CHAPITRE IV
OBSERVATIONS SUR LES MINIATURES
Un examen attentif des miniatures du Térence des ducs peut donner lieu à des remarques assez variées et non sans intérêt. Il serait, en effet, difficile de trouver au moyen âge une suite aussi complète de tableaux reproduisant des scènes de la vie réelle, je veux dire dans lesquelles n'entre aucun élément mystique, symbolique ou historique. C'est seulement par une sorte de subterfuge que, dans les grands et admirables livres liturgiques exécutés à la même époque, les miniaturistes ont pu déborder leur cadre et placer quelques-unes de ces scènes, soit aux mois du calendrier, soit sur des marges très ornées. Ils ont aussi parfois, sans doute pour fuir un peu les sentiers battus, donné aux personnages secondaires une assez grande importance, trop grande pourrait-on dire, si ce n'était souvent en ces sujets de dernier plan que s'affirme le mieux la personnalité de l'artiste. C'est là, en tout cas, qu'il faut chercher les types originaux et les plus précieux documents.
Dans le Térence des ducs il n'y a pas de personnages secondaires, ou plutôt il n'y a pas de personnages étrangers à l'action, comme nous en offrent à certaines époques les miniatures qui reproduisent, par exemple, les scènes de la vie et de la passion du Christ, et où l'enlumineur introduit subrepticement, pour échapper au convenu et se donner de l'air, des gens qui quelquefois ne sont pas même des spectateurs indifférents (i). Tous les personnages du Térence sont à leur poste d'action et ils y sont indispensables. L'artiste a donc beau jeu; il n'a pas à forger d'imaginaires épisodes pour placer des acteurs superflus, qui, dans son esprit, jouaient peut-être
(i) C'est ainsi que dans le Livre d'Heures d'Éttenne Chevalier, par exemple, au fond du tableau de la Visitation, on voit un homme tirant de l'eau d'un puits et un enfant jouant sur la margelle, qui n'ont rien de commun, ni l'un ni l'autre, avec la scène principale et qui n'y prêtent, du reste, aucune attention.
les premiers rôles. Ce peuple qu'il nous montre vit vraiment et se meut, agité de passions que nous comprenons et que le miniaturiste a traduites de son mieux. Rien de surhumain dans Térence : les illustrateurs n'ont eu qu'à être hommes.
Il y a là un curieux essai, car beaucoup de sentiments y sont exprimés, non pas toujours comme nous les exprimerions aujourd'hui, mais du moins avec une franchise et un visible effort qui rendent la tentative extrêmement intéressante. On y peut constater l'expression de l'amour, de la crainte, de la colère, de la surprise, du découragement, de l'espoir et de bien d'autres mouvements de l'âme ; mais nul n'y rit, à peine y sourit-on. On riait sans doute au moyen âge, et largement; le rire dut toutefois être rarement exprimé, peut-être par scrupule, plus probablement par suite de l'impuissance des artistes, qui éprouvaient déjà tant de peine à reproduire la figure humaine à l'état de repos. — Dans le Térence, du moins, les physionomies sont étudiées avec un soin marqué. Que les enlumineurs qui ont illustré ce volume aient eu des modèles qu'ils firent poser devant eux, il semblerait vraiment bien difficile de ne pas l'admettre. Nous ne saurions imaginer que des artistes, si habiles qu'ils fussent, aient pu, par l'effort seul de leur pensée, atteindre à un pareil réalisme du geste et à une intensité de ^ ie telle que la photographie même ne nous en donne pas aujourd'hui une impression qui lui soit comparable. — Prenons, par exemple, les deux vieillards assis de la figure 20, qui se détachent si nettement sur le fond sombre aux vitraux clairs, sur le carrelage losangé blanc et noir. Je ne pense pas qu'il soit possible de discuter plus naturellement que le personnage de gauche, ni d'écouter plus attentivement que celui de droite. Si l'on essaye de reproduire soi-même le geste des mains du discoureur, on constatera que les doigts ne sauraient dans ce geste prendre une autre position que celle que leur a donnée le peintre. Personne ne croira qu'un artiste a trouvé ce geste-là par la seule force de son imagination. L'écouteur écoute aussi trop bien, les bras entortillés dans sa cape et les coudes aux genoux, pour n'y voir qu'une rencontre de hasard. En face de beaucoup d'autres miniatures, le même raisonnement s'impose. Qiielques-unes ne nous donnent pas seulement des attitudes réalistes, mais des poses tout à fait théâtrales. Ce sont bien des comédiens, et non de simples personnages de la vie réelle, qui s'offrent dans les figures 32 et 33. Ils jouent leur rôle, et, suivant une tradition à laquelle nos acteurs sont demeurés fidèles jusqu'aujourd'hui, ils ont, pour marquer le changement de scène, interverti leurs positions respectives sur le théâtre.
