Archives départementales
« Arrête qu'à la diligence de l'accusateur public, ladite Thérèse Dufour sera, dans les vingt-quatre heures, traduite au tribunal révolutionnaire * . »
M me Lallart était détenue comme suspecte. Le 27 ventôse, Darthé avait chargé le comité de surveillance de la « faire conduire dans une maison d'arrêt où elle ne pût en aucune façon communiquer avec qui que ce fut ». On l'écroua aux Baudets. Le lendemain, Le Bon prit à son égard l'arrêté suivant : « Vu l'interrogatoire subi par la nommée Lepage, femme Lallart, vu les papiers contre-révolutionnaires trouvés dans son portefeuille et par elle reconnus, arrête que ladite femme Lallart, déjà détenue comme suspecte, sera, à la diligence de l'accusateur public, traduite dans les vingt-quatre heures au tribunal révolutionnaire 2 . »
La marquise de Berthoult avait été arrêtée parce qu'elle avait un fils émigré : elle avait inutilement représenté au comité, le 9 octobre, que son fils, suspecté d'émigration, s'était disculpé en produisant un congé régulier signé de Pache, ministre de la guerre, lequel lui permettait de se rendre à Malte, et que depuis lors on lui avait adressé plusieurs lettres sans recevoir de réponse.
Lallart de Berlette, Thérèse Dufour et M mc Lallart de Berles furent déclarés « traîtres à la patrie, en résistant au gouvernement révolutionnaire et républicain, en favorisant dans la République le plan de corruption des citoyens, de subversion des pouvoirs et de l'esprit public par la conservation d'écrits incendiaires et contre-révolutionnaires, fanatiques et injurieux jmx vrais patriotes et tendant à ébranler la fidélité des citoyens euvers la Nation française ». Cette phraséologie, que le tribunal révolutionnaire employa dans la plupart de ses jugements pour mieux dissimuler, sous la sonorité des mots, l'absence du fait délictif, se référait à
l'article 4 de la 2 me partie, titre I er , section I re du Code pénal : « Manœuvres et intelligences avec les ennemis de la France > . •
M m * de Berthoult fut reconnue « traître à la patrie, coupable de complicité d'émigration, ayant aidé ou favorisé les projets hostiles des émigrés en leur envoyant son fils sur la terre étrangère et en correspondant avec eux ». (Loi du 28 mars 1793 1 .)
Au sortir de la prison, M me Lallart de Berlette accourait pour se jeter dans les bras de scn mari ; l'huissier Taquet la repoussa. « On ôtait aux malheureux jusqu'à la consolation de se dire un dernier adieu. 2 »
D'autres épreuves aussi poignantes sont réservées à - M m * Lallart : elle verra son père, son frère aîné, trois tantes, un oncle, quatre cousines monter à Téchafaud ; son aïeul, un oncle et deux nièces mourir en prison. Ainsi une seule famille sera, en quelques mois, plongée quinze fois dans le deuil!
1. Joseph Le Bon écrivit, le 29 ventôse, au Comité de salut public : « Avanthier, le nommé Fruleux , ci-devant seigneur de Souchez , d'abord arrêté comme suspect et depuis reconnu comme accapareur de papiers contrerévolutionnaires, a été condamné à la peine de mort. Hier le nommé Velu, ci-devant marquis de Couronnel, également convaincu de manœuvres contre-révolutionnaires, a été condamné à la môme peine.
« Aujourd'hui le nommé Lallart, ci-devant seigneur de Berlette, la nommée Lepage, femme Lallart , d'Estrée-Cauchy, la nommée Du Glas, femme du ci- devant marquis d'Hauleclocque,et la nommée Thérèse Dufour, de Douay, ont également subi la peine capitale pour prix de leurs forfaits contre la patrie. » (Arch. de l'Empire.)
2. Procès, p. 193. — Taquet venait d'être nommé par Le Bon huissier flu tribunal révolutionnaire. Les registres d'écrou de la prison des Baudets
montrent que Taquet fut chargé spécialement de conduire les prisonniers au tribunal et à. l'échafaud : devant les noms des victimes, on lit presque constamment, comme décharge d'écrou, cette mention sommaire : « Guillotiné. T AQUET. » — Il y avait de la prison des Baudets au tribunal criminel un chemin direct ; l'huissier Taquet se détournait exprès pour faire passer les accusés devant la guillotine ; on lui en fit l'observation : « Bon, dit-il, autant qu'ils la voient plus tôt que plus tard ! » — Procès, p. 164; déposition de Leducq.
Les amis de Tégaflîté devaient souffrir de ces condamna- * tions réservées aux classes supérieures!... Le tribunal révolntion&tfrre fit la part du peuple en condamnant, le 30 ventôse, tin cordonnier 'cTArras, Augustin D hé n in (58 ans), qui avait fourni pour les défenseurs de la patrie treize paires de souliers dans la semelle desquels des experts nommés par le district trouvèrent une fourrure de plusieurs papiers collés ensemble. — Dhénin, convaincu d'avoir conspiré contre le gouvernement révolutionnaire «n cherchant à entraver la marche des troupes républicaines (loi du 29 septembre 1793), fut guillotiné.
