Us Suites, etc., par M. Laroche
un parti de rigueur. Le district, qui ne pouvait formuler qu'un simple avis, considéra que la présence de M. Le Bas « compromettait la tranquillité publique de la paroisse de Neuville et émit le vœu que le sieur Le Bas fût forcé de se retirer à Arras, à Bapaume, ou dans tout autre endroit distant de dix lieues, sous peine d'être traité comme perturbateur du repos public. » (Arrêté du 3 janvier). Le département ne s'arrêta pas à cet avis : « Attendu que le juge de paix du canton était saisi des divers objets maintenus dans la pétition », il se déclara encore une fois incompétent. M. Le Bas poursuivit de son côté l'exécution de la sentence ; nonobstant un appel irrégulier en la forme, il fit saisir les meubles de M. le maire. L'irritation du conseil municipal fut portée à son comble : par arrêté du 2 février, on enjoignit au curé sermenté« de ne point donner les clefs de la sacristie au sieur Le Bas, en cas qu'il se présenterait à lui. » Le maire se fit autoriser à appeler et obtint un sursis à la saisie. Devant le tribunal du district, M. Le Bas fut représenté par M e Herpin, avoué, que nous retrouverons un jour sur les bancs du tribunal révolutionnaire de Cambrai. Qu'advintil en fin de cause ? On ne le sait pas exactement, les registres du tribunal du district ayant été perdus ou détruits. H est probable que l'avoué de M. Le Bas fit triompher quelque moyen de forme, car Le Bon dit à ce sujet dans sa défense à ta Convention : « Ce tribunal a escobardé, à l'imitation du département '. »
Quoiqu'il en soit, les patriotes de Neuville, sans avoir égard à l'arrêté du département du 16 février, qui consacrait, en les réglementant, les droits des prêtres insermentés, sans attendre les lois de proscription qui devaient bientôt faciliter leurs projets, inventèrent un moyen expéditif de se débarrasser de M. Le Bas. Peut-être les conseils de Guffroy
- 1. Moniteur du 26 messidor an III.
n'étaient-ils pas étrangers à leur détermination. Dans un rapport au département sur la situation religieuse du pays, le district avait déclaré que, « si les habitants de Neuville n'étaient pas amis des lois, déjà les habitants coalisés se seraient emparés du curé réfractaire et l'auraient transporté, avec ses meubles, hors de la paroisse ». — M. Le Bas, expulsé de son église, continuait de célébrer la messe dans les maisons des fidèles. Un jour du mois de mai 1792, les patriotes organisèrent contre lui une véritable battue. Pénétrant chez tous les habitants que leurs sentiments connus pouvaient faire suspecter de lui donner asile, ils furent plus d'une fois sur le point de le saisir. Mais le dévouement lutta d'habileté avec la haine : de maison en maison, de jardin en jardin, M. Le Bas gagna l'extrémité du village, du côté de Mercatel. La distance qui sépare Neuville de Mercatel est d'environ un quart de lieue; M. Le Bas, se sentant menacé, la franchit rapidement. Mais, à Mercatel, la bande de forcenés qui suivait sa piste, s'accrut de tous les mauvais sujets de l'endroit. On l'aperçut, en arrivant dans la grande rue, à soixante mètres à peine. « Nous le tenons, s'écrièrent-ils ; à mort ! à mort ! » Et pour ne pas manquer le fugitif, ils se partagèrent en deux bandes et l'acculèrent du côté de l'abreuvoir. S'y jeter ou se rendre, M. Le Bas n'avait qu'à choisir. Une langue de terrain qui longeait le mur de l'abreuvoir offrait seule une voie de salut ; mais elle était si étroite que personne n'aurait osé s'y aventurer. M. Le Bas y met le pied résolument, et pendant que les traqueurs s'applaudissent de leur capture, comme soutenu par une main invisible, il parcourt le sentier libérateur et disparaît, à l'abri des poursuites , dans le dédale des prairies voi-
1. M. Le Bas se retira d'abord à Liêvin, puis à Montigny-en-Gohelle. Le 10 septembre 1792, il comparut devant la municipalité de celte commune afin d'y faire sa déclaration de résidence ; mais la loi du 26 août, qui or-
Joseph Le Bon, seul curé à Neuville, exerça désormais sans contrôle un ministère auquel, hélas ! il ne croyait plus. La prédication é^it son occupation favorite. Il avait la parole facile, animée, incisive, mais il ne pouvait maîtriser sa fougue. Extérieurement, c'était un homme d'une complexion nerveuse ; son visage était pâle et marqué de petite vérole ; son regard, qui n'avait rien de sympathique, laissait dans rame une vague inquiétude. Son front découvert étaitsillonné de rides tantôt verticales, tantôt horizontales, qui révélaient -par leur extrême mobilité la variété de ses impressions. Il s'étudia à combattre cette disposition naturelle, qui fit place aune sorte d'impassibilité flegmatique. Jamais on ne le voyait rire avec effusion. Dans sa démarche, il ne perdait rien de sa taille qu'il tendait même à renverser en arrière ; il avait alors une tenue sévère et pédagogique *.