Il y aurait de nombreuses observations de ce genre à faire sur les minia-
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tures du Térence des ducs. Les artistes qui avaient assumé la tâche d'illustrer un semblable volume se sont trouvés en présence de sujets et de scènes qu'ils n'étaient point accoutumés à traiter. Aussi les détails sur la vie intime du moyen âge abondent-ils en ces pages. On y sent un souffle de vérité et de vie dont il est bien rare que soient pénétrées à un tel point les œuvres des enlumineurs, même au temps de Charles VI. Je ne crois pas, par exemple, que les miniaturistes aient fréquemment représenté des personnages en état d'ivresse. Ils l'ont fait vraisemblablement, mais je n'en ai noté aucun spécimen dans les enluminures nombreuses qu'il m'a été donné d'examiner. Quelle attitude les peintres primitifs ont-ils prêtée aux ivrognes? Certes, les modèles ne faisaient probablement pas défaut, car le moyen âge ne se piquait point de mettre la tempérance au premier rang des vertus. Il est bien vrai que les illustrateurs de la Bible eurent souvent à représenter Noé ivre; mais Noé est un ivrogne qui dort et qui ne se différencie en rien d'un dormeur ordinaire. Dans V Eunuque, au contraire, Térence introduit un personnage ivre, mais agissant néanmoins (i). Vicit vinum quod bibi, dit le jeune Chrémès ; postquam surrexi, neque pes, neque mens satis suum officium facit. « Le vin que j'ai bu a le dessus. Une fois debout, ni mon pied, ni ma tête ne fait régulièrement son service. » Le miniaturiste, pour exprimer cet état spécial, n'a point, en homme de goût qu'il était, forcé la note. Chrémès se tient encore sur ses jambes, mais il n'est plus maître de ses mouvements : ses bras sont contournés, ses mains ne lui obéissent pas ; gauchement sa tête s'incline et retombe avec abandon sur l'épaule. Enfin, est-ce simple hasard, ou le peintre a-t-il eu une trouvaille originale pour montrer le désordre des sens auquel Chrémès est en proie? Comme on peut le voir, les yeux du jevme homme sont fixés à terre : or, discrètement, sans y insister trop,, notre artiste nous a montré le carrelage tel que l'imagme un personnage devant qui tournent les objets. On en remarquera sans peine les lignes zigzagantes.
Avant de signaler quelques autres particularités qui se rencontrent dans la série des peintures du Térence, il ne sera peut-être pas inutile d'éclaircir certaines obscurités. Même si l'on a l'habitude d'admirer des miniatures du moyen âge, il est chez les enlumineurs une manière de procéder qui déroute toujours un peu. Je veux parler de la coutume étrange, et universellement adoptée pourtant, de figurer sur un même tableau le même personnage en des attitudes différentes. Ce dédoublement de l'être humain
(i) VEunuque, acte IV, scène VI (fig. 38).
