (4) ? Comment, d'autre part, ne pas constater les rapports

(1) Je signalerai, au musée du Louvre, quelques tableaux contenant des maisons à pignons à redans : la Vierge au donateur, de Jean van Eyck, W 1986; un Triptyque, attribué à Memling, n° 2028; la Vierge et V Enfant, de Quentin Metzys, n° 2030 A; les Noces de Cana, attribuées à Gérard David, n° 1957 ; une Déposition de croix, de Rogier van der Weyden, n" 2196; une Sainte Famille, de l'école flamande du quinzième siècle, n" 2197 ; une Instruction pastorale, de l'école flamande du quinzième siècle, n" 2198.

(2) Bibl. nat., ms. lat. 7907 A.

(3) Bibl. nat., ms. fr. 2810.

(4) Bibl. de l'Arsenal, ms. n» 5193.

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évidents qui existent entre les miniatures de notre Térence et celles d'un intéressant Virgile de la collection de Lord Leicester, à Holkham Hall (i)? Dans toutes ces œuvres, les ciels sont traités de la même façon ; le sol couvert d'herbes et parsemé de fleurs, les arbres, les montagnes y sont extrêmement ressemblants, pour ne pas dire identiques. Si l'on examine les personnages et les monuments, les mêmes ressemblances s'offrent à nous. Beaucoup de points communs rapprochent le Boccace de l'Arsenal et le Térence des ducs : j'en indiquerai seulement quelques-uns. Il y a parenté certaine entre le vieillard qui bêche, tête nue, à la figure 50, et discourt à gauche de la figure 63 du Térence, d'une part, et, d'autre part, le roi qui se repose, appuyé sur son bâton, dans la miniature du feuillet 212 du Boccace. Qu'on compare également le visage du personnage de droite et de gauche (qui est le même) de la figure 68 du Térence avec le premier à gauche des trois assassins du feuillet 202 v" du Boccace de l'Arsenal, et l'on ne conservera probablement pas grand doute sur l'origine commune de ces diverses œuvres. La ressemblance du personnage de droite de la miniature du feuillet 298 v° du Boccace avec le personnage de droite de la figure 65 du Térence ne me paraît pas non plus contestable.

Les miniatures du Térence dont je viens de parler figurent toutes dans Y Héautontimorouménos; mais l'enlumineur qui a illustré la comédie des Adelphes a aussi collaboré à la décoration du Boccace des ducs de Bourgogne. Cet artiste affectionne les décors de monuments. Son architecture est élégante. J'ai déjà signalé la galerie aux colonnettes grêles de la figure 84 du Térence des ducs. Ce même décor, à peu près identique, se retrouve dans la miniature du feuillet 208 du Boccace.

Si donc, comme je le crois, ce sont deux artistes différents qui ont illustré, l'un Y Héautontimorouménos, l'autre les Adelphes, il faudrait en conclure que ces deux mêmes artistes ont collaboré au Boccace de l'Arsenal. Cette conclusion n'est pas dénuée d'intérêt : car, si deux enlumineurs ont pu coopérer à l'illustration de deux volumes différents, c'est qu'ils vivaient dans le même milieu artistique, qu'ils étaient employés par le même prince ou par le même entrepreneur.

J'ai montré ailleurs (2) que telle miniature du Boccace des ducs de

(1) Ce manuscrit, qui est conservé à Holkham sous le n° 307, renferme les Bucoliques et les Géorgiques . Cf. Léon DOREZ, Les Manuscrits à peintures de la bibliothèque de Lord Leicester à Holkham Hall ( Norfolk). Choix de miniatures et de reliures publié sous les auspices de l'Académie des itiscriptions et belles-lettres et de la Société des bibliophiles français (Paris, 1907, in-fol.).

(2) Les Miniaturistes français (1906), p. 126-127.