Tel était l'homme, nous ne dirons plus le prêtre, dont les enseignements remplaçaient dans la chaire la parole évangélique. La politique et les affaires du temps étaient le thème
donnait aux prêtres insermentés de sortir du territoire, venait d'être promulguée. H. Le Bas déclara qu'ii partait pour Neuve-Eglise, pays autrichien, et obtint une feuille de route pour s'y rendre. En juin 1802, M. Le Bas rentra en France et fut réintégré dans son ancienne paroisse. Il mourut curé de Neuville, le 30 septembre 1805, à l'âge de 58 ans.
1. Le passeport de Le Bon, délivré le II ventôse, complète ces renseignements, a Laissez passer librement le citoyen Joseph Le Bon, représentant du peuple, natif d'Arras, âgé de vingt-huit ans, taille de cinq pieds six pouces, cheveux et sourcils châtains , front découvert , nez ordinaire , yeux bleus, bouche moyenne , menton rond , visage ovale , marqué de petite vérole. Allant de Paris dans le département du Pas-de-Calais et limitrophes, chargé d'une mission du Comité de salut public. » (Arch. de l'Empire).
c Suivant un témoignage 'royaliste, dit H. Louis Blanc (Rév. franc., t. xi, p. 138), Le Bon portait toujours du linge très-blanc ; ses mains étaient fort soignées, et sa mise, loin d'annoncer des habitudes de dévergondage, trahissait une sorte de coquetterie {Souvenirs d'une actrice, par Mme Louise Fusil, t. il, p. 12. Bruxelles). — L'auteur cité par M.' Louis Blanc « croit avoir remarqué que la figure de Joseph Le Bon , douce et agréable, avait cependant quelque chose de diabolique : on disait qu'il mettait du rouge ».
ordinaire de ses prédications. Haine aux riches, spoliateurs des pauvres ; aux nobles, fléau de l'humanité ; aux prêtres non assermentés et à leurs sectaires : plaintes amères et menaces qui devaient se réaliser un jour contre ceux qui n'assistaient point à ses offices ; ainsi prêchait Le Bon. Que si parfois il abordait les questions religieuses-, s'il invoquait les textes des saintes Écritures, c'était pour les dénaturer et les interpréter à sa manière. Un jour, dans l'église de Beauraios, il prétendit que la Bévolution était sainte, envoyée du Ciel, annoncée par Dieu dès les temps les plus reculés. « En voulez- vous la preuve? demanda-t-il à son auditoire. Vous la tenez en mains ; je vais vous en convaincre » : et s' adressant à une vieille femme assise au pied de la chaire : <c Donnez-moi votre livre ; » — il ouvre ce livre à l'endroit des vêpres, cherche le Magnificat et se met à déclamer d'un ton d'énergumène : « Deposuit potentes de sede, et exaltavit humiles » ; il traduit ce verset , le commente et en tire triomphalement ses preuves. Il passe ensuite au verset « Esurientes implevit bonis », qu'il transforme de la même façon, en établissant sur les paroles mêmes de l'Écriture profanée la nécessité d'une révolution sociale * .