nous apparaît comme une conception enfantine et barbare, et je doute qu'on trouve de très bons arguments pour la défendre. Toutefois, si ce procédé peut être excusable, c'est assurément lorsqu'il est employé par des peintres chargés de décorer quelque manuscrit d'auteur dramatique. On pourra constater, en examinant les miniatures du Térence des ducs, que les illustrateurs ne se sont pas fait faute d'en user largement. Sur cent trentedeux miniatures, il y en a, il est vrai, soixante-dix-sept où l'on n'observe point de personnages reproduits plusieurs fois en des poses différentes et jouant des rôles variés; mais, dans cinquante-cinq de ces petits tableaux, on voit deux fois représentés un ou plusieurs personnages : ce qu'on reconnaîtra aisément, d'abord par la ressemblance du visage de l'un à l'autre, mais plus encore par la forme et les couleurs du costume toujours et partout identique. C'est donc là un procédé avec lequel il faut se familiariser si l'on veut comprendre les miniaturistes du moyen âge et en particulier ceux qui ont illustré notre Térence. Cela évidemment nous choque un peu et va à rencontre de nos habitudes modernes ; mais on en arrive assez vite à considérer chaque miniature comme un tableau composé de plusieurs parties distinctes auxquelles manquent les divisions qui seraient comme les volets d'un diptyque ou d'un polyptique. Quelquefois même ces divisions existent et le diptyque est complet, ainsi que la figure 89 nous en fournit un exemple remarquable. Il n'y aurait là que deux charnières à ajouter pour que le diptyque pût se replier comme les tableaux « ouvrans et cloans » du moyen âge. Le décor même est identique, mais inversé.
Quant au système général adopté par les artistes pour illustrer les comédies de l'auteur latin, il est pour nous d'autant plus intéressant qu'ils ont dû suivre les mêmes errements que les metteurs en scène des mystères. Il est évident qu'ils ont assisté maintes fois à des représentations de ces drames, représentations si fréquentes à l'époque de Charles VI. Si nous avions à mettre en scène aujourd'hui les comédies de Térence, nous nous contenterions d'un seul décor pour chaque acte, peut-être même pour les cinq actes. Cette idée n'est point venue aux illustrateurs de notre manuscrit. Ils n'ont pas hésité à imaginer un décor nouveau pour chaque scène, sans se préoccuper des actes, division inconnue des auteurs de mystères. Dans les éditions modernes de Térence, YHécyre, par exemple, comprend deux scènes dans le premier acte, trois dans le second, six dans le troisième, trois dans le quatrième et quatre dans le cinquième, soit en tout dix-huit scènes. Mais, dans notre manuscrit, la division des scènes et même des actes n'est pas tout à fait identique; cette comédie n'y contient que dix-sept
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scènes, par conséquent dix-sept miniatures, c'est-à-dire dix-sept décors différents (1).
La plupart des maisons qu'on voit dans le Térence des ducs sont de pure convention; mais les détails de construction en sont vraisemblablement exacts. Beaucoup sont pourvues d'un banc de pierre adhérent avec accoudoir; d'autres, en assez grand nombre aussi, sont ornées de minuscules balcons en saillie à l'extérieur et recouverts de grillages en bois. On y voit encore quelquefois des tourelles en encorbellement reposant sur une sorte de contrefort très exigu (2). Certaines portes sont surmontées d'un auvent (3). Beaucoup de fenêtres sont grillagées. A un endroit, le miniaturiste nous montre une place au centre de la ville (4). Au premier plan, une toute petite maison avec banc adhérent; au second plan, d'autres maisons à pignons devant lesquelles passe un cavalier conduisant deux chevaux à demi cachés par la construction du premier plan. Ce voyageur se dirige vers l'hôtellerie, qu'on reconnaît dans l'une des maisons du fond, où pend à une potence de bois une enseigne de forme ronde sur laquelle est figuré un dauphin d'azur. Il serait bien osé d'en conclure que le volume a été fait pour un dauphin, fils du roi de France, c'est-à-dire pour Louis, duc de Guyenne, et que l'illustrateur a saisi cette occasion de peindre là les armes parlantes du possesseur du livre. Je pense qu'il n'y faut voir que le tableau banal d'une auberge qui, comme beaucoup d'autres au moyen âge, portait pour enseigne : « Au Dauphin. » Les maisonnettes du Térence n° 7907 A de la Bibliothèque nationale sont en général de très petites dimensions, plus exiguës encore que celles du Térence des ducs. Il en est qui comportent un rez-de-chaussée et un étage, et dont le faîte pourtant n'atteint pas la hauteur de la tête des acteurs. L'illustrateur en place firéquemment plusieurs sur la scène. Beaucoup sont pourvues d'un banc adhérent. Plus encore que celles de notre manuscrit, quelques-unes de ces maisons font songer à de véritables décors de théâtre. Elles affectent la forme de simples cabanes, et leur aspect rappelle assez exactement celui des cabines dont on fait usage de nos jours sur les plages.