Bourgogne (i) avait été copiée par l'illustrateur du Livre, du trésor des hystoires depuis la créacion du monde jusques au pape Jehan XXII (2). On trouverait facilement d'autres comparaisons à établir entre les deux manuscrits du Boccace et du Trésor des histoires d'une part, et, d'autre part, les volumes que j'ai indiqués plus haut. Voici donc une série nombreuse de manuscrits de même date qui ont été enluminés pour des princes français et dans lesquels on constate une influence flamande indéniable. Or, cette influence nest pas, à mon avis, moins manifeste dans les miniatures du Térence des ducs, dont la parenté avec ces divers manuscrits ne semble point douteuse.

S'il a pu paraître profitable de faire ces rapprochements, il est certainement plus nécessaire de comparer le Térence de Martin Gouge (3) et le Térence des ducs. Tous deux se sont trouvés, au moins pendant quelques mois, réunis dans la bibliothèque de Jean de Berry; mais est-il possible de constater entre eux une similitude qui fasse supposer une origine commune? Oui, sans doute, et il est probable que les illustrateurs de l'un ont vu les miniatures de l'autre. C'est bien la même manière de poser les personnages, la même conception des scènes, souvent simplifiées dans le Térence de la Bibliothèque nationale. Certaines comédies, en ce dernier volume, comme YHécyre, par exemple, ne comportent qu'un décor assez rudimentaire ; en d'autres, il est vrai, la mise en scène est à peu près la même que celle du manuscrit de l'Arsenal. Mais nulle part la ressemblance n'est aussi frappante que dans le frontispice des deux manuscrits. Il faut admettre que l'un des auteurs s'est inspiré de l'œuvre de son confrère, à moins de supposer que les deux artistes ont suivi un modèle commun, ce qui, en somme, serait une hypothèse fort plausible. Bien que ces tableaux ne soient probablement point sortis d'un même pinceau, la disposition en est toute semblable. Dans les deux, le théâtre de Rome est figuré, en haut, par une sorte de cirque, au centre duquel est dressée la tente de Calliopius. Les joueurs de trompettes y occupent une position identique. On ne saurait, non plus, ne pas reconnaître l'identité des trois spectateurs qui, dans l'un et l'autre tableau, se voient les premiers sur la droite. Le compartiment inférieur des deux frontispices nous montre également l'arrivée à Rome de l'auteur comique. A la gauche du tableau, le sénateur Terentius

(1) Bibl. de l'Arsenal, ms. n" 5193, feuillet 213.

(2) Bibl. de l'Arsenal, ms. n" 5077, feuillet 152.

(3) Bibl. nat., ms. lat. 7907 A.

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Lucanus reçoit l'hommage de son affranchi le poète Térence qui lui offre le recueil de ses œuvres. La ville de Rome est figurée de façon différente dans les deux peintures ; mais dans l'une et dans l'autre sont représentées des maisons aux toits arrondis, d'autres aux pignons à redans. Il n'y a donc pas identité absolue, il y a du 'moins parenté évidente entre les frontispices. Ici se pose une question. Si l'un des auteurs de ces frontispices a copié l'autre, quelle est l'œuvre originale? On serait bien tenté de prendre pour l'original la page la plus parfaite, c'est-à-dire celle qui se trouve en tête du Térence des ducs. Dans ce cas, le manuscrit de l'Arsenal aurait été déjà, sinon achevé, au moins commencé en 1407, puisque, comme on l'a vu, c'est au mois de janvier 1408 que Martin Gouge, trésorier général de Jean de Berry et plus tard évêque de Chartres, offrit au duc le Térence de la Bibliothèque nationale. Pour prouver cette priorité, on pourrait songer à produire un argument que je ne fais qu'indiquer sans y attacher grande importance. Dans le Térence donné par Martin Gouge je n'ai constaté la présence d'aucune esquisse marginale; le Térence des ducs en renferme, au contraire, quelques traces, notamment l'esquisse d'un toit de maison dans la marge gauche du feuillet 76 v° (figure 42). L'argument, je l'avoue, ne me paraît pas avoir beaucoup de valeur pour ou contre la thèse de l'antériorité de l'un des deux manuscrits.