l. Une collection d'autographes mise en vente en 1855 renfermait deux lettres écrites par Le Bon, pendant l'été de 1792, à sa cousine Elisabeth Régniez, fille d'an aubergiste de St-Pol. A propos de cette collection, H. Louis Veuillot publia dans V Univers (24 avril 1855) un article dont la communication, à défaut des autographes de Le Bon, nous a été précieuse : « D'un autre côté, écrit Le Bon, je bats le fer tandis qu'il est chaud, et à force de prêcher dans mon arrondissement, je ne désespère pas d'amener mes paroissiens à prier bientôt eux-mêmes la Divinité sans le secours perûde et toujours funeste de la prêtraille. Rappelle-toi", ma chère, que le premier homme n'avait point de commis pour adorer l'Être-Suprôme à sa place, qu'il s'acquittait de ce devoir en personne , que ce qui était bien dans le commencement du monde est toujours bien, malgré les préjugés de toute espèce et les lois baroques dont nous sommes les victimes. »
Dans la seconde lettre, il annonce « à sa charmante cousine » que l'abbé Murlay, vicaire de Meicatel, a quitté le pays. « Depuis la disparution du
Le Bon s'efforçait constamment dans ses discours de faire ressortir le contraste qu'il prétendait exister entre lui et les anciens curés. « Jamais, disait-il, on ne les vit se rapprocher du peuple, de c#bon peuple qui me tend la main, et s'unir fflui d'une manière vraiment évangélique. C'est chez nous et chez nous seuls qu'on rencontre les sentiments et les actes qu'inspire la sainte égalité. » — Cherchant la popularité et mettant sa morale en action, il adressait force pétitions au département : ainsi il sollicitait un dégrèvement de contributions en faveur d'un infirme de Neuville-la-Liberté ; il exposait que, remplissant les fonctions de vicaire à Beaurains (il n'avait pu trouver de vicaire constitutionnel), il faisait gagner sept cents livres par an à la Nation; « par égard pour son zèle » il demandait qu'il fût remis chaque mois à la municipalité une somme de quinze livres, laquelle serait distribuée aux pauvres d'après le mode qu'il indiquerait; il faisait valoir les droits de ses paroissiens à être admis à l'hôpital d'Àrras, en vertu d'anciens titres et notamment « de plans intéressants que des mains perfides avaient soustraits pour s'enrichir des sueurs du pauvre ».
Pendant l'hiver, lorsque la terre était couverte de neige, s'il allait évangéliser une de ses succursales, il traçait le long du chemin, du bout de sa canne, des sentences patriotiques qui servaient à l'instruction des passants : Vivre libre ou mourir! A bas les aristocrates!... Ces inscriptions, que personne n'aurait osé effacer, ne disparaissaient que lentement sous l'action de la pluie ou du soleil.
L'habit ecclésiastique était devenu une gêne; il s'en dé-
drôle, tu dois bien t'imaginer que mes occupations ne- sont guères diminuées. Me voilà devenu grand marchand de messes. J'en dis jusqu'à trois les dimanches et fêtes. Dès cinq heures du matin, je pars à cheval et je fais le tour de ma paroisse, débitant ma marchandise aux amateurs. Le nombre des chalands augmente tous les jours ; je sermonne à tort et à travers ; je fais partout le diable à quatre et les choses n'en vont que mieux ».
barrassa. Afin d'avoir un extérieur tout laïc, il adopta même une fausse queue : il l'enlevait pour officier; et, sa messe terminée, il la faisait rattacher à sa chevelure.
Ainsi vivait Joseph Le Bon, abandonné sans contrepoids à une exaltation naturelle, qui, entretenue dans la lutte, animée par les entretiens des amis qu'il recevait à Neuville ou qu'il fréquentait à Arras, s'accroissait sans cesse au contact des événements.