Au sujet de ces maisons, il est une question qui peut se poser. Doit-on
(1) Dans le Térence de la Bibliothèque nationale (lat. 7907 A), cette comédie est divisée plus régulièrement en dix-huit scènes; elle est aussi illustrée de dix-huit miniatures.
(2) Fig. 72.
(3) Fig- 17-
(4) Fig- 19-
voir, dans les constructions assez variées qui encadrent les personnages, de véritables essais de décors de théâtre? Ou bien ne sont-ce que de simples édicules semblables à ceux que les enlumineurs du commencement du quinzième siècle ont placés dans beaucoup de miniatures? Il convient, je crois, d'établir là, comme en toutes choses, certaines distinctions et de ne pas se montrer trop absolu. La plupart des maisons du Térence des ducs ne diffèrent en rien de celles qu'on rencontre dans les manuscrits illustrés qui traitent de sujets tout à fait étrangers au théâtre; mais il y a aussi quelques miniatures où il me semble bien difficile de ne pas reconnaître de véritables décors. Que l'on considère, par exemple, la figure 120, on ne manquera pas de s'apercevoir que la fausse cloison qui paraît séparer la pièce en deux ne la divise nullement. Elle n'occupe point toute la profondeur de la chambre, puisque la femme de gauche, Sostrata, qui laisse pendre sa quenouille et rouler à terre son fuseau, est assise au fond de la pièce au delà du portant qui cache en partie l'extrémité du pendant de sa manche. D'autre part, la position de cette planche ajourée sur le carrelage de la salle ne laissera subsister aucun doute. Enfin, si le miniaturiste n'avait eu l'idée d'une convention théâtrale, les trois suivantes de Sostrata n'auraient-elles pas contemplé leur maîtresse désolée par l'espace resté libre derrière la cloison? Elles n'y songent point et toutes trois s'efforcent de regarder par la baie qui n'est pratiquée là que pour cet objet.
A un autre endroit (1), l'enlumineur a voulu mettre en scène un passage de l'auteur latin, dans lequel Chrémès reproche à son fils Clitiphon certaines privautés vis-à-vis de la courtisane Bacchis :
CHREMES
... Viditt ego te modo manum in sinum hmc meretrici Inserere?
CLITIPHO
Mené?
CHREMES Hisce ociilis, ne nega (2) .
A la gauche de la scène, Chrémès s'approche d'une maison trouée d'une large baie qu'encadre un avant-corps carré formé de planches jointes et supporté par des consoles de bois. Le spectateur placé de face peut voir, dans la baie, Clitiphon et Bacchis que ra\ant-corps cache aux autres acteurs;
(1) Fig. 57.
(2) \J Héautontimoroumênos , acte III, scène III.
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mais le montant de lavant-corps est percé à jom^ en divers endroits, et c'est par là que Chrêmes, dissimulé aux yeux des deux jeunes gens, surprend toute la scène. La disposition de ce décor est assez curieuse. Faut-il croire que cet artifice était employé au moyen âge dans les représentations des mystères, miracles, jeux, sotties, etc.? C'est tout au moins une hypothèse qui peut être envisagée.
Décors ou simples maisons, les édifices qu'on voit dans le Térence des ducs sont disposés et ornés de façons très variées. Tantôt ce sont des salles au plafond cintré ou droit, diversement carrelées, agencées comme nous agencerions une scène pour une représentation théâtrale. Tantôt c'est une maison au balcon fleuri, comme la figure 24 en fournit un intéressant spécimen. Pendant longtemps on a dit, et je ne suis pas sûr qu'on ne le redise pas encore aujourd'hui, que les balcons avaient été inconnus en France jusqu'au seizième siècle. Il est probable que c'était là, bien avant cette date, un genre de construction d'un usage assez répandu. L'enlumineur qui a figuré ce balcon tout garni de fleurs en avait vu sans doute à*semblables dans ses pérégrinations à travers les villes; et nous ne devons pas oublier que la miniature a été exécutée avant 1415. Parfois le décor ne comporte qu'un simple édicule supporté par des colonnettes, comme dans les figures 1 et 78. Au reste, tous ces édifices, par une convention nécessaire, sont dépourvus de mur par devant afin de permettre de voir ce qui se passe à l'intérieur de la salle. Ils sont peints d'après un procédé toujours le même. Les murs, sauf quelques très rares exceptions, en sont unis et lisses. On ne saurait en indiquer l'appareil et l'on n'y voit aucune trace des pierres dont ils sont faits.