Le Bon, satisfait de ces débuts, résolut cependant, afin de marcher plus vite, de partager le tribunal en deux sections.
« Considérant la multitude des conspirateurs qui plenvent datts ces contrées, arrête cequi suit :
« L'un des juges est dès ce jour autorisé à suppléer provisoirement le président du tribunal criminel révolutionnaire séant à Arras.
« Outre les trois juges existant constamment en vertu des arrêtés d'Élie Lacoste et Peyssard, le président du tribunal est autorisé à appeler des divers districts les trois juges voulus à terme par la loi, de telle sorte que le tribunal puisse se diviser en deux sections* et juger matin et soir * ».
Le président Beugniét n'était pas un homme de sang: d'accord avec Demuliez, il ajourna l'exécution de cet arrêté.
Si Le Bon rencontrait dans la modération de quelques patriotes une certaine résistance, il en était d'autres qui applaudissaient à ses crimes et qui le poussaient en avant dans la voie sanglante où le Comité de salut public l'avait lancé. — Ainsi Darthé, le plus cruel des lieutenants de Le Bon, écrivait à Le Bas le 29 ventôse (19 mars) : 1. Arrêté du 28 ventôse. Greffe d'Amiens.
« Je vais te donner, cher ami, quelques détails sur ce qui se passe ici.
« Le Bon est revenu de Paris, transporté d'une sainte fureur contre l'inertie qui entravait les mesures révolutionnaires. Tout de suite, un jury terrible, à l'instar de celui de Paris, a été adapté au tribunal révolutionnaire; ce jury est composé de soixante b à poil.
« Un arrêté vigoureux a fait claquemurer les femmes aristocrates dont les maris sont incarcérés et les maris dont les femmes le sont, les rédacteurs et fonctionnaires publics signataires des arrêtés liberticides de 1792.
« Une perquisition vient d'être faite à la citadelle de Doullens par une commission ardente de sept patriotes (j'étais du nombre) ; on y a trouvé des papiers contre-révolutionnaires, des provisions de bouche et d'argent énormes. L'infâme commandant se prêtait et favorisait la correspondance des monstres dont la garde lui était confiée; nous l'avons enlevé ainsi que douze de ces scélérats. La guillotine, depuis ce moment, ne désempare pas; les ducs, les marquis, les comtes et barons , mâles et femelles , tombent comme grêle.
« La Société populaire vient de se régénérer; de trois à quatre cents membres qui la composaient, elle n'est plus que de soixante-trois, y compris une dizaine d'absents (les deux Kobespierre, Guffroy, etc.). Deleville n'en est plus; Galand, Asselin père, Beugniet, président du tribunal révolutionnaire, etc On m'a rendu justice, je suis des soixantetrois.
« Nous venons d'arrêter que nous dresserions l'acte d'accusation de tous les aristocrates, d'Àrras d'abord, et ensuite des autïes endroits du département.
« Le tribunal ne peut plus y suffire ; aussi Le Bon vieçt-il d'y adjoindre une seconde section '.
1. Dans la minute de l'arrêté du 28 ventôse rapporté supra, b la place de
« L'esprit public est monté au plus haut degré... Le cidevant président du département est démasqué comme un intrigant et un ambitieux, un noble enfin.
« Le Bon n'est occupé qu'à rédiger des arrêtés d'accusation, et nous sommes cinq à six à interroger, à faire des visites domiciliaires dans lesquelles nous faisons toujours des découvertes précieuses. — Nous ne dormons plus.
« Gufîroy a révolté tous les patriotes contre lui ; il doit être rayé de la Société ; ses numéros J et sa lettre à Dubois sont abominables. Il enfile le chemin de la guillotine.
# « Le fameux Wallart, président du district de Saint-Pol, vient d'être suspendu et mis en état d'arrestation par les ordres de Le Bon. Capron l'avocat, Henri Thellier père et fils, Ànsart, Ange Joanne, Eusèbe Herman, etc., etc., ont été arrêtés, il y a quelques jours, par le comité de surveillance de Saint-Pol. Il n'y a pas un de ces coquins-là qui n'ait mérité d'éternuer dans la besace. — Tu imagines bien qu'il à fallu donner des coups de fouet; je lance d'ici nos sansculottes et leur mets le feu sous le ventre.
« Nous l'avons juré aussi : la Convention a déclaré qu'elle sauverait le peuple, nous la seconderons de tout notre pouvoir, — Les rapports de Saint-Just ont embrasé toutes les âmes.
« Demuliez m'a dit que tu pensais à moi $ Àrras peut être le siège d'une des six commissions populaires qu'on va installer, si le projet est de les disséminer dans la République.
« Le Bon et sa femme t'embrassent et ta femme. — Je t'embrasse * . »
. ces mots « l'un des juges est dès ce jour, etc., » on lit : Darthé est dès ce Jour autorisé. . . Le nom de Darthé a été ensuite raturé par le rédacteur de l'arrêté.
l. Guffroy, à la suite de Danton et de Camille Desmoulins, passait au modérantisme.
%. Bapport de Courtois, P. J., 73.