Le plus considérable de ces visiteurs était Maximilien de Robespierre J . Compatriote de Le Bon, mais de sept ans plus âgé, il ne le connaissait sans doute pas, lorsqu'à la clôture de l'Assemblée Constituante, n'étant pas rééligible à la Législative, il vint passer quelque temps à Arras. Plusieurs fois, amené par son frère Augustin, membre delà société des Amis de la Constitution, élu administrateur du département, le futur dictateur s'assit à la table de celui qui devait être un des plus terribles agents de son système. Ces jours-là, et
1. Le trisaïeul des Robespierre, Robert de Roberspierre, était notaire à Carvin et lieutenant de la principauté d' Epinoy pour la maison de Melun. Robert eut buit enfants. En 1696, Yves, l'un d'eux, fit enregistrer ses armoiries : d'or à bande de sable, chargé d'un demi- vol d'argent. Le scribe qui écrivit cette demande orthographia ainsi le nom de l'impétrant : Yves Robert Spierrc. Le nom de Roberspierre, avec spn orthographe véritable, semble en effet provenir de la réunion de ces deux mots et trahit l'origine irlandaise que certains historiens lui attribuent. Un autre fils de Robert, Martin de Robespierre, procureur fiscal d'Epinoy, eut trois enfants, parmi lesquels Maximilien, avocat au Conseil d'Artois, qui épousa, le 21 janvier 1701, Marie-Marguerite Poiteau. — De cette union naquirent Alexandre, mort en bas âge à Willerval, Maximilien -Barthélémy -François, avocat au Conseil d'Artois, Amable-Aldegonde-Henriette, mariée en 1777 à Gabriel Du Rutte, médecin à Douai, et Marie- Marguerite, mariée en 1776 à Robert Deshorties, médecin à Arras. — Maximilien, avocat au Conseil d'Artois, épousa, le 3 janvier 1758, Jacqueline-Marguerite Carraut, fille de Jacques- François, brasseur à Arras, et de Marie-Marguerite Cornu ; le 6 mai 1758 naquit de cette union Maximilibn-Marie-Isidore de Robespierre. — Maximilien eut un frère, Augustin-Benoît-Joseph, né en 1760, et une sœur, Charlotte, décédée à Paris en 1834.
toutes les fois qu'il recevait un ami, Joseph Le Bon tenait à jouer le maître de maison. Il faisait donc transporter du logis où il prenait habituellement sa pension jusques au presbytère le mobilier*nécessaire pour y donner un diner. Tant bien que mal, aidé par son clerc, Ghislain Morel, et par sa sœur, Henriette Le Bon, excellente fille, pleine de complaisance, il organisait un repas modeste. Lorsque Ghislain Morel avait fini de tourner la broche, Le Bon, qui avait confiance en lui (bien qu'il ne suivît guère les conseils de modération que son clerc lui donnait en toute franchise), lui permettait de s'asseoir fraternellement au bout de la table. Ghislain Morel était ainsi le témoin discret des conversations dont il garda la mémoire. « On ne parlait, raconta-t-il plus tard, que réformes et bouleversements. Les convives semblaient préparer les projets que, deux ans après, ils exécutèrent. » Robespierre jeune ne fut jamais confondu par Ghislain Morel dans la même réprobation que son frère :« C'était un homme de paix, qui ne demandait qu'à dîner tranquillement; quand il voyait Maximilien et Le Bon s'emporter, il s'épuisait en efforts pour les calmer et les amener à d'autres pensées ».
Pendant que Maximilien Robespierre, de retour à Paris, préparait au club des Jacobins sa grandeur future, Joseph Le Bon prenait une part active, quoique non manifeste, aux agitations révolutionnaires du pays. Le 13 mars 1792, cent soixante-quatorze citoyens, revenant à la charge contre les maisons religieuses, requirent la municipalité de convoquer une assemblée de commune pour recueillir à ce sujet le vœu général. Repoussés par le maire et les officiers municipaux, Us se présentèrent au département, le 17 mars, au nombre de cinq cent vingt-sept, et demandèrent que les portes extérieures des oratoires fussent murées et qu'on fermât les chapelles du Tripot, de Saint-Matthieu, des Ardents, de Saint- \aast, de Saint-Liévin et du Calvaire. Leur pétition fut
rejetée ; ils appelèrent alors à leur aide les patriotes des communes yoisines, et firent battre le rappel dans les rues d'Arras : le département, cédant ans. conseils des divers corps constitués réunis à la hâte, donna Maison à l'émeute, a dans la crainte de plus grands malheurs », et ordonna la fermeture provisoire des oratoires et chapelles, « sauf à solliciter des Pères de la patrie une Inesure uniforme pour toute la France ' ».