Comme tous les miniaturistes, les illustrateurs du Térence ne se sont nullement préoccupés de proportionner leurs édifices aux personnages qui doivent les habiter; mais, malgré l'exiguïté des maisons, ils ont eu bien soin d'indiquer par des fenêtres de très petites dimensions que les bâtiments comprennent un étage. Si, dans cet étage, ils veulent placer quelques acteurs ou figurants, ils sont obligés de les faire tout petits et hors de proportion avec leurs interlocuteurs du dehors, qui, pouvant se développer en liberté, n'ont pas les mêmes raisons de se présenter à nous sous la figure de nains (1). A d'autres endroits, par une fiction vraiment déraisonnable, les miniaturistes nous montrent des hommes et des femmes aux fenêtres, sans se donner la peine de nous indiquer comment ces infortunées personnes peuvent subsister \
(i) Voir la figure 11. !
dans un espace où elles ne sauraient loger ni leurs jambes ni même leur corps (i).
Pour excellents que soient les enlumineurs du Térence des ducs, ils ne sont donc point affranchis encore de ces erreurs de perspective, non plus que de certaines traditions. Leur manière de figurer les rochers au bord de la mer n'est évidemment pas heureuse, comme on peut le voir aux figures 103 et 123. Les flots, principalement dans la première de ces figures, ressemblent plutôt à un monceau de boulets qu'aux vagues de la Méditerranée. Il ne faut pas, non plus, demander à des artistes du commencement du quinzième siècle d'éviter en tout les anachronismes et de respecter scrupuleusement ce qu'on a appelé depuis la couleur locale. Malgré l invraisemblance, et bien que l'action se passe à une époque antérieure à l'ère chrétienne, ils ne manqueront point, comme dans la figure 75, de placer au chevet du lit un tableau rond sur lequel est peinte l'image de la Vierge tenant l'Enfant. Pour nous en moquer, nous devrions oublier que, presque de nos jours encore, on affublait des plus fantaisistes costumes les acteurs interprétant des rôles de héros grecs ou romains.
Nos illustrateurs poussent en général fort loin la recherche du détail. La minutie de l'artiste n'oublie rien. A-t-il à représenter la maison de Simon dans Y Andrienne, il figurera, au sommet du bâtiment, plusieurs girouettes et les décorera d'un S, initiale du nom du propriétaire (2). Si Térence introduit des esclaves chargés de provisions, l'enlumineur nous montrera l'un d'eux portant sur l'épaule un panier d'osier dans lequel est un cochon de lait préparé pour la broche, l'autre maintenant sur son cou à l'aide d'une corde une boîte à volaille faite à claire-voie, par où des coqs passent la tête (3). Aujourd'hui la tradition veut qu'un papier au théâtre soit invariablement présenté sur un plateau. Au moyen âge, c'est dans un coffret qu'on l'apportait : nous voyons ici une servante, Pythias, tendant à Chrémès une charte avec son sceau qu'elle vient de retirer du coffret encore ouvert (4). Ailleurs, c'est une femme qui, en proie aux plus graves soucis, apprête, tout en discutant, sa quenouillée de filasse (5). Là, Eschinus frappe à une porte à l'aide du heurtoir (6). Les scènes familières abondent et
(1) Voir les figures 13, 17, 40.
(2) Fig. 10.
(3) Fig- I-
(4) Fig- 39-
(5) Fig. 75.
(6) Fig. 82.