Quoi qu'il en soit, les rapports apparaissent beaucoup plus éloignés quand on examine les illustrations des scènes des deux Térences. Si, dans celui de l'Arsenal, j'ai pu reconnaître la main de trois et peut-être de quatre enlumineurs différents, il sera tout aussi aisé d'établir, pour le manuscrit de la Bibliothèque nationale, deux séries de miniatures. Celles qui décorent le commencement du volume jusqu'au feuillet 42 sont en général assez médiocres, quelques-unes même mériteraient peut-être une épithète plus sévère; mais, à partir du feuillet 42, l'illustration est incontestablement supérieure et bien souvent, pour la grâce et la fraîcheur du coloris, ne le cède en rien aux tableaux si remarquables de ÏHécyre du Térence des ducs.

De la comparaison de ces deux manuscrits contemporains et si voisins il ne jaillit, en réalité, aucune lumière qui puisse nous éclairer sur l'identité des enlumineurs de l'un ou de l'autre. Je veux toutefois signaler une petite inscription qu'on lit en haut de la miniature du feuillet 3g dans le Térence de la Bibliothèque nationale et qui n'a pas encore été remarquée, que je sache. C'est sur la corniche de la maison que ce mot a été tracé. Il est assez peu apparent; mais je crois pouvoir le lire : « Hamberte » ou plutôt « Hain-

berte ». Que signifie le nom « Hainberte » inscrit à cette place? Est-ce le nom du miniaturiste ? « Hainberte » peut-il être rapproché de « Imbert » ou « Ymbert »? Nous connaissons un artiste nommé « Ymbert », qui, à l'époque où fut fait notre Térence, travaillait aux gages du duc de Bourgogne : c'était « Ymbert Stanier ». En 1404, ainsi qu'on l'a vu (1), Ymbert Stanier collaborait, avec Jacques Cône et Haincelin de Haguenau, à l'illustration d'une Bible en latin et en français pour Philippe le Hardi. Ymbert Stanier serait-il, comme son confrère l'Alsacien Haincelin de Haguenau, un homme de langue allemande, et son vrai nom était-il « Steiner »? Si c'est Ymbert Stanier dont le nom est inscrit sur la corniche de la maison du feuillet 3g, cela signifierait-il que les premières miniatures du Térence de Martin Gouge lui sont dues ? Faudrait-il encore supposer que, pour ce Térence comme pour la Bible du duc de Bourgogne, il y a eu collaboration d'Ymbert Stanier, de Jacques Cône et de Haincelin de Haguenau? Toutes ces hypothèses prêteraient à d'assez longs développements. Je me garderai pourtant de pousser plus loin les choses : d'abord, parce que la lecture même du mot est incertaine ; en second lieu, parce qu'il n'est pas sûr que cette inscription soit contemporaine du manuscrit. Puis, ces deux points même étant acquis, rien ne prouverait encore que ce nom soit celui d'un miniaturiste. Enfin, pour en arriver aux conclusions que j'indique, il faudrait accumuler hypothèses sur hypothèses, qui toutes pourraient être facilement combattues et détruites. Je laisse donc à d'autres le soin de rechercher s'il y a quelque chose à tirer de cette mystérieuse inscription.

Force m'est, en définitive, d'en revenir à ce que je disais au début de ce chapitre. Les miniatures du Térence des ducs constituent une œuvre extrêmement remarquable, pleine d'intérêt. L'influence flamande m'y paraît certaine. Mais il faut nous contenter, au moins pour le moment, d'admirer ces délicates peintures sans joindre à notre admiration un tribut de reconnaissance pour tels ou tels artistes qui nous ont donné cette joie des yeux. Depuis cinq cents ans l'anonymat a été bien gardé. Parviendra-t-on jamais à le dévoiler?

(i) Page 31, note 3.

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