En fait d'intolérance, les Pères de la patrie donnaient l'exemple aux pétitionnaires d'Arras : le 27 mai, sur la proposition de Yergniaud, ils organisèrent la persécution en décidant que, quand vingt citoyens actifs d'un même canton se réuniraient « pour demander la déportation d'un ecclésiastique non assermenté, le directoire du département serait tenu, si son avis était conforme, de prononcer la déportation ». Le veto constitutionnel opposé par le Roi à ce
1. Le 29 mars 1792,. les Amis de la Constitution plantèrent sur la Petite- Place d'Arras, l'arbre de la liberté, « signe sacré de l'insurrection d'un peuple contre les tyrans». Augustin Robespierre, président de la Société, célébra <c la pompe de cette cérémonie tyrannicide ».— « Citoyens armés, dit il en terminant son discours, braves guerriers , défenseurs de la patrie, nous effeuillerons l'arbre de la liberté pour tresser des couronnes à la vertu. Cliacun de nous s'efforcera d'en décorer vos fronts victorieux, et pour en é carter les êtres malfaisants qui pourraient en flétrir les feuilles de leur souffle impur, nous répéterons sans cesse les cris da Vive la Nation, Vive la Liberté. » fBiblioth. de M. Renard).
Dans le programme de la fête, « des hommes forts, habillés en forgerons, en gardes françaises, en suisses, devaient traîner des chaînes, des cordons bleus, rouges, des armoiries et en porter des éclats brisés ». —Le troisième groupe du cortège représentait « tous les crimes aux prises avec les hommes libres. — L'un des crimes figurant le fanatisme, en masque blanc et noir, large chapeau rabattu, et vêtu d'une longue robe noire et verte , sera tenu enchaîné ; de temps en temps on le verra allonger le bras de dessous la robe avec un poignard et une torche qu'il s'empressera de cacher, tandis qu'il paraîtra avoir les deux mains jointes. » (Imprimé. Biblioth. de M. Godln). — La municipalité interdite ce simulacre trop burlesque et petit.., ces allusions inutiles et sans invention. » (Délibération du 25 avril 1793. Arch, municip.).
décret amena, le 20 juin, sous l'aveugle impulsion des Girondins renvoyés du pouvoir, l'invasion des Tuileries par la populace des faubourgs. Cette journée de désordre et d'effroi inspira de l'audace à la Révolution. D'un grand nombre de villes, des pétitions injurieuses et menaçantes arrivèrent à l'Assemblée nationale. A Àrras, le directoire du département recouvra une véritable énergie : sur la présentation d'un de ses membres, il envoya à l'Assemblée une protestation courageuse qui devint plus tard, pour plusieurs citoyens qui y adhérèrent, un titre de proscription.
« Les administrateurs composant le directoire du département du Pas-de-Calais déclarent qu'ils ont appris avec horreur ce qui s'est passé, le 20 de ce mois, dans la demeure du représentant héréditaire de la nation, — qu'ils regardent comme dirigés vers toute la nation les outrages qu'on a fait essuyer au Roi, surtout dans la circonstance où ces outrages ont été la suite de l'usage qu'il a fait du pouvoir que la nation lui a confié, — qu'ils attendent de la èagesse de l'Assemblée nationale des mesures propres à empêcher de pareils excès et à en faire punir les auteurs, — qu'ils attendent du patriotisme connu des citoyens de Paris qu'ils désavouent ces forfaits, — qu'ils attendent de l'énergie de tous les Français qu'ils ne feront qu'un cri pour en demander vengeance au Ciel et à la loi, — qu'ils attendent enfin de la justice de l'Europe qu'elle n'attribuera ce monstrueux égarement qu'aux honteuses menées de quelques brigands et à leur funeste empire sur des hommes faibles et faciles à tromper : déclarant au surplus que, fidèles à leur serment, ils maintiendront jusqu'au dernier soupir cette Constitution qu'ils ont jurée, — qu'ils regarderont toujours comme traîtres à la patrie ceux qui y voudront quelque modification, à moins, que ce ne soit par les formes voulues par la Constitution elle-même, — qu'ils auront la même opinion de ceux qui proposeraient , même avec ces armes , quelque
cbangement qui tendrait à détruire la liberté ou l'égalité, ou qui contrarierait la déclaration des droits de l'homme.