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pour les représenter le peintre n'a eu qu'à regarder autour de lui. Ici, une honnête sage-femme se met en devoir d'administrer à un nouveau-né son premier bain (i). Plus loin, un jeune homme, Antiphon, entr'ouvrant doucement la porte d'une salle, surprend sans vergogne une conversation qu'il estime intéressante pour lui (2). Plus loin encore, le vieillard Lâchés cherche à se dissimuler pour entendre les paroles qu'échangent sa femme et son fils (3) ; mais quelle étrange cachette il a choisie et combien insuffisante! Là, c'est un esclave que son maître punit en lui faisant serrer les chevilles entre deux pièces de bois (4). Ailleurs, un père anxieux, Démiphon, tient conseil avec ses amis et les interroge sur la conduite à tenir (5) : leurs ridicules avis ont inspiré à Molière plusieurs scènes fameuses (6). On trouve aussi dans notre Térence des types que les miniaturistes n'avaient point souvent l'occasion de peindre au moyen âge, comme la nourrice de la figure 43 ou la négresse des figures 26 et 30. A une époque assez tardive ils ont imaginé, il est vrai, de représenter dans l'Adoration l'un des rois mages sous les traits d'un nègre; mais les images de négresses sont toujours fort rares. Les figures 26 et 37 nous offrent encore un type peu fréquent, un eunuque bizarrement accoutré et coiffé d'un étrange bonnet surmonté d'une pointe en paratonnerre (7). Il est bon de noter que l'eunuque des figures 30, 32, 33 et 42 n est qu'un faux eunuque, un jeune élégant déguisé en eunuque.
Les meubles qui ornent les chambres ne constituent pas, à mon avis, la partie la plus précieuse de l'illustration. Sans doute on y voit des lits, des fauteuils, des bancs de bois de diverses formes avec ou sans dossier, des pliants, des bassins, des malles, paquets, paniers, etc., qui méritent de retenir l'attention de l'archéologue; mais ces objets ne sont ni plus abondants ni plus curieux que ceux qu'on rencontre dans les miniatures d'un grand nombre de manuscrits.
Il en est tout autrement des costumes. Il n'y a peut-être pas de volume enluminé au moyen âge qui en offre en aussi grande quantité, ni d'un intérêt documentaire plus certain. L'exactitude en est remarquable. Je ne veux pas
(t) Fig. 12.
(2) Fig. 105. j
(3) Fig. 128. I
(4) Fig. 22. ;
(5) Fig- 99- i
(6) Le Mariage forcé, scènes VI et suivarxtes.
(7) Dans le Térence de la Bibliothèque nationale, l'eunuque est un personnage piteux, souffreteux et tout à fait grotesque. i
dire qu'il n'y ait point d'accoutrements de fantaisie. Il n'est guère de miniaturistes qui aient résisté au désir de donner libre cours à leur imagination, en habillant leurs personnages d'invraisemblables vêtements; mais les enlumineurs du Térence n'abusent pas de cette liberté que leur octroyait l'usage. Leurs costumes sont extrêmement variés, mais la plupart étaient portés de leur temps; et je ne pense pas qu'il existe pour le règne de Charles VI un guide plus sûr à qui voudrait étudier les diverses transformations de la mode. Il n'y faudrait pas pourtant chercher les costumes militaires qui n'avaient point leur place dans les œuvres de l'auteur comique latin.
Toutes les variétés de coiffures y sont représentées : chaperons simples, chaperons avec chapeaux de fourrure posés par-dessus ; capes et capuchons de toutes formes. Ici, c'est la huve pour les femmes, et pour les hommes le chapeau à haute forme conique tronqué, souple, sans bords ou avec des bords étroits et retroussés; pour les vieillards et les esclaves, le petit chapeau rond s'adaptant exactement à la tête. La mode voulait alors que les coiffures féminines, rouges pour les femmes du peuple, noires, roses, bleues pour les damoiselles et les bourgeoises, fussent pourvues de chaque côté de la tête de cornes si démesurément longues que la reine Isabeau de Bavière dut, dit-on, faire agrandir, pour que les dames y pussent passer, les portes des appartements du château de Vincennes. S'ils sont dehors, hommes et femmes portent presque tous le chaperon terminé par une longue queue tombant sur le dos et tramant jusqu'à terre. Voici des escofïions, chapeaux en forme de coussins couverts d'une résille souvent d'une grande richesse, que les élégantes faisaient orner de passementerie et de grains d'or et de couleur; fréquemment elles y ajoutaient une aigrette sur le devant. Parmi les dames, il en est qui ont la tête simplement couverte du voile avec la guimpe; d'autres sont coiffées de la gonelle à capuchon; d'autres enfin, qui ont le chaperon, le portent en manière d'aumusse. Je ne crois pas, du reste, qu'aucun miniaturiste ait montré, à l'égal des nôtres, combien facilement le chaperon pouvait se plier aux mille fantaisies de celui qui le portait.