« Et sera le présent arrêté envoyé à l'Assemblée nationale, an Roi, aux quatre-vingt-deux départements, aux huit directoires de district et à toutes les municipalités dm dé* partement du Pas-de-Calais 1 . »
Cette adresse courageuse du 26 juin 1792 fut suivie d'un nouvel acte de résistance à la Révolution : sous prétexte de fédération et nonobstant le veto royal, les factieux cher* chaient à réunir à Paris, le 14 juillet, des gens armés députés par tous les clubs de la France. Le ministre de l'intérieur enjoignit aux administrateurs des départements d'employer les moyens légaux pour dissiper les rassemblements qui se formeraient dans ce but Le directoire du Pasde-Calais ne se contenta point de faire mention de la circulaire ministérielle à son procès- verbal ; dans un arrêté du 4 juillet, qui fut lu au prône de toutes les paroisses, il le commenta de la manière la plus sympathique k la monarchie constitutionnelle et prit les mesures nécessaires au maintien de Tordre.
Le conseil général de la commune d'Arra& suivit cet exemple. Le Patriote français (n 9 du 29 juin) lui avait prêté ce langage : « La commune d'Arras accuse la Cour de* fomenter l'anarchie, de protéger le. fanatisme, de seconder le& contre-révolutionnaires ; il est temps, dit-elle» que le Soi cesse de régner ou de conspirer. ». — Tous les membres du conseil général, « pénétrés d'u& sentimg&t d'indignation, déclarèrent que cette assertion était fausse et calomnieuse; que les principes anarchiques ne convenaient pas au conseil
1. Dans la séance du district du 27 juin, Guffroy, procureur-syndic, fit un réquisitoire tendant à obtenir que l'arrêté du département ne fût pas envoyé aux municipalités et à faire déclarer que les administrateurs ne pouvaient adhérer < à une adresse injurieuse à nos frères de Paris. » — L'ordre du jour fut prononcé.
général de la commune ; qu'il était entièrement détoné à la Nation, à la Loi et an Roi; qu'il leur serait constamment fidèle, ainsi qu'à la Constitution, et que rien n'altérerait les sentiments que partageaient, et qu'à titre de devoir le plus social et le plus sacré, devaient partager tons les citoyens delà commune 1 ».
Une telle attitude excitait, on le comprend sans peine, un vif mécontentement dans la Société populaire. À cinq ou six reprises, les amis de la Constitution avaient présenté au département une pétition à l'effet d'obtenir la publicité des séances et d'exercer ainsi, par leur présence, une pression sur les délibérations. Furieux d'avoir été écartés par un renvoi au ministre, les pétitionnaires mirent en avant, le 4 jnillet, une Réputation composée de dix citoyens, à la tête desquels Égarait comme orateur Augustin Robespierre. Les signataire* étaient au nombre de cent trente-huit ; on comptait parmi eux Guffroy, François Carlier, Lié vin Bacqueviûe, Xavier Daillet, Henri Le Bon, que nous retrouverons dans la suite de ce récit. Le directoire était resté debout pendant la lecture de leur déclaration; les termes en étaient tellement violents que le président, après avoir entendu ces mois : « Vous venez de vous placer au rang des conspirateurs contre l'égalité et la liberté », dit à ses collègues : « Messieurs, asseyons-nous, nous entendrons aussi bien des injures assis que debout». Bobespierré continua : « Votre . conduite dans ces circonstances nous démontre que vous; êtes contre le peuple. Tous vous liguez avec les ennetnis déclarés (te la nation ; vous appuyez leur causé ; vous sollicitez par votre démarche inconstitutionnelle l'usage arbi- . traire du veto ; vous êtes donc les ennemis du peuple qui . vous a fait ce que vous êtes. Nous pardonnerions à des esclave? nommés par le Boi de soutenir par toutes sortes de