Pour les vêtements proprement dits, la variété n'est pas moins grande : peliçons à longues manches, cottes de toutes couleurs, surcots, capes ou manteaux doublés d'hermine, robes à manches tombantes à l'usage des hommes et des dames, houppelandes de toutes formes. La houppelande, on le sait, fit fureur vers la fin du quatorzième siècle et au commencement du quinzième; hommes et femmes en faisaient usage également; on la fit longue, courte, demi-courte, brodée, fourrée, découpée. Le Térence des ducs en offre des spécimens de toutes les sortes. Fréquemment on y voit les jeunes gens
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portant le collet en étoffe de couleur sur lequel s'étale le carcan d'orfèvrerie. Les ceintures sont souvent ornées de pierres précieuses; elles supportent des aumônières ou des escarcelles rouges, noires, dorées et d'autres couleurs, et aussi Fépée, le couteau, la dague ou le poignard. Quelquefois la ceinture des hommes, lâche et posée à la hauteur des hanches, pend plus d'un côté que de l'autre, généralement à gauche, ce qui, sous Charles VI, était une élégance. D'autres fois, le bout dépassant de la ceinture tombe jusqu'audessous du jarret, et c'est presque à l'extrémité qu'est attaché le couteau. Il faut signaler encore, en y insistant un peu, que les hommes et les femmes de condition servile portent le tablier, ou touaille, noué sur les reins et formant ceinture par devant au-dessous du ventre. L'usage de la ceinture ainsi placée et ramenant la taille aussi bas que possible semble avoir été, pendant de longues années, au moyen âge, une marque de simplicité. Dans le Térence des ducs, cette mode est plutôt réservée aux valets, servantes, sages-femmes, eunuques; mais certaines personnes âgées, hommes et femmes de condition libre, l'ont également adoptée.
Les chausses sont souvent de deux couleurs : une jambe blanche, l'autre verte, rouge, etc. Les esclaves, les gens du peuple ont de longues chausses, tantôt battant sur les jambes et laissant les cuisses nues, tantôt roulées autour des genoux sur une jarretière. Les paysans, les voyageurs portent des guêtres; quelques personnages sont chaussés de bottes avec éperons. Quant aux jeunes gens, aux élégants, leurs jambes sont généralement enfermées dans ce qu'on nommait alors des chausses semelées, c'est-à-dire des chausses, en effet, très collantes et pourvues d'une semelle. Les souliers sont assez peu variés : ce sont presque toujours des souliers d'étoffe; quelques-uns seulement sont à la poulaine.
La plupart des vieillards portent la barbe; les jeunes gens et les serviteurs sont imberbes. Quant à la mode qui présidait alors à la coupe des cheveux, il serait assez difficile de s'en faire, d'après nos miniatures, une idée bien nette. D'abord, jeunes et vieux nous apparaissent le plus souvent la tête couverte; mais, parmi ceux même qui se montrent décoiffés, les uns portent les cheveux presque longs; les autres, fort courts. D'autres enfin, assez nombreux, — et c'est une mode, hélas! de tous les temps, — seraient bien empêchés de nous fournir là-dessus le moindre indice, affligés qu'ils sont d'une regrettable calvitie.
Je ne pousserai pas plus loin l'exposé des particularités qu'offrent les peintures de ce manuscrit, laissant à chacun le soin de faire soi-même ses
observations. Mon but a été seulement d'attirer l'attention sur les renseignements qu'on en peut tirer pour l'étude des mœurs, des usages, du costume surtout, à l'époque de Charles VI. Il ne m'a pas semblé utile d'insister longuement sur l'intérêt artistique de cette œuvre hors ligne : on pourra la juger en connaissance de cause, puisqu'elle se trouve entièrement reproduite ici. S'il n'avait d autre mérite, le Térena des ducs posséderait au moins celui de constituer un merveilleux album de modes, dans lequel les couleurs variées à l'infini n'ont rien perdu, depuis cinq siècles, de leur vivacité et de leur éclat primitif.